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Tir d’essai avant une réunion au Conseil de sécurité : que sait-on du programme nucléaire nord-coréen ?

"La République populaire de Corée du Nord a procédé le 30 septembre à un tir d’essai d’un missile anti-aérien qu’elle a récemment développé", a annoncé l’agence nord-coréenne KCNA.
01 oct. 2021 à 13:30Temps de lecture5 min
Par Ghizlane Kounda

"C’est une provocation, une de plus", note Jean-Marie Collin, chercheur associé au GRIP (Groupe de Recherche et d’information sur la Paix et la Sécurité) et expert porte-parole de ICANFrance. La Corée du Nord a testé un missile anti-aérien à quelques heures d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies demandée par Washington, Paris et Londres au sujet de son précédent tir. "A chaque fois qu’il y a une réunion au Conseil de sécurité de l’ONU sur la Corée du Nord, Pyongyang réagit par des essais", ajoute Jean-Marie Collin.

"La République populaire de Corée du Nord a procédé le 30 septembre à un tir d’essai d’un missile anti-aérien qu’elle a récemment développé", a annoncé vendredi l’agence nord-coréenne KCNA. "Les performances remarquables de combat" du missile "ont été vérifiées, avec l’introduction de nouvelles technologies clés", se félicite l’agence officielle.

Le 13 septembre, l’agence nord-coréenne avait déjà annoncé que Pyongyang avait testé des missiles de croisière, présentés comme hypersoniques. Des "armes stratégiques de grande importance" qui ont parcouru une trajectoire de 1500 kilomètres en mer du Japon, avec un nouveau système qui passerait sous les radars de défense anti-missile.

Et cela, alors que plusieurs résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies interdisent à la Corée du Nord la poursuite de ses programmes d’armements nucléaires. Une menace pour ses voisins, la Corée du sud et le Japon, ainsi que pour la Communauté internationale.

Photo du tir d’essai d’un missile anti-aérien publiée dans le journal officiel Rodong Sinmun.
Photo du tir d’essai d’un missile anti-aérien publiée dans le journal officiel Rodong Sinmun. © Tous droits réservés

Que sait-on du programme nucléaire Nord-Coréen ?

La Corée du Nord fait partie des neuf pays détenteurs de l'arme nucléaire (États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, République populaire de Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord, Israël). Si en effet, elle a réussi à miniaturiser les têtes de ses missiles nucléaires, suffisamment pour être chargées sur des missiles de croisière, des missiles de surcroît hypersoniques, cela représenterait une avancée technologique majeure pour Pyongyang, en même temps qu’une menace considérable.

"Les missiles de croisière ont la capacité de changer de direction pour pouvoir éventuellement éviter des contremesures et rendre impossible le calcul de leur trajectoire. C’est une vraie avancée technologique", explique Jean-Marie Collin.

Pour le moment, les Etats-Unis ne sont pas en mesure de confirmer si c’est le cas. "Nous sommes en train d’évaluer et d’analyser les tirs", a déclaré le secrétaire d’Etat américain Antony Blinken, "pour comprendre exactement ce qu’ils ont fait, la technologie qu’ils ont utilisée".

"Les agences internationales de renseignement ont sous-estimé la capacité de la Corée du Nord à pouvoir se doter de ce type d’armement", analyse Jean-Marie Collin. "C’est d’autant plus vrai que ces missiles de croisière ne sont pas inclus dans le régime des sanctions des différentes résolutions onusiennes. Les sanctions concernent seulement les missiles balistiques".

Fin août, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) avait repéré des "signes" que la Corée du Nord avait redémarré son réacteur nucléaire.

De très nombreux réseaux parallèles clandestins

Comment la Corée du Nord peut-elle se doter de technologies aussi sophistiquées, alors que ce pays, coupé de l’économie mondiale, est l’un des plus fermés au monde, qu’il fait l’objet de vastes sanctions économiques et qu’il subit des embargos ?

"On sait que la Corée du Nord a mis en place de très nombreux réseaux parallèles clandestins pour pouvoir se doter de différents types de technologies", explique Jean-Marie Collin. "Pour contourner les sanctions, les embargos et les législations internationales, Pyongyang fait appel à des ingénieurs à travers le monde qui vont faire les intermédiaires avec des pays détenteurs et vendeurs de ces technologies. Probablement avec l’Iran ou le Pakistan".

"A ce titre, on doit s’interroger sur le manque d’étanchéité de la frontière avec la Chine", ajoute Jean-Marie Collin. "On sait par exemple que la Chine a fourni des moyens pétroliers. L’acteur chinois n’est peut-être pas un fournisseur direct, mais il a une responsabilité sur l’accélération ces quinze dernières années, du développement militaire nord-coréen".

Et Jean-Marie Collin d’observer, "cela montre que les sanctions ne sont pas efficaces et qu’il est nécessaire de changer de méthode sur la scène internationale pour éviter que la Corée du Nord ne poursuive son programme".

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un assis avec le président américain Donald Trump à l’hôtel Sofitel Legend Metropole à Hanoï, lors du sommet à Hanoï, le 28 février 2019.
Le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un assis avec le président américain Donald Trump à l’hôtel Sofitel Legend Metropole à Hanoï, lors du sommet à Hanoï, le 28 février 2019. &#10 ; AFP OR LICENSORS

De nouvelles sanctions au Conseil de sécurité ?

Que faire alors, pour empêcher l’escalade ? En 2017, à l’initiative de l’administration de Donald Trump, le Conseil de sécurité avait adopté des sanctions économiques lourdes contre Pyongyang après un essai nucléaire et des tests de missiles.

"Le problème", souligne Jean-Marie Collin, "c’est que ces sanctions ne s’accompagnent pas d’une stratégie parallèle pour arriver à un processus de désarmement".

La réunion d’urgence prévue ce vendredi devait se tenir la veille, mais elle a été repoussée à la suite d’une demande de la Chine et de la Russie. Pékin et Moscou ont tendance à rejeter toute ingérence au Conseil de sécurité. D’autant que Kim Jong-un et son homologue chinois Xi Jinping ont opéré des rapprochements ces derniers temps.

Washington reste sur sa ligne : "Nous sommes inquiets de ces violations répétées des résolutions du Conseil de sécurité (de l’ONU) qui favorisent l’instabilité et l’insécurité", a dit le secrétaire d’Etat américain.

De son côté, l’ambassadeur nord-coréen à l’ONU, Kim Song, avait affirmé devant l’Assemblée générale annuelle des Nations unies, que son pays avait un "droit légitime" à tester des armes et à "renforcer ses capacités de défense", face à Séoul qui renforce les siennes.

"Aujourd’hui juridiquement, la guerre entre la Corée du Nord et la Corée du Sud n’est pas terminée. Il faudrait un traité de paix qui introduise la fin de l’armistice entre ces deux pays. Il faudrait une diplomatie forte qui implique à la fois le régime chinois, la Corée du Sud et la Corée du Nord", analyse Jean-Marie Collin.

Le président sud-coréen Moon Jae-in a récemment réitéré ses appels à une déclaration formelle de la fin de la guerre de Corée – les hostilités ont cessé en 1953 avec un simple armistice plutôt qu’un traité de paix formel.

Un dialogue avec Washington dans l’impasse

Avec Washington, les pourparlers sont au point mort, depuis l’échec du sommet de Hanoï en février 2019 entre Kim Jong Un et Donald Trump.

Mais pour l’administration Biden, la dénucléarisation complète de la Corée du Nord reste l’objectif. Et malgré les "provocations" à la fois verbale et militaires du régime nord-coréen, Joe Biden a choisi de jouer la carte de la patience. La Maison Blanche répète qu’elle est ouverte à une reprise des discussions sans conditions préalables.

Une offre rejetée par le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un. Pyongyang réclame la fin des sanctions économiques à son encontre.

La Corée du Nord "reste une question prioritaire" pour Joe Biden, explique Jenny Town, chercheuse au Stimson Center, "mais constitue aussi un dossier plutôt insoluble. L’administration n’est probablement pas prête à dépenser beaucoup de son capital politique sur cette question, surtout après l’Afghanistan", estime-t-elle.

Reportage JT 13/09/2021:

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