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"Tintin au pays des Soviets" en couleurs: le triomphe du Grand N'importe Quoi

"Tintin au pays des Soviets" en couleurs: le triomphe du Grand N'importe Quoi
04 janv. 2017 à 08:49 - mise à jour 04 janv. 2017 à 09:05Temps de lecture3 min
Par Hugues Dayez

La semaine prochaine, les éditions Casterman vont proposer en librairie une nouvelle version colorisée, tirée à 350.000 exemplaires, du premier album de Tintin, qui "bénéficiera" également d’une nouvelle couverture… Un crime de lèse-Hergé ?

Petit rappel des faits

En 1930, paraît en album chez Casterman, tiré à 10 000 exemplaires, " Tintin au Pays des Soviets ", recueil de la première aventure du jeune reporter du "Petit Vingtième", supplément pour la jeunesse du quotidien catholique "Le XXème Siècle". Georges Remi, alias Hergé, alors jeune dessinateur âgé de 21 ans, n’a jamais mis les pieds en Russie, il a tout juste lu "Moscou sans voile", récit du diplomate belge Joseph Douillet. Sous la coupe de l’abbé Wallez, son véritable "directeur de conscience", Hergé livre dans ce "Tintin" un recueil de clichés anticommunistes, ou plutôt "antibolchéviques", pour reprendre l’appellation de l’époque. Scénario poussif, écrit à la petite semaine, dessin maladroit : "Tintin au pays des Soviets" est un "péché de jeunesse", qui n’a de valeur que pour les tintinophiles compulsifs.

Conscient de la faiblesse de cet album, Hergé ne fera pas l’effort de le mettre en couleurs, contrairement aux autres huit albums en noir et blanc (de " Tintin au Congo " au " Crabe aux Pinces d’Or ") qui rejoindront progressivement, après la guerre et la création du journal "Tintin" en 1946, la collection des beaux albums en couleurs édités chez Casterman. Faites le calcul: entre 1930, date de parution des "Soviets", et 1983, année de sa mort, Hergé a eu plus d’un demi-siècle pour coloriser "Les Soviets", il ne l’a jamais fait. CQFD.

Mieux : il ne s’est pas contenté d’exclure ce premier album de la collection " Tintin " en couleurs, il a même refusé pendant 40 ans que "Les Soviets" soit réédité dans sa version originelle en noir et blanc. Ce n’est qu’en 1973, pour contrer les éditions pirates qui circulent et pour satisfaire la curiosité des collectionneurs, qu’il acceptera de sortir ce "péché de jeunesse" de son purgatoire, mais avec des précautions. En effet, cette première aventure paraît dans un gros volume sous jaquette intitulé "Archives Hergé", qui reprend, outre "Les Soviets", "Totor C.P des Hannetons", "Tintin au Congo" et "Tintin en Amérique". Le tout en noir et blanc, bien entendu. Enfin, en 1981, quand Hergé lutte contre la maladie, Casterman décroche l’autorisation de rééditer un fac-similé "à l’identique" de l’édition originale de 1930, à quelques 100 000 exemplaires.

Après la mort d’Hergé, tout est permis, ou presque…

En janvier 1999, pour "fêter" les 70 ans de Tintin, Casterman commet une première hérésie: refaire la maquette de "Tintin au Pays des Soviets" pour pouvoir l’adjoindre à la collection des 22 albums de Tintin – ce qu’Hergé a toujours soigneusement évité de faire : de son vivant, la collection commençait avec "Tintin au Congo" et se terminait avec "Tintin et les Picaros". Point final.

Aujourd’hui, la mine d’or que constitue le catalogue "Tintin " est à sec : tout a été réédité, sous tous les formats et sur tous les supports, dans toutes les intégrales possibles et imaginables, … Et pas de nouvel album à l’horizon ! Fanny Rodwell, veuve de Georges Remi et légataire universelle de son œuvre, respecte en effet depuis plus de trente ans et avec courage le vœu d’Hergé: ne pas produire de nouvel album de Tintin après sa mort…

Seulement voilà : de "Blake et Mortimer" à "Lucky Luke", toutes les grandes séries classiques de la BD belge ont été relancées sans scrupule, après la mort de leurs créateurs, par des éditeurs soucieux d’arrondir leur chiffre d’affaires. Et Casterman (qui a déjà relancé "Corto Maltese" et "Alix" dans son catalogue) imagine bien, de son côté, éditer une nouvelle aventure de Tintin qui s’écoulerait sans effort à plusieurs millions d’exemplaires. Faute de pouvoir assouvir ce fantasme, l’éditeur et la société Moulinsart tirent aujourd’hui à 350 000 exemplaires (!) une fausse "nouveauté" : "Tintin au Pays des Soviets" en couleurs… "Plus fort que midable", comme dirait Séraphin Lampion ? Non, plutôt pathétique, mille sabords!

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