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The Long And Winding Road

The Long And Winding Road
13 oct. 2016 à 08:003 min
Par Jacques Schraûwen

Une road-bd, menée de mains de maître par Pellejero et Christopher… Un album profondément humain, sur l’identité, la désespérance, la mort, l’absence et la mémoire…

The Long And Winding Road
The Long And Winding Road Kennes

Un homme meurt, un homme bien-pensant, maire de son village, et il laisse à son fils un héritage particulier : aller jeter ses cendres sur l’île de Wight, lieu mythique de la musique pop à la fin des années 60. Mais Ulysse, ce fils, se doit aussi, pour exaucer ce dernier vœu étrange, suivre un cérémonial très particulier : se rendre jusque dans cette île anglaise en conduisant un vieux combi VW, vestige de cette époque, et en suivant un itinéraire qui va le mener tout autour de la France.

Et c’est dans ce périple, dans le sens profond qu’il va prendre pour l’existence d’Ulysse, qu’il faut trouver l’origine du titre de cet album, le titre aussi d’une chanson des Beatles : " The Long And Winding Road ".

C’est bien d’une route qu’il s’agit… Un chemin qui va conduire Ulysse sur les traces de son père, si peu connu, mais aussi sur ses propres traces, ses propres passés, ses propres espérances déçues, ses propres envies de changement.

" La route longue et sinueuse qui mène à votre porte ne disparaîtra jamais… ", disent les paroles de cette chanson. Et cette route, en effet, répond aux absences que ressent profondément le héros de cet album de quelque 180 pages. " Mon père n’a jamais été aussi présent que depuis qu’il est mort ", dit-il. Et le scénario, dû à Christopher, accompagne certes Ulysse et cette quête qu’au départ il refuse de faire, mais il accompagne tout autant les personnages qu’Ulysse rencontre sur son chemin. Trois vieux amis de son père, sa tante, sa sœur, une femme étrange entourée d’animaux sauvages, des motards violents, l'amour aussi, loin de son couple trop sage… et, pour finir, un ancien amour de son père, sur cette fameuse île où tout a commencé, où tout se doit de se terminer.

On sent, dans l’écriture de Christopher, une dualité étrange : d’une part, il y a quelque chose de très sensible, de très " vécu ", de très personnel, et, d’autre part, il y a une inventivité qui parvient à dédramatiser ce qui aurait pu n’être qu’un livre provoquant la larme à l’œil… Une inventivité et un humour. Et des références littéraires, également, culturelles, cinématographiques.

Ce scénario, merveilleusement humain, et au travers duquel tout le monde va, ne fut-ce qu’en partie, se reconnaître, répond, à la manière d’un voyage introspectif, à une question presque philosophique : l’être humain, finalement, ne serait-il pas d’abord et avant tout la somme de ce qu’il ne connaît pas, de ce qu’il a oublié, de tous ses renoncements ?

Christopher: le scénario

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Christopher: les personnages

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The Long And Winding Road
The Long And Winding Road Kennes

Pour un scénario aussi intime, aussi intelligent, il fallait un dessinateur capable de quitter les sentiers battus de sa propre création. Et ce dessinateur, c'est l’extraordinaire Pellejero, à qui on doit déjà la belle surprise que fut la reprise de Corto Maltese.

Dans sa production personnelle, Pellejero est un artisan de la couleur. Il utilise ce média non seulement avec brio, mais en faisant de cette colorisation une véritable présence au travers de ses pages. Il s’était déjà éloigné de cette manière de travailler avec Corto Maltese, mais, ici, il va encore plus loin.

J’en veux pour exemple une petite vignette, au bas d’une page. Un jeune couple en pleine nature regarde devant lui, et la fille dit " comme c’est joli, cet arbre rouge au milieu de cette verdure ". Il y a du rouge, mais discret, un peu délavé, et il n’y a aucun vert dans le dessin ! Et pourtant, lecteur, on regarde et, oui, on voit le brasier de l’arbre et le délicat de l’herbe et des feuilles… Il y a dans le dessin de Pellejero une formidable puissance d’évocation. Grâce au texte aussi, bien évidemment, tant il est vrai que dans ce livre, c’est une véritable rencontre artistique qui nous est offerte. Un scénariste qui, par ailleurs dessinateur également, s’efface derrière un graphisme à la fois simple et essentiel, et un dessinateur qui, lui, accompagne du rythme de ses dessins le rythme des mots de son complice.

Ruben Pellejero: le dessin, la couleur

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Christopher: les dialogues, les références culturelles

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Suite de tranches de vie, quête identitaire, retour aux sources de l’existence, mise à plat des erreurs d’un passé plus ou moins proche, sens de la liberté à retrouver, de la révolte à restaurer, errances infinies de l’âme et des corps, anticonformisme actif, anarchie vieillissante, rock puissant, il y a tout dans ce livre. Et même une play-list qui peut accompagner la lecture d’un rythme supplémentaire, celui des Beatles, de Simon et Garfunkel, de Joan Baez, de Presley, de Bowie...

“The Long And Winding Road”, c’est un album lumineux, dans lequel les sentiments humains prennent la place centrale, dans lequel aussi toute désespérance s'ouvre, par petites touches, à un renouveau. C’est un livre sur les rapports humains, sur le temps qui passe… Sur l’appartenance de chacune et de chacun à une histoire qui, sans cesse, reste à écrire, à compléter…

C'est un livre absolument formidable... et inoubliable, comme le titre qu'il a choisi, à sa manière, d'illustrer

 

 

Jacques Schraûwen

The Long And Winding Road (dessin: Pellejero – scenario: Christopher – éditeur: Kennes - octobre 2016)

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