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The Great Reset : un livre qui envisage l’après Covid alimente les théories conspirationnistes

06 nov. 2021 à 07:35Temps de lecture9 min
Par Françoise Berlaimont

Les élites internationales veulent-elles profiter de la crise du Covid-19 pour imposer au monde un nouvel ordre mondial, totalitaire, marxiste pour certains, fasciste pour d’autres, où chacun sera surveillé 24 heures sur 24 ? Y a-t-il un grand complot pour contrôler le monde ? Tout est parti d'un livre paru à l'été 2020, "The Great Reset", vu par certains comme "un plan secret pour dominer le monde", pour mener une "grande réinitialisation de notre société".

Pourquoi et comment un livre qui fait la synthèse de près de 200 études réalisées par différents chercheurs à travers le monde dans des domaines très variés, allant de l’économie, en passant par la sociologie, la démographie ou encore l’histoire suscite autant de fantasmes ?  Notamment parce qu'il a reçu une chambre d’écho importante au niveau international et qu'il a servi de thème lors du 50e rassemblement du Forum économique mondial de Davos, en juin 2020.

Qui sont les auteurs de "La grande réinitialisation" ?

Klaus Schwab est un ingénieur et économiste allemand, fondateur en 1971 du Forum économique mondial de Davos, grand symbole du capitalisme. Thierry Malleret est un économiste français, conseiller, notamment de l’ancien Premier ministre français socialiste Michel Rocard, et directeur de "Monthly Barometer", un service d’analyse prédictive dédié aux décideurs et investisseurs internationaux. Il est également l’un des membres éminents du Forum économique mondial de Davos.

Les auteurs sont donc des "grosses têtes" bardées de diplômes, chargés de hautes responsabilités et âgés respectivement de 83 et 60 ans, peu suspectes de goût pour le totalitarisme quel qu’il soit. Quand ils rédigent leur livre en 2020, la planète est au début de la pandémie du Covid et Schwab et Malleret estiment déjà que "beaucoup de choses changeront à jamais".

Que veut dire le grand "reset" ?

Pour les auteurs – nous sommes alors en 2020 –, la crise mondiale déclenchée par la pandémie de coronavirus entraînera "des perturbations économiques d’une ampleur monumentale, créera une période dangereuse et instable sur de multiples fronts (politique, social, géopolitique) et suscitera de profondes préoccupations environnementales, et développera également l’étendue (pernicieuse ou non) de la technologie dans nos vies".

Klaus Schwab et Thierry Malleret posent un constat de ce qui existe déjà, de ce qui est déjà perceptible, et proposent une "grande réinitialisation" des problèmes économiques, sociaux, géopolitiques, environnementaux et technologiques, un projet programme pour repartir de zéro, estimant que "les crises historiques ont chaque fois été à l’origine d’un changement profond de société". Ils prennent comme exemples la pandémie de peste noire au 14e siècle qui a généré l’apparition de l’Etat moderne, mais également la Seconde Guerre mondiale qui a favorisé en Europe la protection sociale des citoyens, de leur naissance à leur mort.

Projet marxiste selon les uns, néocapitaliste pour d’autres, chacun projette dans le "Great Reset" ses propres convictions. C'est le cas sur plusieurs sites à tendance complotiste. 

Notamment, celui de "France Soir", qui n’a plus rien à voir avec le quotidien historique lié à la résistance, donne régulièrement la parole à des proches des thèses complotistes. Par exemple, Philippe Herlin, économiste, membre du Front National dans les années 2000, écrit dans une tribune à propos du "Great Reset" : "On comprend la finalité, il s’agit de tuer le capitalisme, le libéralisme, le libre marché, désigné ici sous le terme de néolibéralisme. […] L’objectif, c’est l’étatisation de la société, décrite comme allant de soi".

Par contre, toujours dans France SoirEric Verhaeghe, ancien haut fonctionnaire français (d’origine liégeoise) et auteur de "Le Great Reset, mythes et réalités", dit "croire au vrai service public qui sert l’intérêt collectif, pas celui dirigé par le grand syndicat des élites mondialisées pour leur profit". Il dénonce "La grande réinitialisation", comme un projet néolibéral.

Inégalités et agitation sociale

"Nous sommes en guerre mais l’ennemi est invisible", affirment les auteurs de "The Great Reset". La crise du Covid a mis selon eux en évidence les inégalités sociales, et les a même exacerbées : quand la plupart des employés pouvaient télétravailler, ce sont les infirmières, caissières, chauffeurs, agents de nettoyage, aides à domicile… qui étaient au front. "Ce sont les individus dont la société a le plus besoin que nous valorisons le moins sur le plan économiqueLa pandémie oblige à repenser les professions auxquelles nous attachons de l’importance."

"L’un des dangers les plus importants de ces inégalités et des injustices est l’agitation sociale", préviennent les auteurs, "même dans des sociétés où des mesures de protection sociale existent". Ils citent l’exemple des gilets jaunes en France. Mais, estiment-ils, en général, "ce sont les pays considérés les plus individualistes, comme les Etats-Unis, où le risque d’agitation, voire d’explosion sociale est le plus grand, faute de protection collective".

Cette analyse sous le prisme social est vu par Marc Gabriel Draghi, juriste, auteur de "Le grand reset. : 2020, an 1 du nouvel ordre mondial", comme "un programme politique qui impliquerait des changements sociaux dangereux pour la vie en société, pour le rêve d’une société où seules les grosses fortunes et entreprises dictent les règles". L’expression "nouvel ordre mondial" employée par Draghi est un terme récurrent de la rhétorique complotiste, sous-entendant une politique voulue et décidée par un groupe secret et conspirant contre les populations.

L’importance du gouvernement

Pour les auteurs, cette crise du Covid a redonné de l’importance aux gouvernements et remis en cause la privatisation des services. "Le coronavirus a révélé que l’assurance sociale est efficace et que se décharger d’un nombre toujours plus grand de responsabilités (comme la santé et l’éducation) sur les individus et les marchés n’est peut-être pas dans l’intérêt de la société."

Schwab et Malleret constatent que "l’idée que les gouvernements peuvent promouvoir le bien public tandis que les économies peuvent faire des ravages est un revirement impensable encore il y a quelques années". Ils en concluent : "Sur le cadran qui mesure le continuum entre le gouvernement et les marchés, l’aiguille s’est déplacée vers la gauche" d'un point de vue politique.

Pour les deux économistes, la priorité absolue est d’accroître le financement du secteur public. C’est d’ailleurs ce que préconise aussi le Prix Nobel de l’Economie, l’Américain Joseph Stiglitz. Celui-ci suggère de "financer les risques auxquels une société complexe est confrontée, financer les progrès de la science et un enseignement de meilleure qualité".

La crise du Covid a prouvé que "le vide de la gouvernance mondiale, exacerbé par les relations tendues entre les Etats-Unis et la Chine, a sapé les efforts internationaux de réponse à la pandémie". Pour Schwab et Malleret, "la solution est une gouvernance mondiale basée sur le principe de coopération transnationale". L’occasion de "procéder au type de changements et de choix politiques qui placeront les économies vers un avenir plus juste et plus vert". Et de prendre comme exemple la création des institutions transnationales après la Seconde Guerre mondiale comme les Nations Unies ou la Communauté économique européenne.

Le renouveau des nationalismes

Le vide de la gouvernance mondiale et le chaos engendré par la pandémie ont aussi favorisé la montée, déjà bien entamée, des nationalismes, analysent encore les auteurs de "The Great Reset" : "Les conflits et les tensions ne seront plus motivés par l’idéologie (à l’exception de l’islam radical), mais encouragés par le nationalisme et la compétition pour les ressources". Or, estiment les auteurs, "le vide dans la gouvernance mondiale et la montée des diverses formes des nationalismes rendent plus difficile la lutte contre les épidémies"La pénurie de masques au début de la crise du coronavirus, alors que chaque pays tentaient de s'approvisionner, parfois au détriment des autres, a pu être interprétée comme une illustration de ce phénomène.

Pour inverser "la montée des nationalismes" qui "rend le recul de la mondialisation inévitable dans la plus grande partie du monde", les auteurs estiment qu'il faudrait miser sur des zones régionales de libre-échange, à l’instar de l’Union européenne ou de l’ANASE, le nouveau partenariat régional global en Asie qui regroupe dix pays.

Le défi et les risques des nouvelles technologies

Reste, pour les auteurs, le défi majeur et incontournable de la technologie. L’IA (l’Intelligence Artificielle) est maintenant partout autour de nous. "La vitesse et l’ampleur de la quatrième révolution industrielle sont remarquables et la pandémie accélérera encore plus l’innovation." Le traçage des contacts pendant le Covid a permis de limiter l'expansion du virus, mais les soucis quant aux implications sur la vie privée sont bien réels.

"Toute expérience numérique peut-être transformée en un produit destiné à surveiller et anticiper nos comportements", analysent les auteurs. Ils citent d’ailleurs l’historien israélien Yuval Noah Harari : "Nous aurons un choix fondamental à faire entre la surveillance totalitaire et l’autonomisation des citoyens". Pour Evgeny Morozo, chercheur américain d’origine biélorusse, "la pandémie laisse entrevoir un sombre avenir de surveillance étatique techno totalitaire".

Klaus Schwab et Thierry Malleret résument : "Il appartient à ceux qui gouvernent et à chacun d’entre nous personnellement de contrôler et d’exploiter les avantages de la technologie sans sacrifier nos valeurs et libertés individuelles et collectives".

Concernant ces avancées technologiques, Eric Verhaeghe, auteur de "Le Great Reset, mythes et réalités", estime que "la pandémie est l’occasion rêvée [pour ceux qui gouvernent] d’accélérer des transformations en attente depuis plusieurs années pour faire passer des réformes que [les dirigeants] n’arrivaient pas à faire passer jusque-là, notamment en matière de surveillance généralisée".

Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme, rappelle que "la méfiance vis-à-vis des nouvelles technologies est une constante historique, le conspirationnisme s’attaque beaucoup au progrès. Il voit les progrès économiques, technologiques, sociétaux comme une manipulation et une menace. Bill Gates est détesté car il incarne le progrès".

La vision conspirationniste

Pour certains, "The Great Reset" est clairement visant à la domination du monde. La citation d’un abbé américain, Dwight Longenecker en est un exemple : "Existe-t-il un groupe de personnes qui manœuvrent pour la domination et le contrôle de la planète ? Oui, et ce n’est pas un secret, et ces personnes ne s’en cachent pas. Ils publient le fait qu’ils se rencontrent. Les Nations Unies sont un groupe de puissance mondiale… ainsi que l’Organisation Mondiale de la Santé, le Forum économique Mondial, la Banque Mondiale, pour n’en nommer que quelques-uns […] Ont-ils un plan pour la domination du monde ? Oui, cela s’appelle la “grande réinitialisation” (Great Reset)."

"L’interprétation du Grand Reset est faussée par une vision préétablie", analyse Marie Peltier. "L’extrême droite est conspirationniste, c’est sûr et certain. Une partie de la gauche radicale aussi. Les radicaux d’extrême gauche et d’extrême droite s’allient car leur intérêt commun est de renverser le système", explique-t-elle. Dans "La grande réinitialisation", certains y voient un projet de société totalitaire marxiste, d’autres un projet fasciste.

Marie Peltier estime que se poser des questions est légitime et indispensable en démocratie. Mais, "chez les complotistes, la défiance est en amont", explique-t-elle. Les conspirationnistes sont persuadés que "le système s’organise dans l’ombre et nous vend des projets qui sont en fait le fruit de manigances cachées pour nous manipuler. Dès que le discours est tenu par des personnalités connues, la réaction est encore plus vive : 'Le système nous manipule et donc veut nous surveiller'."

"Il faut faire la différence entre démocratie et dictature", rappelle Marie Peltier. "Que Poutine ou le régime chinois utilisent les dernières technologies pour surveiller les opposants et les citoyens, c’est une réalité. Le problème, c’est que les conspirationnistes assimilent la démocratie et la dictature". En démocratie, la surveillance est encadrée par des lois, des organismes de contrôle, rappelle-t-elle. "Le logiciel idéologique des complotistes vise à discréditer la démocratie, en disant qu’elle se comporte comme une dictature."

Une vision internationaliste et conservatrice du monde

Le livre "La grande réinitialisation" a été rédigé à partir des travaux de nombreux chercheurs à travers le monde en vue du Forum économique mondial de Davos de 2020, alors que le monde n’était qu’au début de la pandémie.

Pour certains partisans des théories complotistes, ce livre exposerait des projets néfastes que l’élite dirigeante souhaiterait mettre en place dans les années à venir comme la mise sous cloche des démocraties, une dictature sanitaire, une société de surveillance organisée grâce aux technologies et plus globalement un nouvel ordre mondial.

Les écrits de Klaus Schwab et Thierry Malleret évoquent également bien une "gouvernance mondiale" pour lutter contre "les nationalismes" et il y a bien dans "The Great Reset" la défense d’une façon de voir le monde dont l’orientation politique se rapproche d’un internationalisme libéralPour les deux auteurs : "Il s’agit de rendre le monde moins clivant, moins polluant, moins destructeur, plus inclu­sif, plus équitable et plus juste que celui dans lequel nous vivi­ons à l’ère prépandémique". Pour les deux économistes, il n’est d’ailleurs jamais question de sortir du régime démocratique, mais au contraire d’aller vers des sociétés plus équitables.

Le contenu de l’ouvrage diffère donc largement de certaines thèses extrêmes qu’on lui prête.

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