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The Black Angels : Rock psyché en lévitation

The Black Angels de retour avec l'album "Wilderness of Mirrors".

© Pooneh Ghana

Inventeur du festival Levitation, dealer des meilleurs produits du rock psychédélique, The Black Angels marque son retour avec un sixième album studio riche en mélodies hallucinées et en prémonitions bien chargées. Disque prophétique, "Wilderness of Mirrors" regarde la réalité en face, comme pour mieux anticiper l’avenir. Devin en chef, Alex Maas sort sa boule de cristal et entrevoit le futur en compagnie de JAM.

Next Exit, Austin. "J’y suis presque", lance Alex Maas en décrochant son téléphone sur la bretelle d’autoroute. Intercepté au volant de sa voiture, le leader des Black Angels range son véhicule sur le bord de la route, tire le frein à main et entame l’interview sur les chapeaux de roues. Commencé en 2004, le périple du groupe psychédélique suit un itinéraire jalonné de références historiques. Nommée d’après une chanson du Velvet Underground ("The Black Angel's Death Song"), inspirée par les musiques de Spacemen 3 ou The Jesus and Mary Chain, la formation texane trace le bitume en évitant de regarder dans le rétro. "Entre notre premier album et le nouveau "Wilderness of Mirrors", le monde a bien changé, et nous aussi d’ailleurs", constate le chanteur, enfin libéré de sa ceinture de sécurité. "Plusieurs d’entre nous ont désormais des enfants. Cela ne nous empêche pas d’avancer, mais cela modifie notre façon d’appréhender l’actualité. Moi, par exemple, je suis devenu papa à deux reprises en très peu de temps. Sans théoriser sur ma condition, je sens bien que j’ai changé. J’ai développé une conscience aiguisée des dangers qui pèsent sur notre existence. Notre nouvel album est parti de là."

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Austin Power

Au-delà de ses six albums studio et de ses multiples tournées, The Black Angels est aussi – et surtout – à l’origine d’un festival capital dans l’histoire récente des musiques psychédéliques. Au printemps 2008, Alex Maas mobilise ses Blacks Angels pour lancer les bases de l’Austin Psych Fest. Hommage à la ville qui a vu naître le mouvement psychédélique dans les années 1960, notamment grâce au groupe 13th Floor Elevators, l’événement obtient rapidement une renommée internationale. "Nous avons lancé ce festival en nous inspirant de manifestations qui refilaient les clés de la programmation à des artistes de la scène alternative. Je pense notamment aux affiches concoctées par l’association ATP (All Tomorrow’s Party). Pour nous, c’était aussi une bonne excuse pour faire venir nos groupes préférés, chez nous, à Austin. C’est une ville dans laquelle la culture des festivals est très ancrée. Nous avons grandi au contact du South by Southwest, par exemple. Si on devait résumer nos intentions initiales avec l’Austin Psych Fest., je dirais que nous cherchions à créer un mini South by Southwest, mais dans l’esprit des festivals ATP."

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Seringue & overdose

Régénérateur de la scène psyché, incubateur de talents, l’événement mis en place par les Black Angels va ouvrir la voie à des formations aussi diverses que Tame Impala, King Gizzard & the Lizard Wizard, DIIV, The Limiñanas ou Kikagaku Moyo. En 2014, toutefois, l’Austin Psych Fest. se renomme Levitation. "Dans l’esprit de certaines personnes, le mot "psychédélique" est synonyme de seringue et d’overdose", affirme Alex Maas. "C’est idiot, bien sûr. Mais à chaque édition, des médias nous présentaient comme un festival de drogués. Cet amalgame revenait constamment… À cause du nom de l’événement, certains élus communaux d’Austin refusaient de nous soutenir. Des sponsors nous ont aussi claqué entre les doigts pour la même raison... L’Austin Psych Fest. était une appellation connotée et ultra géolocalisée. Levitation est un terme plus aérien, totalement ouvert à l’interprétation. Ce changement de nom correspond à l’envie de sortir des cases et des clichés. On voulait s’extraire de la boîte dans laquelle des gens s’obstinaient à nous enfermer. Cela nous a donné l’occasion d’élargir le contenu de la programmation, en osant des propositions plus hybrides."

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Une affaire de passion

Interrompu durant la pandémie, le Levitation a repris ces droits en octobre dernier. Aux commandes de la programmation, Alex Maas et les siens ont déployé un casting de rêve. Durant les trois jours du festival texan, le public aura, notamment, eu la chance d’assister aux concerts de King Gizzard & The Lizard Wizard, The Jesus and Mary Chain, Superorganism, Protomartyr, Babe Rainbow, Thee Sacred Souls, Slift, Automatic, Imarhan. Vous en voulez encore ? Godspeed You! Black Emperor, Psychedelic Porn Crumpets, La Femme, Moon Duo ou Frankie and the Witch Fingers ont, eux aussi, répondu aux appels du pied des Black Angels. "Le premier objectif de notre festival, c’est d’accueillir les groupes de la meilleure façon possible. Comme nous sommes à la fois musiciens et organisateurs, nous tenons à poser les bases d’une manifestation respectueuse des artistes. Nous sommes bien placés pour savoir ce que ces gens sacrifient à leur métier. Après les premières éditions du festival, nous avons reçu les encouragements et le soutien de toute une communauté. Cet enthousiasme nous a permis de monter une équipe, de nous structurer." Désormais présent en France (à Angers), mais aussi au Canada (à Vancouver) ou à Chicago, le Levitation est une enseigne itinérante. "En grandissant, nous sommes parvenus à préserver nos idéaux. Cet événement reste, avant tout, une affaire de passion."

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Black Mirrors

Raccord avec les traditions défendues par The Black Angels, le récent "Wilderness of Mirrors" se réinvente via quelques expériences acoustiques (“Here and Now", “100 Flowers of Paracusia”) et une étonnante faculté à se projeter dans le futur. "En réécoutant le disque, je suis dérouté par la portée de certains thèmes abordés dans nos chansons", confie Alex Maas. "Comme si nos craintes face à l’avenir s’étaient concrétisées plus vite que prévu… Notre album était bouclé avant la pandémie, et bien avant la guerre en Ukraine. "Wilderness of Mirrors" évoque nos peurs face au monde de demain. C’est donc logique d’y trouver des connexions avec tout ce qui nous est tombé dessus récemment. Sans sombrer dans le récit d’anticipation ou une quelconque théorie du complot, la crise sanitaire et l’attaque Russe étaient, depuis longtemps, de sérieuses éventualités. Nos craintes sont celles du commun des mortels. Guerres, pandémies, catastrophes liées au réchauffement climatique : toutes ces menaces pèsent en permanence sur notre civilisation. Nous ne sommes pas en possession d’une boule de cristal, mais simplement à l’écoute de notre époque. L’état du monde est préoccupant. Mais je reste optimiste : les bonnes personnes sont bien plus nombreuses sur cette planète que les esprits machiavéliques."

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La langue de l’amour

Le pied enfoncé sur sa pédale fuzz, Alex Maas fend la distorsion d’une voix hantée, maîtrisée comme jamais. Sur le morceau "Firefly", le chanteur est rejoint par Lou Lou. Connue pour ses collaborations avec le groupe Thievery Corporation, la choriste ouvre un dialogue inattendu en fredonnant quelques mots en français. "Nous avons composé ce morceau en nous inspirant des grands noms de la vague yéyé", explique le patron des Black Angels. "Nous sommes des fans des tubes signés Jacqueline Taïeb, Françoise Hardy ou France Gall. En tant qu’Américains, nous percevons le français comme la langue de l’amour. Pour nous, c’est l’apogée du romantisme. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Mais c’est une évidence absolue. Dans un registre sexy, la langue française alimente tout un imaginaire auprès des publics anglo-saxons. J’espère que cette révélation ne me posera aucun problème lors de nos concerts en France et en Belgique." A priori non. Mais pour en avoir le cœur net, rendez-vous est pris, le 17 février prochain, au Trix, à Anvers.

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