Chroniques

Svitlana Krakovska, représentante ukrainienne au GIEC, en colère : "C’est une guerre des combustibles fossiles"

17 mars 2022 à 11:44 - mise à jour 17 mars 2022 à 14:00Temps de lecture3 min
Par Johanne Montay

Elle est là, par écran interposé, dans son appartement de Kiev, où elle vit avec ses 4 enfants. La connexion n’est pas formidable, je ne la vois qu’une minute, et puis juste le son. Sa voix qui raconte les urgences qui se bousculent. 
Pendant que nous parlons, les alertes font une pause. La plus grande spécialiste du climat en Ukraine, Svitlana Krakovska est aussi cheffe de la délégation de scientifiques ukrainiens au GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Pour elle, cette guerre est une guerre des combustibles fossiles.

Fin février, elle participait à distance en vidéo au 6e rapport du GIEC sur les adaptations nécessaires au réchauffement climatique. Vous savez, ces recommandations qui nous disent que nous avons une fenêtre d’opportunité pour agir, pour limiter le réchauffement climatique sous la barre maximale d’un degré et demi, qu’il y a urgence.
Mais une urgence plus immédiate s’est imposée pour la scientifique qui reste déterminée. Elle nous raconte ce jour de l’invasion russe où l’urgence de guerre a bouleversé son activité : " Vous savez, j’étais en colère, évidemment, j’étais en colère pour tout. Tout d’abord, parce que c’est mon pays qui était attaqué. Et bien sûr, en tant que scientifique du climat, parce que j’ai compris que cela allait retarder toutes les actions climatiques, comme limiter les émissions, ou s’adapter… Pour moi, c’était comme si l’attention publique commençait à bouger en Ukraine, pour faire face aux problèmes climatiques… et puis que tous nos plans s’étaient écrasés en une minute."

Toujours à Kiev

Aujourd’hui, Svitlana Krakovska est toujours dans son appartement de Kiev avec ses enfants. Elle ne veut pas partir. Et là, elle réfléchit au point commun entre cette guerre et le réchauffement climatique. Elle dit que c’est une guerre des combustibles fossiles.

A peu près 40% du gaz qui approvisionne l’Europe provient de Russie. Nous, Européens, sommes carbo-dépendants de la Russie. Nous sommes dépendants au carbone tout court. Et cette guerre est sans doute aussi l’occasion d’une prise de conscience : "Depuis que nous reconnaissons que c’est une guerre des combustibles fossiles, et du changement climatique", dit-elle. "Je pense que de nombreuses personnes, dans le monde, ouvrent leurs yeux sur cette demande vraiment urgente d’arrêter les énergies fossiles et de mener cette transformation vers les énergies renouvelables. Cela aura un effet positif non seulement pour notre climat, mais aussi pour arrêter cette guerre".

Un impact à double sens

C’est une vision positive d’une situation tragique. En même temps, pour le moment, l’Ukraine subit de plein fouet les émissions de gaz à effet de serre et la destruction. L’impact de cette guerre sur le climat peut être à double sens.

Gonéri Le Cozannet est chercheur au BRGM, l’établissement public français pour les applications des sciences de la terre et a contribué au 6e rapport du Giec. Pour lui, "toute crise peut finalement fournir un prétexte à reporter l’action climatique – et ça, effectivement, c’est quelque chose de négatif – mais également, lorsqu’on a une crise, on a une réponse. Et lors de cette réponse, on a des opportunités. Alors, parler d'"opportunités" alors qu’on a une guerre en Ukraine, et puis des morts, etc., ça peut paraître extrêmement choquant. Mais malgré tout, on a cette possibilité quand même d’accélérer sur notre réduction de la dépendance au gaz et au pétrole. Il y aura des bénéfices immédiats par rapport à cette crise et par rapport au changement climatique. On est tous effondrés par ce qui se passe dans l’Est aujourd’hui. Et malgré tout, il ne faut pas qu’on perde l’objectif de limiter le changement climatique, parce que ça, c’est notre avenir à tous, en fait : c’est l’avenir en Europe, c’est l’avenir en Russie, c’est l’avenir en Ukraine."

En attendant, Svitlana Krakovska a reçu de nombreux soutiens scientifiques. Elle espère pouvoir participer au prochain rapport du groupe de travail III du GIEC qui sera rendu début avril et qui portera sur les atténuations du changement climatique, l’évaluation des méthodes de réduction des gaz à effet de serre et l’élimination de ces gaz de l’atmosphère.

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