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Les Grenades

"Sous l’eau, les larmes du poisson ne se voient pas", un podcast en quête d’histoire

"Sous l’eau, les larmes du poisson ne se voient pas", un podcast en quête d’histoire
26 janv. 2022 à 08:517 min
Par Sarah Lohisse pour Les Grenades

"Sous l’eau, les larmes du poisson ne se voient pas" est un voyage sonore de trois épisodes au cœur de l’histoire de la famille de Delphine Wil. Accompagnée de Jeanne Debarsy, l'autre réalisatrice du podcast, elles nous emmènent, micro à la main, en Belgique et au Congo, pour revenir sur les traces du passé de Delphine et de sa maman, Amélie, qui les accompagne dans leur quête et expéditions.

 

 

Née d’une mère congolaise, Astrida, et d’un père belge, Félix, parti au Congo pour missionnariat en 1934, Amélie, qui n’était jusqu’alors plus jamais revenue dans son pays d’origine depuis l’âge de sept ans, (re)découvre l’histoire qui a façonné ses racines. Une tâche qui s’avérera parfois compliquée. C’est un retour aux sources et aux souvenirs sous un récit fort et poétique, malgré les questionnements et thématiques parfois lourdes qui y sont abordées. Le podcast est une histoire familiale qui traverse l’Histoire et les conséquences coloniales.

Refaçonnant et élaguant les écrits du journal de bord de Félix, Delphine et Jeanne entremêlent et superposent les chemins empruntés. Une route qui les mènera à des endroits insoupçonnés, notamment dans la découverte de l’histoire d’Astrida, la grand-mère de Delphine, jusqu’à présent exclue du récit familial. Les Grenades ont eu l’occasion de rencontrer les réalisatrices pour discuter avec elles de ce podcast.

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Quel a été le point de départ de votre projet ?

Delphine Will : Il a commencé il y a quelques années après avoir réalisé un film sur les missionnaires belges partis au Congo à l'époque coloniale (NDLR : "Mémoire de missionnaires"). Cela se basait sur des recherches sur mon grand-père qui ont abouti sur un projet plus généraliste et moins personnel. On a collaboré ensemble avec Jeanne sur ce film puisqu’elle s'occupait du son.

Quand le projet de film a pris fin, Jeanne m'a proposé d'aller un peu plus loin dans l’aspect personnel, et d’en faire une création sonore parce qu’il restait des zones d’ombre, notamment sur ma grand-mère. C'est comme ça que le projet a démarré. Savoir d’où venait ma famille, ce sont, certes, des questions que je me suis toujours posées. Quand j'étais petite, j'ai beaucoup demandé à ma mère de m'emmener au Congo, et elle m'a toujours dit "non c'est trop dangereux". Ça a toujours été une envie chez moi d'aller retrouver ces origines, de savoir ce que la famille avait fait là-bas, mais je n’approfondissais pas plus. Je ne me suis jamais posé les questions qui vont aussi loin que dans le podcast. Ces questions ont émergé grâce au projet, et grâce à Jeanne.

Jeanne Debarsy : Pour la petite histoire, ce sont seulement les deux premiers épisodes qui avaient été imaginés au départ, et qui concernaient la vie du grand-père de Delphine, Félix. Cela signifiait donc de s’envoler jusqu’au Congo avec la maman de Delphine, en essayant de repartir sur les traces du grand-père. Sur place, nous apprenions de nouvelles choses, certaines petites fenêtres se sont ouvertes et on s'est dit qu'il fallait qu'on continue le projet, notamment sur la grand-mère qui a passé la majorité de sa vie en Belgique. Quand nous sommes revenues, on a refait une demande de subvention au Fonds d’aide à la création sonore et radiophonique de la Fédération Wallonie-Bruxelles afin de pouvoir proposer cette troisième partie. Le plan n'était donc pas ficelé d'entrée de jeu.

Ce sont des questions qui m'animent et me fâchent

Pourquoi avoir décidé de faire ce projet ensemble, là où on parle d’une histoire qui est propre à la famille de Delphine ?

D.W. : Si j'avais été toute seule, je ne sais pas si j'aurais pensé à poursuivre le projet déjà entamé, notamment parce que cela faisait beaucoup d'années que je me consacrais à ce sujet, que j'avais l'impression d'en être essoufflée. C'est vraiment parce que Jeanne est venue avec cette proposition-là qu’il a vu le jour. Par ailleurs, elle a toute l'expérience des projets sonores, notre duo était quelque part idéal.

J.D. : Par rapport à "Mémoire de missionnaires", j'ai senti que Delphine allait peu voir dans les aspects familiaux, personnels, et je sentais qu'il y avait quelque chose à creuser. J'avais envie de lui permettre de sortir ces choses-là. La collaboration s’est construite notamment pour que ça soit moins frontal pour elle. Via moi, on pouvait, je pense, plus facilement aborder certaines questions, notamment concernant la maman de Delphine. Cela arrangeait bien que, parfois, ça soit moi qui pose certaines questions plus délicates ou personnelles parce que les réponses allaient nécessairement être différentes en fonction de la personne qui les posait. Cela permettait d’avoir un regard plus détaché, avec un peu plus de recul puisque je ne connaissais ni sa maman ni sa famille avant.

D.W.: C'était un travail complémentaire. Je me suis aussi rendu compte que le duo permettait d'aller plus loin, dans les questions auxquelles moi je n'aurais pas pensé, surtout celles qui sont plus de l'ordre de l'émotionnel et que je n’ai pas tendance à extérioriser [rires].

Comment, Jeanne, vous êtes-vous approprié le sujet ?

J.D. : Comme nous le disions, la porte d’entrée du podcast était l’histoire du grand-père de Delphine, parti au Congo dans un contexte colonial. En tant que belge, c’est évidemment une question à laquelle je suis sensible. Elle l’était, comme celle du missionnariat. Je viens d'une famille très pratiquante. C’est une éducation que j’ai essayé de déconstruire à l'adolescence. Les processus de christianisation m'interrogent et me révoltent. J'ai aussi aimé aborder ce projet par ce prisme-là : voir comment un ardennais décide de s'engager dans la voie religieuse, choisi de traverser le monde pour aller transmettre cette parole-là et essayer de convertir des gens. Ce sont des questions qui m'animent et me fâchent. Après, on s'est faites complètement embarquées dans l'histoire du grand-père. C'était intéressant de travailler avec Delphine sur ces questions parce qu'elle a un regard - probablement dû à son passé journalistique - très objectif, réfléchi et mesuré sur tous ces mécanismes. Ça m'a aidé à rééquilibrer mes positions.

Maya Mihindou

Des questions plus féministes ont surgi lorsque la grand-mère de Delphine, Astrida, a commencé à apparaître dans le récit. Quelle est la place d’une femme dans une famille, comment le récit féminin est effacé, mis de côté ou dévalorisé ? C'était important pour moi aussi de poser ce fait-là.

Le titre fait référence aux traumatismes inconscients qu'on se transmet de génération en génération

Quel était votre but ultime, ce que vous vouliez retirer de ce podcast ?

D.W. : C’était notamment de donner l’envie de connaître cette histoire familiale aux futures générations. Travailler sur ce projet m’a permis de mettre au clair des questions importantes. Avec le recul, je pense que cela a contribué à ce que j'envisage d'avoir un enfant.

J.D. : C'est quelque chose que j'ai ressenti. Plus on avançait dans le processus de travail, plus c'était évident. C'était nécessaire de remettre au clair certaines choses, de rétablir et rééquilibrer les deux lignes, maternelles et paternelles, pour prolonger plus sereinement les générations. Elle est d’ailleurs tombée enceinte pendant ce projet [rires].

On sait que c’est un projet qui vous tenait à cœur, Delphine. Votre maman vous a accompagné dans ce travail. Comment a-t-elle réagi au fait de creuser dans son passé ?

D.W. : Je pense que quand j'ai proposé à ma mère de prendre part au projet, elle ne s'est pas tout à fait rendu compte de ce qui l'attendait. Elle savait, certes, que ça la bouleverserait de revoir des personnes qu’elle n’avait plus vues depuis qu’elle était petite et qui ressassent une histoire ancienne, parfois un peu douloureuse, mais pas à ce point-là. Pendant les tournages, ça a parfois été compliqué lorsqu'elle se rendait compte qu'on allait enregistrer tout le temps, et pas seulement à des moments convenus. C'était vraiment très intense. Il y a un moment où cela a été très difficile émotionnellement. On a donc respecté des limites, mais ça a quand même été très loin. Elle a eu une crise d'urticaire pendant le voyage. Je pense que c’était dû à l'émotion qu'elle n'arrivait pas à gérer. Il s'est ensuite passé six mois entre notre retour et la séquence de fin, à l’hôpital psychiatrique. Elle avait eu un peu le temps d’y réfléchir et de s'en remettre. C'était important pour elle de le prendre pour pouvoir en parler plus sereinement. Il y a eu pas mal de tensions entre nous parce que le tournage avait été très prenant.

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Aujourd’hui, elle est contente d'avoir vécu l'expérience d'être retournée dans cette histoire familiale. Mais elle reste, comme elle dit dans le docu, encore ambivalente. Il est évident que c'est plus facile pour elle de se dire que sa mère l'a abandonnée parce qu’elle s'est toujours construite sur cette idée-là. Moi ce que j'ai fait en faisant le podcast, c'est défaire ce sur quoi elle s'est construite toute sa vie. Forcément, c'est compliqué. C'est pour ça qu'elle ressent de la culpabilité, mais dans un autre sens, c'est nécessaire pour nous. Comme on est très proche l'une de l'autre, c'est aussi important pour elle de l'avoir fait.

"Sous l’eau, les larmes du poisson ne se voient pas", pourquoi ce titre ?

D.W.: C’est un proverbe qui vient de l'Afrique de l'Ouest et qui parle des faiblesses de tous les êtres humains. Un des personnages de mon film l’avait prononcé à l'époque. Je trouvais cela hyper fort et très poétique. Ça me parlait beaucoup. Quand on a travaillé sur ce projet-ci, on trouvait le titre intéressant et on l'a réinterprété. Pour nous, il fait référence aux traumatismes inconscients qu'on se transmet de génération en génération.

Infos pratiques

Si vous voulez (ré)écouter le podcast, il est à (re)découvrir sur Radiola, Spotify et Apple Podcast. Il sera aussi diffusé dans l’émission "Par Ouï-Dire" de Pascale Tisson dès ce 11 février 2022 sur la Première.

Une écoute collective et publique est également prévue à La Tricoterie le 21 février prochain à 20h. Enfin, il est en lice pour le Prix de la création documentaire dans la catégorie Grandes Ondes au Festival Longueur d’ondes à Brest qui se déroulera du 26 au 30 janvier prochain. Annonce du/de la lauréat.e le 29 janvier. À vos casques !

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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