Prix de l'énergie

Sommet européen sur les enjeux énergétiques : à quel jeu joue l’Allemagne ? Le point en six questions

20 oct. 2022 à 13:33Temps de lecture5 min
Par François Corbiau (avec Olivier Hanrion)

Les dirigeants de l’UE se réunissent une nouvelle fois à Bruxelles pour tenter de surmonter leurs divisions et trouver enfin une réponse commune à la flambée de l’énergie. Les discussions s’annoncent ardues et beaucoup d’observateurs ont les yeux rivés sur Berlin. L’Allemagne, première économie de l’Union européenne est elle aussi touchée de plein fouet par la crise énergétique.

Pour y faire face, le gouvernement allemand a décoché fin septembre un plan de relance à 200 milliards d’euros auxquels s’ajoutent 65 milliards d’euros déjà mobilisés par Berlin quelques semaines plus tôt. Un pactole qui fait des jaloux parmi ses partenaires européens alors que l’Allemagne bloque notamment sur le plafonnement des prix de l’énergie. Plusieurs dirigeants accusent Berlin de faire cavalier seul et de négliger ses partenaires européens ? Est-ce que c’est toujours l’Allemagne qui donne le tempo dans cette crise ? Décryptage avec Eric Maurice, responsable du bureau bruxellois de la Fondation Robert Schuman spécialisée dans les enjeux européens.

Si les discussions bloquent au niveau européen, on a parfois l’impression vu d’ici que c’est la faute à l’Allemagne ?

E.M. : Ce qui est certain, c’est que sur cette question de l’énergie et du gaz en particulier, l’Allemagne a fait cavalier seul depuis quelques années. D’abord avant la guerre en Ukraine où elle a accentué sa dépendance gazière et donc stratégique envers la Russie. Elle l’a fait contre l’avis de ses partenaires et, ce faisant, elle a accru la dépendance et la vulnérabilité de l’Union européenne vis-à-vis de la Russie. Mais aussi parce que la réaction allemande à la crise actuelle est perçue par ses partenaires comme un cavalier seul, notamment parce qu’elle refuse un mécanisme de plafonnement du prix du gaz, ce que réclament plus de la moitié des pays européens dont la Belgique. Les arguments de l’Allemagne comme la crainte que cela mette en cause la sécurité d’approvisionnement des États membres peuvent s’entendre mais le fait est que c’est un peu perçu comme l’Allemagne contre les intérêts des autres pays.

Un cavalier seul renforcé encore par son plan de relance de 200 milliards d’euros annoncé fin septembre ?

E.M. : Oui parce que, d’un côté, l’Allemagne refuse la mise en place d’un plafonnement des prix du gaz au niveau européen et, de l’autre, elle annonce son propre plan de relance de 200 milliards d’euros pour limiter l’impact de cette crise énergétique auprès de ses entreprises et des particuliers allemands. Or, ce plan risque de créer une distorsion de concurrence par rapport aux entreprises des autres Etats membres. Leur crainte est de se retrouver dans une situation de concurrence déloyale. Et tout cas, cela donne un avantage compétitif aux entreprises allemandes. Sur plusieurs éléments, l’Allemagne commet beaucoup d’erreurs sur cette question du gaz. En tout cas, ses partenaires européens estiment que Berlin ne joue pas assez le jeu européen mais défend uniquement ses intérêts au détriment de ceux de ses partenaires européens.

Si l’économie allemande entre en récession à cause d’un manque de gaz, c’est l’ensemble de l’industrie européenne qui sera touchée

Un plan de relance allemand de 200 milliards d’euros, ce n’est pas rien et cela suscite des jalousies de la part de ses partenaires européens ?

E.M. : Oui, et surtout l’Allemagne débourse une somme très importante de 200 millions d’euros pour aider ses entreprises mais, en parallèle, elle continue de bloquer la mise en place d’un mécanisme européen de plafonnement du prix du gaz. Et ce alors qu’il y a un sentiment d’urgence dans tous les Etats membres et une nécessité à agir par rapport aux difficultés de leur population ou de leurs entreprises. Il y a donc une frustration dans le chef d’une majorité d’États membres face à la lenteur de la réaction européenne, en partie due aux réticences allemandes.

Certains accusent l’Allemagne de favoriser sa sécurité d’approvisionnement au détriment de ses partenaires ?

E.M. : C’est plus complexe que cela parce que, en réalité, tous les Etats membres font ce qu’ils peuvent pour assurer leur sécurité d’approvisionnement. C’est pour cela qu’on a vu les dirigeants italiens, français et d’autres aller en Algérie, au Qatar ou dans d’autres pays pour négocier des accords gaziers. Mais il ne faut pas oublier que l’Allemagne dépend beaucoup plus du gaz que d’autres États membres et que, en plus, elle dépendait beaucoup plus du gaz russe. Cela fait donc une double dépendance qui est difficile à combler. Et surtout, il ne faut pas oublier que l’Allemagne est la principale industrie et économie en Europe. Donc ce qui se passe en Allemagne pourrait avoir des conséquences dans toute l’Europe. Les Allemands le disent très bien. Si, leurs économies entrent en récession à cause d’un manque de gaz, c’est l’ensemble de l’économie et de l’industrie européenne qui seront touchés. Mais en même temps, la manière dont l’Allemagne agit ne facilite pas la situation de ses partenaires et n’aide pas à trouver une solution au niveau européen.

L’Allemagne a toujours été un élément moteur au niveau européen, ici on a l’impression que le moteur est en panne ?

E.M. : Depuis que l’Union européenne est entrée dans cette période de crises successives, que ce soit sous Angela Merkel et aujourd’hui sous le chancelier Olaf Scholz, l’Allemagne est plus devenue une force sans laquelle rien ne peut se faire mais elle ne propose pas des mesures proactivement. Elle peut pousser certains sujets et certaines priorités au niveau européen mais souvent en contretemps par rapport au besoin. Soit parce qu’elle n’y voit pas son intérêt à court terme, soit parce que ses processus de décision interne au Bundestag (le Parlement allemand, ndlr) notamment ou dans les gouvernements en coalition avec des partis qui ne sont pas du même bord politique, cela complique la prise de décision en Allemagne. Cela crée une lenteur et une prudence excessive.

On parle beaucoup de l’Allemagne mais, en réalité, elle n’est pas la seule à bloquer les grandes décisions ?

E.M. : C’est vrai qu’il y a d’autres États qui sont réticents à cette idée de plafonnement comme les Pays-Bas ou le Danemark. Les Européens vont donc devoir être créatifs pour trouver des solutions. Mais pour Berlin, l’enjeu est quand même d’améliorer son image auprès des partenaires et d’apparaître comme une force positive. Car la guerre en Ukraine et les liens avec la Russie ont laissé des traces sur le crédit politique allemand. Cela fait quand même quasiment 20 ans que les Allemands passent par-dessus la tête de leurs partenaires de l’est de l’Europe sur la question gazière, malgré toutes les mises en garde. Donc l’enjeu de ce sommet pour l’Allemagne, c’est non seulement de trouver une solution qui lui convienne et qui satisfasse les Européens mais c’est aussi de restaurer son capital politique bien entamé par cette question énergétique, la guerre en Ukraine et son rapport de long terme avec la Russie.

Déclic : l'Allemagne et les réponses européennes à la crise énergétique

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