Monde

Singapour : une cité-État autoritaire d'apparence démocratique

Singapour : une cité-Etat autoritaire.
27 avr. 2022 à 16:57Temps de lecture5 min
Par Valentin Lecocq

Un Malaisien atteint d’un handicap mental a été exécuté mercredi à Singapour après une longue bataille juridique et malgré une tempête de critiques internationales. Nagaenthran K. Dharmalingam avait été arrêté en 2009 pour le trafic d’une petite quantité d’héroïne. La cité-État possède une des législations sur les drogues les plus strictes au monde. Malgré les nombreuses inégalités, c’est aussi l’un des pays les plus prospères au monde. Mais son fonctionnement politique à tendance autoritaire est très peu connu.

Ancienne colonie britannique, Singapour est un petit état insulaire de près de six millions d’habitants situé au sud de la Malaisie. Il a acquis son indépendance en 1965. On parle aussi d’une cité-État, car c’est un pays qui se compose d’une seule ville, à l’image de Monaco ou du Vatican. Société extrêmement moderne notamment d’un point de vue technologique, Singapour est connu pour être une véritable plaque tournante du commerce international grâce à sa situation géographique favorable.

Singapour est un État d’Asie du Sud-Est, situé entre la Malaisie et l’Indonésie
Singapour est un État d’Asie du Sud-Est, situé entre la Malaisie et l’Indonésie ©RTBF
Singapour est une cité-État.
Singapour est une cité-État. ©RTBF

Des élections et des partis d’opposition

Mais ce que l’on connaît moins, c’est le système politique et institutionnel de Singapour, bien difficile à analyser.

Au premier abord, le système singapourien semble être démocratique. Comme dans de nombreuses démocraties, il s’organise autour de deux échéances : les élections législatives et présidentielles.

Les élections législatives sont organisées tous les cinq ans et permettent d’élire les députés qui siégeront au Parlement. Différents partis participent à cette échéance électorale. Ces élections permettent aussi de former un gouvernement. Le Premier ministre et les membres du gouvernement sont les gagnants du parti qui remporte la majorité des sièges.

L’élection présidentielle est, elle, organisée tous les six ans au suffrage universel. Les pouvoirs du président sont assez faibles. Il nomme notamment les membres du gouvernement et est en charge d’appliquer la loi sur la sécurité intérieure.

Bref, tout porte à penser que Singapour est un système démocratique, multipartite, pluraliste. Néanmoins, la réalité est bien plus complexe.

Le Parti d’Action populaire : un parti ultra-dominant

Depuis son indépendance en 1965, un seul parti a dominé la vie politique singapourienne : le Parti d’Action populaire (PAP). Ce parti conservateur a remporté de manière écrasante toutes les élections, même si la dernière victoire en 2020 a été un peu moins nette (“seulement” 61,1% des voix).

Seuls trois hommes ont occupé le poste de Premier ministre sur les 67 dernières années. Le chef du gouvernement actuel, Lee Hsien Loong dirige le pays depuis 2004. Il est, lui-même, fils de l’ancien Premier ministre, Lee Kuan Yew décédé en 2015.

Cette mainmise du PAP s’explique par un contrôle strict de l’opposition. “Singapour ne peut être qualifié de démocratie parce que l’opposition n’a concrètement pas un accès identique à l’espace public que le PAP et souffre d’une déficience de ressources. Par exemple, les multiples procès menés par le PAP à l’égard des partis d’opposition, notamment le parti des Travailleurs, ont épuisé financièrement et logistiquement ceux-ci. Par ailleurs, tous les membres de la haute fonction publique sont membres du PAP et exercent un contrôle sans faille sur les institutions”, explique Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse du centre Asie de l’IFRI (Institut français des relations internationales).

Une démocratie de façade

Dans ce contexte, les meilleurs résultats de l’opposition aux dernières élections ne changent rien. “A chaque fois qu’on observe une tendance favorable après une élection, le pouvoir, très incarné autour de la famille Lee, serre les boulons par des petits coups bien ciblés (médias, universités, syndicats…) Cela décourage beaucoup pour poursuivre le combat démocratique. Comme par ailleurs, le parti ne démérite pas et maintient un niveau de vie parmi les plus élevés d’Asie, la société se tait et entretient ce compromis. La démocratie est toujours présentée comme un risque majeur, non comme une avancée vers le progrès”, poursuit-elle.

Pour Thierry Kellner, chercheur en relations internationales à l’ULB, le système politique singapourien s’apparente à une démocratie de façade. “Il y a des institutions démocratiques, des espaces d’expression. On n’est pas dans un système qui est complètement autoritaire. Mais en même temps, un seul parti mène les ficelles politiques et empêche donc qu’il y ait une véritable transition démocratique”, explique-t-il.

Un système judiciaire répressif

Outre son système politique hybride, Singapour est aussi connu pour son système policier et judiciaire répressif. La ville se vante d’avoir un des taux les plus bas en matière de criminalité. Mais les citoyens doivent subir de nombreuses règles restrictives et liberticides.

Un système de contrôle de l’information empêche toute critique du gouvernement. Les grèves sont interdites. Les manifestations sont rarement autorisées. D’autres règles plus "originales" sont en vigueur. Il est, par exemple, interdit de manger du chewing-gum, sous peine d’une amende de 1000 euros.

Tout ce qui pourrait affaiblir le capital de Singapour est combattu avec la plus grande détermination.

Mais l’une des priorités de la cité-État, c’est la lutte contre le trafic de drogue. Le pouvoir est prêt à tout pour endiguer ce phénomène quitte à condamner à mort de façon quasi-automatique toute personne qui serait en possession de drogue, même d’une quantité infime.

À Singapour, la population est bien éduquée, méritoire, travailleuse, ce qui contribue à la réputation de l’île-État comme un pays sûr, sérieux, fiable. Les investissements directs étrangers sont parmi les plus élevés (par habitant) ; Singapour caracole aux premiers rangs des infrastructures financières et logistiques (ports) dans le monde. Donc tout ce qui pourrait potentiellement affaiblir ce capital est combattu avec la plus grande détermination”, explique Sophie Boisseau du Rocher.

Le port de Singapour est le deuxième plus grand port au monde.
Le port de Singapour est le deuxième plus grand port au monde. © Pixabay

Un constat partagé par Thierry Kellner. “Il faut savoir qu’à Singapour, dans l’opinion publique, cette législation est quand même soutenue. Singapour se présente comme étant une ville particulièrement sûre. C’est une ville qui a des aspects particulièrement conservateurs sur ce point-là qui ne correspond pas du tout au standard que nous défendons ici en Europe occidentale”, précise-t-il.

Singapour viole les traités internationaux en exécutant des personnes handicapées qui ne doivent pas subir la peine de mort.

S’attaquer aux trafiquants de drogue serait aussi un moyen de combattre la corruption. “La corruption est un vrai combat depuis l’indépendance ; et sur ce terrain-là aussi, Singapour se positionne dans les meilleurs rangs mondiaux. Or, les trafics de drogue génèrent beaucoup d’argent et l’État ne veut pas servir de plate-forme de blanchiment”, ajoute-t-elle. Par ailleurs, la chercheuse ajoute que la pendaison récente de Nagaenthran K. Dharmalingam est une façon de montrer l’exemple. C’est un message passé à la population pour qu’elle respecte les lois.

La récente reprise de l’application de la peine de mort par Singapour est dénoncée par la plupart des organisations internationales. "Singapour est signataire de l’accord du traité de l’ONU concernant les personnes handicapées qui ne doivent pas subir la peine de mort. On voit bien que Singapour viole ce traité car il a exécuté une personne qui était un handicapé mental", regrette Anne Denis, responsable de la commission Abolition de la peine de mort pour Amnesty International France.

Les militants craignent désormais que les autorités ne se lancent dans une vague de pendaisons, plusieurs autres condamnés à mort ayant récemment vu leur appel rejeté.

Sur le même sujet

Pourquoi Singapour, Zurich ou Oslo sont considérées comme les villes les plus "intelligentes" au monde

Environnement

A Singapour, des robots patrouilleurs réprimandent les "comportements sociaux indésirables"

Articles recommandés pour vous