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Chronique littérature

"Sidérations", le nouveau roman vertigineux Richard Powers, alarmé et alarmiste mais aux pages enchanteresses

"Sidérations", le nouveau roman vertigineux Richard Powers, alarmé et alarmiste mais aux pages enchanteresses

Sophie Creuz nous présente le nouveau roman de Richard Powers, "Sidérations", paru chez Actes Sud.

Chronique littérature

"Sidérations" de Richard Powers, aux éditions Actes Sud, dans la traduction de Serge Chauvin

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L’événement de cette rentrée à La Monnaie était la création de l’opéra de Kris Defoort inspiré du livre de Richard Powers "Le Temps où nous chantions". Un livre et un opéra qui n’éludaient pas l’un des pires maux de l’Amérique et de l’humanité : le racisme. Voilà que Richard Powers revient à Bruxelles pour parler d’un nouveau roman et d’autres fléaux contemporains. Il sera à Passa Porta ce 8 novembre.

Chaque roman de cet auteur est en soi un événement, il a d’ailleurs été couronné par le National Book Award, dès son premier, "Trois fermiers s’en vont au bal" et il a reçu le Pulitzer pour "l’Arbre-Monde" et celui-ci concourait hier pour le Booker Prize, le Goncourt britannique. Pourquoi ? Parce qu’il a ce talent d’embrasser par la littérature, tous les problèmes auxquels ce siècle nous confronte. Et il le fait avec une érudition, une fluidité, une imagination et une implication personnelle hors du commun.

Lire "Sidérations", cette semaine, sous les feux de l’actualité de la Cop26 éclaire d’autant plus l’urgence et la qualité de son propos.

Une réflexion sur les exoplanètes, sur l’intelligence artificielle et l’urgence climatique

Il y aborde notamment l’urgence climatique, ses personnages se penchent sur l’ensemble du monde vivant, et sur les liens rompus, perdus ou détruits par notre faute. Mais il pointe de la même manière, les fractures qui s’élargissent dans nos sociétés, notamment par l’appauvrissement de la pensée, de la curiosité intellectuelle, qui favorisent la résurgence d’une crédulité et d’une ignorance qui semblaient appartenir aux temps anciens.

Tout cela dans un vrai roman, car c’est une fiction et non un essai mais d’une telle richesse, d’une telle intelligence et d’une telle sensibilité qu’il nous remue jusqu’aux tréfonds. Le roman met en scène des parents scientifiques qui courent derrière des subsides pour des recherches que les hautes sphères, politiques celles-là, leur refusent pour préférer une histoire du monde moins alarmiste, plus susceptible de plaire au grand public, et plus immédiatement rentable. La mère se bat pour le droit animal et le père est astrobiologiste. Quant à leur fils, c’est un gamin de 9 ans ultra-brillant mais au comportement problématique. Alors pour calmer ses angoisses, ses colères, le père accepte de le soumettre à une thérapie mentale expérimentale qui s’appuie sur l’intelligence artificielle et sur l’imagerie mentale. Et tous les soirs, il imagine pour lui une vie idéale et magique sur l’une des nombreuses planètes qui restent à découvrir. Dis comme cela, cela ressemble à une dystopie, un roman d’anticipation, or Richard Powers nous plonge au cœur d’une réflexion tout à fait actuelle.

Une réflexion sur les exoplanètes, sur l’intelligence artificielle, et au-delà sur la confiscation des capacités infinies de toutes les formes d’intelligences, y compris celles des enfants, mais aussi des adultes, des chercheurs, des micro-organismes et des chiens qui aiment la poésie, parce que Chester, le chien de la famille aime qu’on lui lise de la poésie. Un connaisseur.

Réintroduire l’imaginaire comme source féconde pour se réinventer

C’est donc bien un roman, à la fois très intime, familial et vertigineux, à travers lequel Richard Powers plaide pour que nous inventions de nouvelles solidarités, à l’image de nombreuses espèces, et pour une technologie éthique, mais aussi pour une forme de tendresse pour l’existence qui pourrait réparer nombre de nos dégâts.

Il faut vous dire qu’il a écrit ce roman sous l’ère Trump, qu’il estime assez peu faut-il le dire, il lui préfère nettement Greta Thunberg, avec ou sans ses tresses.

Et son arme à lui, non-violente, est de réintroduire l’imaginaire comme source féconde pour se réinventer. Lui-même s’intéresse à tout, et il nous régale d’informations passionnantes sur les astres, les fleurs sauvages ou les oiseaux — tout ce qui passionne cet enfant et ses parents.

C’est un roman alarmé et alarmiste, oui, mais aux pages enchanteresses et aux dialogues étincelants et plein d’esprit.

Et en filigrane de cette œuvre de salubrité publique, il y a cette vraie question : comment transmettre à un enfant sensible, tout ce en quoi on croit : l’importance d’un Etat démocratique, l’importance du beau, du savoir, de la complexité, du respect, dans un monde de plus en plus binaire, docile, égoïste. Comment faire sans le mettre en danger, le fragiliser, ou même le tromper ? Sera-t-il préparé à affronter le monde qui vient, pourra-t-il y trouver sa place ou sera-t-il la prochaine victime d’une civilisation qui se saborde elle-même en nous prenant tous en otage ?

"Sidérations" de Richard Powers paraît aux éditions Actes Sud dans la traduction de Serge Chauvin. Il sera à Passa Porta à Bruxelles ce lundi 8 novembre.

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