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Sharon Van Etten : Étoile de mère

Sharon Van Etten, de retour avec un nouvel album

Capable de troubler un ciel sans nuage, la voix d'ange de Sharon Van Etten s'envole vers de nouveaux sommets. Sur son sixième album studio, la star américaine questionne son rapport au monde, son rôle de mère et d’amoureuse. Après des collaborations avec Bon Iver et The National, des rôles dans "Twin Peaks" ou "The OA" sur Netflix, l'artiste prend soin de ses émotions en composant des chansons au plus près du cœur. De quoi prétendre au bonheur et entamer une nouvelle carrière. Psychothérapeute pour la vie entière.

Après cinq albums de pop soyeuse et épique, des tournées aux quatre coins du monde et un public acquis à sa cause, Sharon Van Etten tente un pari à contre-courant des tendances : sortir un disque sans single avant-coureur. À l'heure où les carrières se construisent à coups de clips vidéo et une omniprésence sur les réseaux, la stratégie a de quoi surprendre. "Ces dernières années, j'ai questionné les gens sur leur rapport au format album", raconte la chanteuse, attablée avec JAM. dans le port d’Amsterdam. "Pour de nombreuses personnes, il s'agit d’une collection de singles qui s’accompagne de quelques faces B. Tout ceci m’a poussé à la réflexion car, dans la création, je place toutes mes compos sur un pied d'égalité. Sur un album, j’essaie de proposer un tout cohérent, sans établir de hiérarchie entre les chansons. Ne pas sortir de single avant la sortie du disque, ça évite d’influencer le public. C'est une manière de l’inviter à écouter le disque dans son intégralité. Tout le monde peut ainsi choisir son titre préféré, son single personnel." Dans un paysage musical lancé dans une course effrénée à la nouveauté, où la consommation d’albums s'apparente bien souvent à de la restauration rapide, Sharon Van Etten pose un menu équilibré sur la table avec la ferme intention de laisser les gens digérer sa proposition : un disque baptisé "We’ve Been Going About This All Wrong".

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Pièges en haute mère

Sorte de capsule temporelle, "We’ve Been Going About This All Wrong" pose des mélodies aériennes sur des moment très terre à terre. Problèmes du quotidien et questions existentielles se glissent ainsi sous les refrains éthérés de Sharon Van Etten. "Je voulais que les gens puissent se sentir proche de moi, qu’ils puissent accéder à mon intimité. Parce que je ne suis pas un cas à part. Je suis persuadée que des milliers de personnes se posent les mêmes questions que moi." Dévouée à la musique au point de se faire tatouer des cordes de guitare sur son avant-bras, Sharon Van Etten a dédié sa vie entière aux chansons. Mené sans répit ni compromis, ce don de soi est aujourd'hui contrebalancé par un nouvel engagement, un rôle de chaque instant, celui de maman. "Les événements que nous avons enduré au cours des deux dernières années sont d'ailleurs venus accentuer ce statut. Je suis encore en train d'essayer de comprendre ce que mon job dans la musique a comme conséquences pour mon enfant. Ce n'est pas toujours évident de vivre des moments intenses avec le public, sans pouvoir en faire autant avec sa famille. Le temps que je passe d'un côté, je ne peux pas le passer ailleurs. Je dois donc leur expliquer pourquoi je les quitte, pourquoi je pars jouer des concerts dans d'autres pays, loin de la maison."

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New York, I Love You but You’re Bringing Me Down

Révélé grâce à des concerts lumineux dans les petits cafés de Brooklyn, le nom de Sharon Van Etten est intimement lié à New York. Après plus de quinze ans à trimballer sa guitare sur le bitume de Big Apple, la chanteuse est désormais relocalisée du côté de Los Angeles. "À un moment, j'ai réalisé que fonder une famille à New York relevait davantage du survivalisme que du conte de fées", explique-t-elle. "S’y loger à un prix décent ou même louer un studio d'enregistrement : tout allait en se compliquant. New York m’a tout donné. C’est ma ville de cœur. Pour toujours. Mais Los Angeles me permet de concilier ma vie de famille avec mes inspirations musicales et mon implication au cinéma." En septembre 2019, juste après une tournée commune avec Bon Iver, Sharon Van Etten s’installe ainsi sous le soleil de Californie. "C’est rare mais, pour le coup, j’avais l’impression de prendre une bonne décision. Ce feeling s'est vérifié avec l'arrivée du confinement. À New York, enfermée et confrontée aux ravages de la pandémie, j’aurais craqué. À Los Angeles, nous avons pu prendre l’air. Et pour me changer les idées, j’ai aussi entrepris des études en psychothérapie…"

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Thérapie taxi

Entre les sessions d’enregistrement de son sixième album studio, Sharon Van Etten a donc repris des études. "C'est quelque chose que je voulais faire depuis longtemps", confie-t-elle. "Au fil des années, je suis devenue obsédée par la nécessité d'obtenir un diplôme. Quand j'étais ado, c'était un truc qui me passait complètement par-dessus la tête. Puis, c'est devenu ma plus grande frustration. Aujourd'hui, je veux vraiment aller au bout des choses et obtenir ce diplôme. Les études en psychothérapie sont en train d'affecter ma façon de penser et de voir le monde. Car c'est une matière qui est liée à la société et aux relations humaines." De là à voir Sharon Van Etten quitter la scène ? "À titre personnel, j’ai toujours envisagé la musique comme une forme de thérapie. Mes chansons me permettent d'exprimer certaines émotions, d'exfiltrer mes frustrations, de dire des choses que je suis incapable de communiquer simplement avec des mots. Pour moi, la musique est une nécessité. Si ma carrière devait s'arrêter, je suis certaine que le chant et l'expression musicale resteraient le socle de mon existence."

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Erreur 404

La voix posée sur des mélodies belles à pleurer, Sharon Van Etten rassemble dix chansons sous un titre à rallonge : "We’ve Been Going About This All Wrong". "Le titre de l’album enferme toutes mes remises en question. Avec ce disque, je veux apprendre des erreurs du passé", indique la chanteuse. "En observant ma vie et celles de mes proches, je me suis interrogée sur la pertinence de nos vies pressées. Nous cherchons toutes et tous à nous mettre à l'abri, à protéger nos proches, à payer des factures et acheter à manger. Tout cela nous oblige à travailler, à nous impliquer dans la société. À travers les nouvelles chansons, j’ai voulu répondre à une question : comment s'engager émotionnellement de la meilleure façon possible dans ma vie amoureuse, dans mon rôle de mère, dans mes relations à la famille et aux autres ? Au début, je pensais que la réponse découlait d'une quête personnelle. Mais les événements que nous avons traversés ces deux dernières années sont venus chambouler mes certitudes. La planète nous envoie des messages, des signaux de plus en plus alarmants. Je pense qu'il est temps de se confronter aux problèmes. De réagir, de dialoguer, de s'engager dans la recherche de solutions communes. Parce que séparément, chacun dans notre coin, nous n'arriverons à rien."

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L’étoile qui refusait d’être star

Avant de chanter sous son nom, Sharon Van Etten a servi l'industrie musicale en assurant la promo au sein du petit label Ba Da Bing Records, structure qui allait bientôt s'imposer dans le business en signant Beirut. Depuis ce premier job, la chanteuse est devenue l'une des égéries de la pop alternative. Proche de Bon Iver ou The National, elle a collaboré avec Norah Jones, Josh Homme (Queens of the Stone Age), John Cale (The Velvet Underground) et tant d’autres. En marge de la musique, son nom défile également dans différents génériques. Aperçue dans la troisième saison de la série "Twin Peaks" ou au casting de "The OA" sur Netflix, l'artiste a tracé un itinéraire atypique. De cordes acoustiques grattées dans les bars de Brooklyn aux refrains mélancoliques entonnés dans des salles mythiques, Sharon Van Etten a visiblement compris comment crever l'écran. "Mon parcours peut sembler attrayant et savamment étudié mais, dans les faits, je n'ai jamais suivi de plan de carrière. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par passion. Les gens qui me connaissent depuis longtemps le savent, je n'ai pas changé. Ma présence au cinéma, par exemple, tient d'abord à une opportunité, à un défi que j'ai accepté de relever. Mais je ne cours pas après les rôles au cinéma, je ne cherche pas spécialement à développer ma carrière d'actrice. Je redoute de voir surgir des paparazzis devant chez moi, d'être reconnue dans la rue, de compliquer la vie de mes proches. Mon seul souhait, c'est de rester moi-même. De continuer à faire ce que j'aime. La starification, je laisse ça aux autres."

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