Tendances Première

"Serviteur du peuple", avec Voldymyr Zelensky, une série à l'origine d'une nouvelle réalité en Ukraine

Ukrainian President Volodymyr Zelenskyy
11 mars 2022 à 10:00 - mise à jour 12 mars 2022 à 13:10Temps de lecture6 min
Par Julien Gilles

Depuis bientôt deux semaines, nous avons tous un peu la gueule de bois. Le monde suit, effaré et inquiet, la guerre menée par Poutine sur l’Ukraine. On craint pour cette jeune démocratie aux portes de l’Europe issue du démantèlement de l’URSS. On espère pour la résistance héroïque de son peuple galvanisé par leur président Volodymyr Zelensky, qui tente de résister à l’ogre russe. Face à Poutine, leader autoritaire et espion de formation, un acteur, humoriste, juriste de formation, révélée en politique par une série satirique sur la politique de son pays.  

La série dont tout le monde parle ressemble à une forme de une mise en abyme contemporaine.

La série Serviteur du Peuple permet de mieux comprendre les enjeux de ce conflit, et surtout ses origines.

Derrières des airs de sitcom satirique, ce sont les causes des frustrations ukrainiennes, des origines des tensions entre les deux Etats, qui nous sont exposées. 

En  2015, Zelenski se voit propulsé au rang de super star (lui qui bénéficiait déjà d’une certaine notoriété) grâce la série Serviteur de l’Etat, qu’il co-produit, scénarise et dont il est le héros. Dans cette série, un professeur d’Histoire (ça a son importance) dans un lycée se retrouve malgré lui élu président de l’Ukraine.

Le quiproquo fait suite à la diffusion, à son insu, sur Youtube d’un film dans lequel il s’en prend aux élites corrompues et au manque d’efficacité des politiques de son pays. Le professeur est entier, et engagée, et les réseaux sociaux se chargent du reste.

Crowfunding pour financer sa campagne et diffusion massive d’un message antisystème et anticorruption et voilà notre héros à la tête d’un pays de 45 millions d’habitants, déjà en guerre en 2015 rappelons-le. Voilà donc le  destin d’un homme que rien ne prédestinait aux plus hautes fonctions, propulsé grâce à la diffusion massive sur les réseaux d’un message non convenu et anti-élite.

On parle ici du personnage Vassili Holoborodko et non de Zelensky, tant les deux destinées sont semblables et se répondent dans une dynamique où l’on peine à distinguer la réalité de la fiction.  

Car ici ce n’est pas juste la réalité qui rattrape ou dépasse la fiction. Non, on peut parler de fiction qui crée la réalité. Rarement un récit contemporain n’aura une telle influence sur la destinée de tout un peuple, et aujourd’hui sur toute une région.   

La frontière entre fiction et réalité s’est effacée. Voilà qu’un peuple se prend à espérer en l’incarnation de leur héros préféré, pourfendeur des injustices, défenseur de l’intégrité territoriale, un chef déterminé à œuvrer au développement démocratique du pays. Au  travers de sa série, Zelenski, acteur et auteur, déroule le programme de sa future politique, à un moment où lui-même ignore qu’il en fera un programme politique.

L’ambition électorale étant née à la suite du succès colossal de la série et du plébiscite populaire, pas seulement de fans, mais bien d’une nation (plus de 20 millions d’ukrainiens ont vu la série).

En 2019, sous la bannière du parti " Serviteur du peuple " Wolodymyr Zelensky se fait élire à la plus haute fonction, avec 73 % des voix …

Voilà un score qu’on a plus l’habitude de voir dans des système autoritaires mais jamais vu dans une démocratie, ce qu’est l’Ukraine, n’en déplaise à certains.  

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Dans la série, le nouveau président, candide et idéaliste, s’attèle à purger l’administration des corrompus, profiteurs, et autres incapables. Cette thématique forte parle aux ukrainiens, dans leur vie quotidienne. La série expose toutes ces petites frustrations, héritage dun passé communiste où seuls certains peuvent user de privilèges pour bénéficier d’une vie agréable : pour faire avancer ses travaux, obtenir un prêt, ou un boulot pour son petit neveu.

C’est assez cocasse d’ailleurs de voir dès les premiers épisodes comment l’entourage directe du nouveau président trouve naturelle de bénéficier de nouveaux privilèges. Ainsi on entend à plusieurs reprises le père de famille évoquer le fait que " c’est leur tour "… (sous-entendu d’avoir une vie plus confortable) 

La série prend aussi le parti de dénoncer l’emprise des oligarques sur la vie politique. A travers un groupe, plus ou moins révélé, d’hommes d’affaires puissants et qui observe la venue de ce nouvel élément d’abord avec mépris et indifférence, ensuite avec méfiance, et tentera naturellement de l’évincer, ou du moins de faire en sorte que les réformes voulues n’aboutissent jamais.

Il y a d’ailleurs une réflexion assez drôle au début de la série entre ces hommes d’affaires, où chacun est persuadé que le nouveau président a été placé à la tête de l’Etat par l’un d’entre eux, sans savoir exactement quiCe qui en dit long sur les stratégies de longues dates mises en place pour placer des pions aux plus hautes fonctions.  


Là aussi, la stratégie russe est dénoncée

 

Celle qui consiste à placer au sein des organes de pouvoirs des personnes qui feront obstacles aux réformes et s’assureront que la destinée de l’Ukraine aille dans un certain sens, celui voulu par d’autres. Ainsi les noms d’anciens présidents, plutôt tournés vers l’est, sont évoqués, pour dénoncer la main mise d’intérêts étrangers, et l’incompétence à faire progresser le pays. La corruption, partout, tout le temps, comme une maladie qui gangrène et empêche le pays de se développer et ses habitants de profiter des richesses pourtant présentes.  

Pour nous occidentaux, ces exemples nous permettent de mieux comprendre la relation du peuple ukrainien avec ses politiques et avec le voisin et grand frère russe.  

Bien que divertissante, la série a pour nous la vertu de nous éclairer sur la situation actuelle. Elle nous permet de réaliser ce que c’est que de vivre sous la coupe d’un Etat voisin qui s’arroge le droit de régir votre destinée, à tous les échelons. Aujourd’hui, on voit les conséquences d’une forme de résistance des ukrainiens face à ce grand frère jaloux et rancunier.  

C’est parce quil dénonçait, avec beaucoup d’humour, ces dérives administratives, et toute une série de thèmes ancrés du quotidien, que la série a été un énorme succès.

 

Sous la forme d’une critique acerbe, et satirique, Zelensky pointe et dénonce l’emprise russe sur la société et la politique ukrainienne. Un running gag consiste par exemple à s’étonner de trouver finalement des personnes compétentes et qui parle ukrainien, et pas seulement russe. Ce qui nous fait comprendre que beaucoup de postes d’influence sont tenus par des russophones.

Le récit ici a créé les conditions nécessaires et suffisantes pour qu’un homme, très éloignés des standards de la politiques, se fasse élire, certes dans démocratie encore jeune, mais désireuse de progrès et d’évolutions. Après tout, la politique ne doit-elle pas être l’apanage d’amateurs, honnêtes et éclairés, qui de manière temporaire administrent la cité dans l’intérêt supérieur de la collectivité ?

Le personnage de Vassili Holoborodko entend gouverner dans cette optique. Mais l’homme Zelesky ? Surement a-t-il du faire des concessions, dés son accession. C’est là la limite entre la fiction et la réalité naturellement. Car si la vie de Zelensky est venu se confondre avec la vie de son personnage, la réalité de la politique interne et les enjeux de la géopolitique sont venues se rappeler à lui.

Dans le vrai monde, le scénario ne peut pas être réécrit. D’autant qu’aujourd’hui, le co-auteur principal de cette histoire, au sens de l’humour limité, ne semble pas disposé à l’écrire à 4 mains. Les bonnes intentions ne suffisent pas dans le " vrai monde ". Petit poucet face à l’ogre, Zelensky tente par les moyens quil maitrise et connait le mieux, c’est-à-dire l’image et les réseaux sociaux, de s’opposer et résister. Toute sa communication, et son image sont utiliser à motiver son peuple, et à nous interpeller, nous les étrangers, démocraties voisines outrées mais cependant apathiques.

Toujours l’image omniprésente. Depuis 30 ans, les guerres sont diffusées en directes de par le monde. D’abord CNN, aujourd’hui les réseaux sociaux. Et partageant les mêmes images, chacun en tire son récit, oriente l’histoire, l’interprète, de manière à ce que les parties y voient ce qui les intéressent, et non la vérité. Nous sommes ici manipulés et nous nous manipulons nous-mêmes. Préférant croire le récit qui abonde dans nos croyances, plutôt que la vérité. La propagande une fois encore, seule la critique et la connaissance permettent de lutter contre cette forme de communication autoritaire 

Aujourd’hui, malheureusement pour lui, Zelensky n’est plus l’auteur de son histoire. Le récit lui échappe, inexorablement.  

Une série disponible sur ARTE (23 épisodes) (-/+25 minutes) 1 saison disponible (sur 3)  

Tendances Première : Les Tendanceurs

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