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Tendances Première

Série : "Chute Libre", une société où règne l’hypocrisie

20 mai 2022 à 05:30Temps de lecture5 min
Par Julien Gilles

Lorsqu’on parle de récits dystopiques, impossible de ne pas mentionner cette série – Black Mirror – qui fait référence en la matière. Cette série (à ce jour 5 saisons pour 22 épisodes – fin en 2019, et une sixième annoncée, de 3 épisodes, c’est tout chaud !) sous le mode d’anthologie explore les relations de l’humanité avec ses technologies, et les risques inhérents aux développements de certaines d’entre elles, ou comment les nouvelles technologies pourraient impacter nos comportements, tant individuels que collectifs, dans un avenir plutôt proche.

Cette série créée en 2011 (déjà !) fait force de proposer des récits révélant des versions possibles d’un futur plus ou moins éloigné, emmenant le spectateur dans une réflexion et une introspection face à l’usage que chacun fait des technologies, et de leur influence, souvent inconsciente, sur nos perceptions et donc sur les choix que nous posons.

Découverte de la saison 3, nommé "Chute Libre".

On y suit une jeune femme, Lacie, vivant avec son frère dans une banlieue plutôt lambda, (dans la série, les lieux ne sont jamais identifiés permettant ainsi aux spectateurs de mieux se projeter), dans un futur sûrement proche. On découvre une communauté de gens propres sur eux, souriants et rivés à leur smartphone.

Jusque-là rien de vraiment révolutionnaire. L’avancée technologique réside dans le fait que chacun est doté d’un implant oculaire qui lui permet de visualiser en direct les biographies (entendez une équivalence d’un compte Insta ou Facebook) de n’importe lequel de ses congénères.

Grâce à cette fonctionnalité, chacun peut juger de chacune de ses interactions avec le reste de la société. Autrement dit, chaque interaction mène à une note. La moyenne de ces notes détermine in fine la valeur de chaque individu. Comme vous mettriez aujourd’hui un score sous forme d’étoiles pour juger d’un restaurant ou d’un hôtel, ici c’est la personne même avec laquelle vous venez d’avoir un échange que vous notez de 1 à 5 étoiles.

Qu’il s’agisse du barista vous servant votre mokkaccino au lait d’avoine ou votre chauffeur Uber, comme votre collègue direct ou votre voisin. Chaque être au sein de cette société est doté d’un score qui détermine sa place sur l’échelle sociale. L’ascension n’est rendue possible que si vous augmentez ce score. Les plus ambitieux s’échinent alors à plaire au plus grand nombre, dans tous les aspects des échanges possibles.

Le spectateur est témoin de ce jeu de dupe où chacun, sous un sourire factice, note les autres à des fins de son propre intérêt. En effet, il y a toujours l’espoir que donner une bonne note à celui en face vous soit bénéfique en retour. Et selon ce schéma, Lacie, ambitieuse, se retrouve à noter de 5 étoiles tout le monde, dans l’espoir de voir son score grimper et par là combler ses espoirs d’ascension sociale.

Mais cela ne se passera pas comme elle l’espère, et la dégringolade n’en sera que plus révélatrice de la perversité de système finalement inhumain.

Ce récit fait partie de ceux, parmi les 22 épisodes, qui collent sans doute le plus près aux perspectives à court terme de l’évolution de nos usages des technologies de l’information. C’est en cela qu’il m’apparaît comme exemplatif d’une dérive de nos comportements induite par l’avancée technologique.

Nous renvoyant à la question : " toutes les technologies sont-elles bonnes pour l’humanité ? Ou quand le développement technologique n’est pas synonyme de progrès ! ".

Ce système de notation omniscient agit comme un régulateur social, faisant en sorte que les personnes avec les scores le plus élevés aient accès aux avantages sociaux et économiques. Ces derniers restent très prudents à noter favorablement ceux qui ne leur ressemblent pas. La lutte des classes dans ce monde sans heurts est toujours présente. Au final, ce score détermine le type de boulot auxquels vous pouvez prétendre, le type de logement, de soins de santé, etc.

La société décrite par les auteurs nous montre le règne de l’hypocrisie.

Le jeu malsain des relations sociales artificiellement orientées vers la gentillesse, la serviabilité, et toutes sortes de bons sentiments, et qui n’ont pour but que de gratifier la personne qui poserait ces actes soi-disant altruistes. On nous montre une société où un compliment n’est plus gratuit mais juste un investissement pour celui qui le fait.

Certains jouent le jeu, mais d’autre pas. Ceux-là se marginalisent. Car dans ce système aucun écart à la norme (socialement admise), ou excès n’est plus toléré. Le système régule la société, écartant ceux qui ne veulent pas rentrer dans ce jeu de faux-semblants.

Sous des ambitions de paix sociale se cache la conception d’un monde aseptisé, où les privilèges se conservent, où la pensée dominante annihile toute tentative de débat… au regard du monde d’aujourd’hui, une société où le politiquement correct a gagné, les fauteurs de troubles étant jugés comme des obstacles au bonheur universel.

Nous sommes interpellés par le constat que ce système est rendu viable car il repose sur la vanité des hommes. Aujourd’hui, plus qu’hier, l’image que nous renvoyons de nous-mêmes est presque plus importante encore que la personne que nous sommes au fond.

 

Tous les jours, nous jouons sur nos réseaux à montrer une part de nous qui nous met en valeur. Cherchant l’approbation, voir l’amour, par des ‘likes’qui agissent telles des boosters d’estime de soi. Et les technologies qui sont mises à disposition permettent d’augmenter nos chances d’être aimé. Les filtres, et tous les petits artifices qui permettent d’embellir la réalité, nous laissent nous bercer d’illusions, et nous poussent vers des quêtes illusoires.

Dans une forme de compétition malsaine de tous contre tous, la popularité devient une valeur en soi, et un absolu à atteindre. L’histoire de Lacie est révélatrice, et nous pousse à réfléchir sur nos comportements sur les réseaux.

Dans la réalité, ce ne sont pas les citoyens qui se notent mutuellement, c’est l’Etat qui le fait. Le moindre écart à la norme, à ce que les autorités jugent acceptable, pénalise celui qui s’en rend coupable sous la forme d’un retrait de point. Au commencement, chaque citoyen a un capital de 1000 points. On en perd, on en gagne aussi. Au final, chaque individu est scoré. Et comme dans la série ce score offre, ou non, des avantages, des libertés même (comme voyager).

En plus de la question de la surveillance et de la limitation des libertés individuelles, le système encourage la délation. Car même si les autorités ont des caméras partout, elles ne peuvent pas tout connaître de tous les comportements de ses administrés. Ainsi, comme dans la série une forme de défiance mutuelle s’instaure entre voisins, collègues, connaissances.

Tout le monde cherchant l’approbation de l’autre, ménageant les susceptibilités, tout en cherchant à plaire au régime par le rapportage de comportements déviants.

Encore une fois, le récit précède la réalité, nous glaçant l’échine quant au futur de nos libertés, de nos droits individuels, qui semblent ne pas peser bien lourd face à la promesse d’une société harmonieuse où chacun confiné dans sa case, n’aurait plus qu’à se laisser guider par l’autorité politique " bienveillante ".

 

Tendances Première: Les Tendanceurs

Julien Gilles: Black Mirror "Chute libre"

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