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Sergueï Sourovikine, nouveau responsable des opérations en Ukraine : l’impitoyable général russe qui pourrait n’être qu’un fusible

Russie : Un nouveau patron à la tête de l offensive

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11 oct. 2022 à 15:44 - mise à jour 12 oct. 2022 à 08:51Temps de lecture5 min
Par Daphné Van Ossel

"Hier encore, un haut responsable ukrainien m’a dit qu’ils n’attendaient rien de bon du tandem entre Poutine et de son nouveau commandant Sourovikine. 'Un homme cruel avec un casier judiciaire…' a-t-il dit. 'Sourovikine est un boucher.'" Voilà ce que tweetait ce lundi Oliver Carroll, correspondant de The Economist, alors qu’une pluie de missiles s’abattaient sur les villes ukrainiennes.

Tout est là : la figure du boucher, la cruauté, les condamnations, le lien avec les attaques massives de ce 10 octobre.

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Sergueï Sourovikine, 55 ans, a été très officiellement nommé commandant des forces russes en Ukraine ce samedi 8 octobre, jour de l’explosion sur le pont de Crimée. C’est lui, le nouveau chef des opérations.

"Général Armageddon"

Les petites phrases bien senties ne manquent pas pour le qualifier. "Sourovikine est absolument impitoyable, il a peu de considération pour la vie humaine", a déclaré au Guardian un ancien fonctionnaire du ministère de la défense, qui a travaillé avec Sourovikine. "Je crains que ses mains ne se retrouvent complètement couvertes de sang ukrainien".

"Sourovikine n’est pas un sentimental", confie une source proche du Kremlin au site d’informations indépendant russe Meduza, qui rappelle aussi que, selon les médias russes pro gouvernementaux, Sourovikine est connu au sein de l’armée russe comme le "Général Armageddon", "pour sa capacité à agir de manière non conventionnelle et brutale".

Sanguinaire

Et les faits d’armes sont là pour appuyer cette image sanguinaire.

Trois morts. A 24 ans seulement, lors de la tentative de coup d’État de 1991, Sergueï Sourovikine, qui a déjà servi en Afghanistan, mène son unité contre les barricades des manifestants qui soutiennent Gorbatchev et le processus de démocratisation du pays. Trois hommes sont tués. Il passera six mois en prison, mais les charges retenues contre lui finiront par être levées, il n’aurait fait que suivre les ordres.

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Trafic d’armes. En 1995, indique un rapport de la Fondation Jamestown, un groupe de réflexion américain, Sourovikine est condamné à une peine avec sursis pour commerce illégal d’armes. Cette condamnation a été annulée par la suite.

Un suicide. En 2004, Sourovikine est accusé de violence envers des subordonnés. Un de ses colonels s’est suicidé après avoir essuyé des réprimandes.

Trois Tchétchènes pour un Russe. En 2005, alors qu’il était en Tchétchénie, il aurait annoncé qu’il tuerait trois Tchétchènes pour chacun de ses soldats tués, toujours selon le rapport de la Fondation Jamestown.

Attaques de civils. Le général s’est aussi "illustré" en Syrie, où il a été commandant des forces russes. A ce titre, il est pointé par l’ONG Human Rights Watch comme l’un 10 des responsables qui pourraient être impliqués dans des violations répétées des lois de la guerre. Le rapport porte sur les attaques menées à Idlib à partir d’avril 2019. Il évoque "des dizaines d’attaques aériennes et terrestres contre des biens et des infrastructures civils, en violation des lois de la guerre, frappant des maisons, des écoles, des établissements de santé et des marchés."

S. Sourovikine et Bachar al-Assad accueille V. Poutine en Syrie (2017)

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Gaz Sarin. Selon Charles Lister, directeur du Middle East Institute, un groupe de réflexion sur le Moyen-Orient basé à Washington, c’est lui qui a rendu possible la survie de Bachar al-Assad. Charles Lister, ajoute : "Le commandement de Sourovikine en Syrie a également coïncidé avec l’attaque au gaz Sarin de Khan Sheikhoun, qui a tué 90 civils et en a blessé plus de 500." L’attaque est attribuée au régime de Bachar al-Assad, mais celui-ci était soutenu par les Russes. "Fait peu connu, précise encore Charles Lister, des troupes russes étaient présentes (à portée de vue) à la base aérienne de Shayrat alors que le gaz Sarin était chargé sur des avions syriens."

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Groupe Wagner. Charles Lister souligne également les liens opérationnels étroits que Sourovikine a entretenus en Syrie avec la milice Wagner.

Voilà pour les faits disons… saillants. Quelques lignes de CV qui esquissent le visage du nouveau commandant des forces russes en Ukraine, derrière cette figure allongée, surmontée d’un crâne brillant, et plantée d’un regard aiguisé sous des sourcils en accent circonflexe.

Portrait officiel.
Portrait officiel. © Capture d’écran EVN

Ajoutons qu’en 2017, il est nommé commandant en chef des forces aérospatiales russes et qu’il reçoit le titre de "héros de la Russie" la même année. En Ukraine, il dirigeait jusqu’à présent les forces armées dans le Sud.

Des attaques massives en Ukraine comme en Syrie ?

Sa récente promotion est-elle réellement à l’origine des attaques massives qui ont touché l’Ukraine ce 10 octobre, à l’image des attaques contre les civils perpétrées en Syrie ? Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut royal supérieur de défense, en doute : "Les attaques de ce lundi ne portent pas sa marque de fabrique personnelle. Les frappes de grande ampleur, les bombardements d’installations civiles sont déjà à l’œuvre depuis le début de la guerre, il suffit de voir l’état des villes du Donbass pour s’en rendre compte. C’est plutôt la marque de Poutine !"

C’est plutôt la marque de Poutine !

Par ailleurs, pointe le chercheur, les services de renseignement ukrainiens, et apparemment d’autres services étrangers, affirment que cette campagne était en préparation depuis le début du mois, soit avant la désignation de Sourovikine, et avant même l’attaque du pont de Crimée (survenues toutes les deux le même jour, samedi 8 octobre).

De nombreux chantiers

Pour Alain De Nève, également chercheur à l’Institut royal supérieur de défense, la Russie aime faire tourner ses commandants. Cela fait quasiment partie de ses habitudes. En l’occurrence, "le pouvoir s’auto-impressionne avec les décorations qu’il a tendance à donner un peu vite à ses généraux, mais cela ne veut pas dire pour autant que Sourovikine sera bon sur le terrain ukrainien. Ce n’est pas parce qu’il est brutal, impitoyable qu’il est capable de faire une analyse critique de la situation. Il est d’ailleurs plutôt connu pour être un bon exécutant, quelqu’un qui suit les ordres."

Ce n’est pas parce qu’il est impitoyable qu’il est capable de faire une analyse critique de la situation.

Or, poursuit Alain De Nève, "il y a énormément de chantiers, il n’y a pas que celui de la reconquête du territoire. Il devrait examiner la manière dont les forces russes sont (dés) organisées, les questions de discipline, de logistique, de manque de supériorité des forces aériennes, etc."

Calmer les critiques

La nomination de Sergueï Sourovikine sert avant tout à calmer les critiques qui se faisaient de plus en plus virulentes, suite à la contre-offensive ukrainienne. Parmi les plus critiques, Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie, et Evgueni Prigojine, patron du groupe Wagner. Ils ont tous les deux exprimé leurs satisfactions, en louant les qualités du général.

Le fusible est tout désigné.

C’est la première fois qu’un responsable des opérations en Ukraine est nommé officiellement. D’autres ont rempli ce rôle officieusement. Pourquoi cette annonce publique ? "La critique se rapprochait de Vladimir Poutine. Si ça doit continuer à mal se passer, le fusible est tout désigné, pense Nicolas Gosset. Avec, probablement aussi, le ministre de la Défense Sergueï Choïgou, qui est de plus en plus critiqué." L’idée étant de déplacer la charge de la responsabilité vers les militaires, au lieu du Kremlin ou du FSB.

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