Les Grenades

Sensibiliser aux inégalités femmes-hommes… sans véhiculer d’idées racistes ?

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26 nov. 2022 à 11:12Temps de lecture9 min
Par Anne-Sophie Tirmarche*, une chronique pour Les Grenades

Cet article est le résumé d’un mémoire, ce travail de recherche universitaire est publié en partenariat avec le master Genre.

Le genre a le vent en poupe dans les ONG, et on ne peut que s’en réjouir. Mais, alors que les rapports dits "Nord-Sud" constituent l’ADN de ces organisations, sensibiliser aux inégalités femmes-hommes dans le monde revient à marcher sur des œufs : en voulant conscientiser un large public aux droits des femmes partout dans le monde, y compris dans les pays anciennement colonisés, ne risque-t-on pas de renforcer des stéréotypes racistes ?

Si, précisément. C’est ce que révèle l’analyse d’un dossier pédagogique d’une ONG, soit un livret de sensibilisation utilisé le plus souvent en milieu scolaire, consacré en l’occurrence aux questions de genre.

Même avec les meilleures intentions du monde, quand on est blanche comme moi (et la majorité des employé·es des ONG), être une bonne alliée des luttes anti-racistes est un apprentissage tout au long de la vie. Quels sont les écueils à éviter pour éviter de véhiculer des idées racistes dans nos discours féministes ? La bonne nouvelle, c’est que de nombreuses autrices (Black feminists, postcoloniales/décoloniales), et de nombreuses organisations et collectifs anti-racistes, ont déjà apporté des réponses à cette question. Voici donc quelques mécanismes à détricoter.

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La racialisation et la culturalisation des violences

Qu’il s’agisse d’un article consacré au viol commis par un demandeur d’asile en Belgique, au terme de "pratiques barbares" pour désigner les mutilations génitales féminines, ou de la photographie d’une femme voilée pour illustrer la thématique des violences conjugales, dans de nombreux secteurs, on tombe facilement dans ce piège : celui qui consiste à mettre en exergue les violences commises par les "Autres", soit des hommes racisés. Des demandeurs d’asile ne commettent-ils pas de viols ? Si, tout comme les hommes belges d’origine belge. Les mutilations génitales féminines ne sont-elles pas des pratiques barbares ? Si, tout comme l’inceste. Des femmes voilées ne subissent-elles pas des violences conjugales ? Si, tout comme les femmes catholiques.

Le problème, c’est le traitement différencié : la survisibilisation des violences des Autres, versus l’invisibilisation des violences commises par des hommes blancs. Résultat : on véhicule l’idée que les hommes racisés seraient plus violents par nature ou par culture.

Dans le dossier pédagogique de l’ONG analysé, cette racialisation des violences se traduit par des photographies qui ne mettent en scène que des femmes racisées victimes de violences, au "Nord" comme au "Sud". Les témoignages ne sont pas en reste. Non seulement la quasi-totalité de ces témoignages émane de femmes noires, mais en plus la rhétorique diffère largement selon le contexte concerné : les témoignages des femmes racisées décrivent des agressions extrêmement brutales, avec force détails ; ceux des femmes blanches décrivent non pas la violence physique qu’elles ont dû endurer, mais mettent l’accent sur le caractère psychologique de la contrainte et la forme de déni qui entoure les viols, a fortiori lorsqu’ils sont commis par l’entourage de la victime.

D’un côté, des hommes noirs violeurs d’une extrême brutalité. De l’autre, des hommes blancs qui ont dérapé. D’un côté, des portraits de femmes noires violées (certes parfois aussi militantes) et des témoignages très explicites des atrocités subies. De l’autre, des portraits de femmes blanches qui militent pour défendre leurs droits, et de rares témoignages, très pudiques, des violences vécues.

Sans nier la différence d’ampleur que prennent les violations de droits sexuels et reproductifs selon les contextes, ce traitement différencié renforce ainsi deux stéréotypes racistes : celui de "l’homme noir violeur" et de "la femme noire sauvage sexuelle", invoqués sous l’esclavage et la colonisation comme arguments pour légitimer la mission civilisatrice de l’Occident et justifier les viols commis par des hommes blancs.

Spectacularisation

Si le dossier pédagogique informe des viols commis en Belgique, il ne leur applique pas le même procédé de spectacularisation. Alors que les femmes sans-abri subissent massivement des violences sexuelles – Anne Lorient, une Française anciennement SDF, déclare avoir été "violée 70 fois en 17 ans de rue" -, tout comme une aide-ménagère sur trois en Belgique et, selon des études canadiennes, entre 70 et 90% des femmes autistes, le dossier pédagogique ne daigne pas publier leurs témoignages, pourtant tout aussi glaçants. Le constat est d’autant plus frappant pour les mineur·es.

Alors qu’il est question de viols correctifs sur des adolescentes lesbiennes en Afrique du Sud ou de pédocriminalité de la part d’un prêtre au Nicaragua (ce qui est ironique quand on connait la prévalence de ces crimes au sein de l’Eglise belge), les violences perpétrées sur des enfants par des hommes occidentaux brillent par leur absence.

D’un côté, des hommes noirs violeurs d’une extrême brutalité. De l’autre, des hommes blancs qui ont dérapé

Or, en Belgique, on estime que 2 à 4 élèves par classe sont victimes d’inceste ; quatre mineur·es signalent chaque jour avoir été victimes d’agressions sexuelles, un chiffre largement sous-estimé puisque seul un tiers des victimes romprait le silence. La Belgique n’est pas étrangère non plus aux cyber-violences sexuelles, qui toucheraient 20% des adolescent·es dont une majorité de filles, ni à la prostitution infantile, au trafic d’enfants, à la consommation de pédopornographie, ou au tourisme pédosexuel, commercialisé en ligne dans ses formes les plus récentes. Et pourtant…

Dans le dossier, pédagogique, du côté des enfants et adolescent·es violenté·es au "Nord", c’est silence radio. En revanche, les mariages d’enfants au "Sud" (pas ceux d’enfants blancs aux Etats-Unis) et les mutilations génitales féminines sont sur le devant de la scène. Le dossier ne survisibilise pas n’importe quelles violences, mais celles qui incarnent l’altérité radicale, invoquée depuis l’ère coloniale pour marquer la supériorité des civilisations occidentales.

Ces réalités n’existent-elles pas ? N’a-t-on pas raison de les dénoncer ? Sans aucun doute. Mais, là encore, évitons l’écueil du traitement différencié, a fortiori dans un contexte où le racisme biologique a cédé la place à un racisme de type culturel. En l’occurrence : cessons d’attribuer à "leur culture" les violences des hommes racisés, et à une pathologie mentale celles commises par des hommes blancs. Comme le résume la sociologue Sherene Razack : "Quand des hommes blancs tirent sur leurs femmes et leurs enfants et mettent le feu à la maison, personne ne considère que c’est une pratique typique de la culture blanche".

Or, les violences commises par des hommes occidentaux s’articulent aussi à une culture majoritaire : l’emphase sur l’individu autonome, la nucléarisation des familles, associées à la misogynie, favorisent l’isolement des femmes et, partant, leur exposition à la violence au sein des foyers. Mais si la violence peut parfois, selon les contextes culturels, prendre des formes différentes, c’est bien le patriarcat qui en reste la cause.

Qualifier les mariages d’enfants de "pratiques culturelles" est un raccourci dangereux, qui occulte l’impact de facteurs historiques et socio-politiques. En mettant en exergue l’expression la plus extrême du mariage forcé, comme celle de l’union d’une enfant yéménite de neuf ans à un vieillard qui la bat et la viole, le tout sans contextualisation, et en présentant cela comme le reflet d’une culture, on apporte de l’eau au moulin des discours xénophobes.

Il serait bien utile de rappeler dans ce type de dossier pédagogique que, quel que soit le contexte culturel, la guerre favorise l’amplification et la multiplication des violences de genre les plus cruelles.

La dépolitisation du genre, des rapports Nord-Sud, des violences et de l’intersectionnalité

Bien que le dossier pédagogique analysé couvre un territoire extrêmement large, son approche des questions "Nord-Sud" et de genre se résume à une énumération d’exemples de violations des droits sexuels et reproductifs partout sur le globe. Alors que le contrôle de la reproduction des femmes racisées donne lieu à des rapports de pouvoir d’une vive intensité à l’échelle mondiale, c’est uniquement sur des expériences individuelles, et jamais sur les rapports de pouvoir qui en sont à l’origine, que le dossier pédagogique met le focus.

À travers cette dépolitisation du genre et des rapports "Nord-Sud", l’homme blanc n’est pas seulement blanchi des violences sexistes interpersonnelles : le silence l’exonère ici des politiques reproductives violentes, sexistes et racistes induites par l’impérialisme et le néolibéralisme. Comme l’explique notamment la sociologue Patricia Hill Collins, l’Occident a pourtant su tirer parti de l’enjeu éminemment politique que représente le contrôle de la reproduction des femmes.

À titre d’exemple : dans le courant du 20e siècle, des institutions internationales de développement telles que la Banque Mondiale ont mené des campagnes de stérilisation forcée sur des femmes pauvres aux quatre coins du monde. Pour l’État néolibéral, empêcher des femmes pauvres au "Nord" de faire des enfants, c’est économiser de futures allocations sociales ; empêcher des femmes "au Sud" de mettre au monde des enfants, c’est prévenir toute éventualité de "migration massive Sud-Nord". La sociologue Jules Falquet résume à merveille cette stratégie : "plus qu’éliminer la pauvreté, il semble s’agir d’éliminer les pauvres".

Le dossier pédagogique réserve au traitement des violences la même dépolitisation. S’il est friand de témoignages individuels soulignant la brutalité d’hommes racisés, il passe sous silence la collusion entre violences sexuelles et néolibéralisme, dénoncée notamment par Angela Davis. Les violences sexuelles jouent pourtant un rôle majeur, à un niveau macro, dans la perpétuation des inégalités économiques. En témoignent les violences sexuelles, dans certains contextes, à l’égard de femmes syndiquées.

Ainsi, l’analyse intersectionnelle (qui porte sur le croisement de différents rapports de domination, basés sur le genre, la "race" ou encore la classe sociale) se limite à l’impact des discriminations et des violences sur les trajectoires individuelles. En se concentrant sur le niveau microsocial, le dossier pédagogique échoue à questionner l’imbrication des rapports de domination à l’origine des inégalités et de leur perpétuation : le patriarcat, le racisme et le capitalisme. Soit tout ce qui fait de l’intersectionnalité une question politique.

Dans ces conditions, le traitement de l’intersectionnalité dans le dossier pédagogique œuvre-t-il à l’empowerment des femmes minoritaires, soit la raison d’être de ce paradigme ? Il semblerait plutôt que le recours aux témoignages tragiques des femmes les plus précarisées s’inscrive dans une stratégie de renforcement de l’argumentaire féministe majoritaire.

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On notera à ce sujet que de nombreuses autrices, notamment issues du continent africain (Nawal El Saadawi, Leslye Obiora, Aminata Traoré…), critiquent la tendance de féministes majoritaires à se focaliser sur des pratiques telles que l’excision au détriment de luttes tout aussi, voire plus prioritaires, telles que l’accès aux ressources et la satisfaction des besoins de base. Un paramètre hors d’atteinte pour les féministes occidentales des classes moyenne et supérieure, car hors de leur champ de vision.

De quoi remettre sur le tapis une question urgente, et pas franchement nouvelle : celle d’une réelle co-construction avec les premières concernées. Une reconstruction susceptible de rendre aux concepts de genre et d’intersectionnalité, que l’institutionnalisation a pu édulcorer, leur force politique.

*Romaniste, économiste et titulaire d’un master de spécialisation en études de genre, Anne-Sophie Tirmarche a travaillé comme chargée de projets pour plusieurs ONG, avant d’être attachée au genre et à la diversité au rectorat de l’Université de Namur. Elle est actuellement conseillère politique en droits des femmes au cabinet de la Ministre Bénédicte Linard (gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles). Son mémoire a été récompensé par le prix du Comité Femmes et Sciences de l’Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur (ARES).

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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