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L'odyssée

Seconde partie de la biographie musicale de Dmitri Chostakovitch

Sergei Prokofiev, Dmitri Chostakovitch et Aram Khachaturian, 1945.
25 févr. 2022 à 10:525 min
Par Anne Hermant

Anne Hermant vous propose la seconde partie de la biographie musicale de Dmitri Chostakovitch.

Retrouvez la première partie de la biographie musicale.

Le siège de Leningrad

Nous avons quitté Chostakovitch en 1939, année de son retour en grâce auprès des autorités soviétiques. Deux ans plus tard, il reçoit le Prix Staline pour son magnifique Quintette avec piano et cordes. C’est au cours de cette même année 1941 qu’Hitler met fin au pacte de non-agression signé avec Staline. L’opération Barbarossa est déclenchée le 22 juin, et quelques semaines plus tard, les premiers avions allemands bombardent Leningrad. C’est le début d’un des épisodes les plus tragiques de la Seconde guerre mondiale : le siège de Leningrad durera près de 900 jours et fera 1.800.000 victimes…

Chostakovitch se lance alors dans l’écriture de sa Symphonie n° 7 "Leningrad", au gigantisme patriotique, qui deviendra un symbole de la résistance soviétique face au nazisme. Le thème de la Marche du 1er mouvement, traditionnellement analysé comme une représentation de l’envahisseur, se développe lentement sur une durée de 11 minutes par une orchestration de plus en plus fournie, pour occuper finalement tout l’espace sonore, selon un procédé déjà utilisé auparavant par un certain compositeur français… Chostakovitch ne renie pas cette influence et dira à son ami Khatchatourian "Pardonne-moi, veux-tu, si cela te rappelle le Boléro de Ravel."

Rapidement populaire aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, la Symphonie “Leningrad” est jouée plus de 60 fois sur le continent américain entre 1942 et 1943. C’est certainement là que Béla Bartók a dû l’entendre. Dans son Concerto pour orchestre, l’Intermezzo est interrompu par une citation du thème de la marche. Selon le chef d’orchestre Antal Dorati, Bartók aurait caricaturé un morceau de la 7e symphonie, qui d’après lui, bénéficiait d’un succès immérité. Mais selon le fils de Bartok, son père estimait l’œuvre de Chostakovitch et lui aurait ainsi rendu hommage.

Le retour des critiques

Pendant la guerre, Chostakovitch a beaucoup composé : des symphonies, des quatuors, un opéra et son second Trio avec piano, un des chefs-d’œuvre de sa musique de chambre. Mais dès 1945 il doit de nouveau faire face à des critiques. Et en 1948, Staline initie une nouvelle vague de répression culturelle. Chostakovitch apparaît en tête de la liste des compositeurs "formalistes" et "petits bourgeois". A plusieurs reprises, il doit faire son autocritique et perd sa place de professeur aux conservatoires de Moscou et de Leningrad. Mais dans le même temps, on l’oblige à représenter l’Union Soviétique dans les voyages officiels à l’extérieur du pays ! En 1949, à New York, il doit lire un discours qu’on a écrit pour lui, à la gloire du système musical soviétique. L’année suivante il fait partie de la délégation soviétique au Festival de Leipzig pour le Bicentenaire de la mort de Jean-Sébastien Bach. Lors du concert de clôture, il remplace au pied levé une pianiste, blessée au doigt, dans un concerto pour 3 pianos du maître allemand. Pour Chostakovitch, ce concert a peut-être été, un court moment de répit et d’évasion

Ce contact avec la musique de Bach va inspirer Chostakovitch. De retour à Leningrad, il compose ses 24 préludes et fugues. Pour le pianiste Alexander Melnikov, cet opus “exprime la voix d’un homme tourmenté, qui trouve encore et encore, encore et toujours, la force d’affronter la vie telle qu’elle est, dans toute sa diversité, sa laideur et parfois sa beauté”.

Chostakovitch, Rostropovitch et Benjamin Britten

Les années qui suivent sont très difficiles pour Chostakovitch. Il beaucoup de mal à faire jouer ses œuvres : la plupart sont écrites “pour le tiroir”, selon l’expression russe. Ce n’est qu’après la mort de Staline, en 1953, que de nombreuses œuvres de Chostakovitch vont peu à peu reprendre place dans la vie musicale. A partir de 1954, Chostakovitch plonge dans une profonde crise d’inspiration. En 1958, il est à nouveau réhabilité, mais c’est seulement l’année suivante qu’il retrouvera l’inspiration musicale avec son 1er Concerto pour violoncelle, composé pour Mstislav Rostropovitch. Les deux hommes s’étaient rencontrés 15 ans plus tôt, lorsque le jeune Rostropovitch étudiait la composition dans la classe de Chostakovitch à Moscou. Chostakovitch dédiera plusieurs autres œuvres au grand violoncelliste, ainsi qu’à son épouse, la soprano Galina Vishnevskaya.

Chostakovitch, Rostropovitch et Gennady Rozhdestevensky
Chostakovitch, Rostropovitch et Gennady Rozhdestevensky Erich Auerbach / Getty Images

C’est Rostropovitch qui présentera Benjamin Britten à son ami Chostakovitch à la fin des années 50. Très différents, mais tous deux très ancrés dans leur époque, les deux compositeurs furent liés par une grande amitié. Dmitri Chostakovitch considérait le War Requiem de Britten comme l’œuvre musicale la plus importante du XXe siècle. Il dédiera sa 14e Symphonie à son ami anglais. L’année précédente, Britten lui avait dédié son opéra Le Fils prodigue. Comme Chostakovitch, Britten composera plusieurs œuvres pour Rostropovitch et pour son épouse Galina.

Ses amitiés avec Mieczyslaw Weinberg et Aram Khatchatourian

Une autre figure importante dans la vie de Chostakovitch : le compositeur Mieczyslaw Weinberg. Né à Varsovie en 1919, Weinberg se réfugie en URSS en 1939. Chostakovitch découvre et apprécie les œuvres de son jeune collègue. Il l’aidera à s’installer à Moscou en 1943. C’est le début d’une longue amitié qui durera jusqu’à la mort de Chostakovitch.

Une autre amitié précieuse accompagnera et réconfortera Chostakovitch durant près de 40 ans : celle du musicien arménien Aram Khatchatourian. Pourtant les deux hommes ont des tempéraments complètement différents, voire opposés ! Autant Chostakovitch est discret, renfermé, timide et angoissé, autant Khatchatourian est un bon vivant, chaleureux, jovial et optimiste. Moins novateur que son ami, ses compositions colorées, teintées du folklore de son pays natal, sont plus conformes aux diktats des idéologues et lui voudront beaucoup moins de déboires.

Aaram Khatchatourian
Aaram Khatchatourian Keystone-France\Gamma-Rapho via Getty Images

En 1966, on fête les 60 ans de Chostakovitch. Des concerts sont organisés dans le monde entier en son honneur. Il se présente pour la dernière fois comme pianiste sur scène. Mais sa santé se fragilise : au cours des années suivantes, il est victime de plusieurs crises cardiaques et fait des séjours à l’hôpital. Malgré une santé de plus en plus altérée, Chostakovitch peut voyager, et continue à composer. En juillet 1975, il termine sa dernière œuvre, la Sonate pour alto et piano. Il meurt le 9 août 1975 à Moscou. La Sonate est jouée pour la première fois le 25 septembre 1975, jour de l’anniversaire du compositeur.

Biographie musicale de Chostakovitch (2/2)

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Programmation musicale

Dmitri CHOSTAKOVITCH (1906-1975) – Symphonie n° 7 en ut Majeur, Op. 60 “Stalingrad” : 1er mouvement (extrait : Marche)
St Petersburg Philharmonic Orchestra (Leningrad) – Mariss Jansons, direction

Béla BARTÓK (1882-1945) – Concerto pour orchestre, BB. 123 : IV. Intermezzo interrotto (Allegretto)
Münchner Philharmoniker – Pablo Heras-Casado, direction

Jean-Sébastien BACH (1685-1750) – Concerto pour 3 claviers en ré mineur BWV 1063 : II. Alla siciliana – III. Allegro
Evgeni Koroliov, Ljupka Hadzi-Georgieva, Anna Vinnitskaya, pianos – Kammerakademie Potsdam

Dmitri CHOSTAKOVITCH (1906-1975) – Prélude et fugue Op. 87 n° 5 en ré Majeur
Alexander Melnikov, piano

Mikhail GLINKA (1804-1857) – L’Alouette, mélodie pour voix et piano
Galina Vishnevskaya, soprano – Mstislav Rostropovich, piano

Benjamin BRITTEN (1913-1976) – Sonate pour violoncelle et piano en do majeur Op 65 – II. Scherzo – pizzicato
Mstislav Rostropovich, violoncelle – Benjamin Britten, piano

Mieczyslaw WEINBERG (1919-1996) – Quatuor à cordes, n°5 en si bémol Majeur Op 27 : 2. Humoreska. Andantino
Quatuor Danel : Marc Danel, Gilles Millet, violons – Vlad Bogdanas, alto – Guy Danel, violoncelle

Aram KHATCHATURIAN (1903-1978) – Mascarade Suite : I. Waltz
Scottish National Orchestra – Neeme Jarvi, direction

Dmitri SHOSTAKOVICH (1906-1975) – Sonate pour alto et piano en do Majeur, Op. 147 : II. Allegretto
Tabea Zimmermann, alto – Hartmut Höll, piano

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