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Matin Première

Schizophrénie: "J'entendais des voix dans ma tête, je pensais que c'était Dieu et les anges qui me parlaient"

24 mars 2021 à 08:51 - mise à jour 24 mars 2021 à 08:51Temps de lecture4 min
Par Garance Fitch Boribon

On a souvent tendance à dire aux personnes qui souffrent d’une maladie mentale " secoue-toi, c’est dans ta tête ! ". Or, les maladies mentales, moins visibles sans doute, ont un impact énorme sur la vie de ceux et celles qui en souffrent et sur leur entourage. Pour ce podcast, Marie Vancutsem est allée à Renouée, l’hôpital de jour de la Clinique de la Forêt de Soignes, à la rencontre de personnes touchées par une maladie mentale, et de leur psychologue ou psychiatre. Dans ce quatrième épisode de "C’est dans la tête", focus sur la schizophrénie, une pathologie méconnue, qui charrie beaucoup de clichés.

Pour cet épisode, c'est Thierry qui a accepté de témoigner sa maladie. A 48 ans, il souffre de schizophrénie depuis presque vingt ans. Sa schizophrénie a été détectée tard, vers ses 30 ans : "J’ai travaillé, j’étais marié, j’ai vécu avec quelqu’un pendant 10 ans, vers mes 30 ans j’ai eu des problèmes d’argent et là… les voix sont apparues."

Après un long parcours médical, entre traitements, hospitalisations et rechutes, il fréquente maintenant la Renouée, l’hôpital psychiatrique de jour de la Clinique de la forêt de Soignes.

 

Différencier la psychose de la névrose

Hugues Borremans, psychiatre à la Clinique de la Forêt de Soignes, explique que la schizophrénie fait des parties des psychoses, une catégorie de maladies mentales qui implique une perte de lien avec la réalité.

"Traditionnellement on oppose les névroses (terme dans lequel on met par exemple tout ce qui est troubles anxieux) et les psychoses, là on est plutôt dans ce qu’on appelait avant la "folie"."

Une des caractéristiques principales de la schizophrénie, c'est une dissociation dans la pensée : il y a celle qui est connectée au réel et celle qui ne l’est plus. 

Si beaucoup de gens croient que la schizophrénie est une maladie où "on entend des voix", Hugues Borremans précise, lui, qu’il existe en fait plusieurs types de schizophrénies : " " la " schizophrénie, c’est un concept assez hétérogène dans lequel il y a beaucoup de sous-types, il y a plusieurs schizophrénies". 

On pointe deux symptômes principaux : des hallucinations et des délires. Les hallucinations peuvent être visuelles, sensorielles (une sensation de grouillement sur la peau, par exemple), mais le plus souvent, elles sont sonores. Ce sont les fameuses "voix", comme pour Thierry. Des voix qui menacent, qui discutent, qui font rire. Une seule ou plusieurs.

 

Différentes voix

Au début Thierry pensait que ces voix venaient de l’extérieur. Il lui arrivait de rire seul en public.

"Quand j’avais des voix rigolotes, je rigolais avec ça, je ne pensais pas que c’était mal. Les autres disaient que j’étais un danger parce que j’avais des fous rires. J’avais des voix à l'extérieur de moi, et le psychiatre a fait revenir les voix à l’intérieur de moi pour que j’arrive à dormir comme il faut."

Hugues Borremans explique que souvent, les voix sont perçues comme des voix extérieures et menaçantes : "ça peut être des voix inconnues ou des voies connues qui nous veulent du mal, ces voix peuvent pousser à des actes auto-agressifs (la scarification, voire même le suicide) ou hétéro-agressif (faire du mal à quelqu'un d'autre)."

Mais le psychiatre précise également que ces voix ne sont pas figées, et qu’elles peuvent parfois évoluer dans le "bon sens" : " Il y a même des personnes qui nous disent que les voix ne les dérangent plus parce qu’elles vivent avec. C’est presque devenu une compagnie, une voix intérieure qui les soutient. Dans ce cas-là, c’est beaucoup plus positif et il y a beaucoup moins de souffrance pour la personne."

C’est notamment le cas de Thierry qui n’a jamais perçu de danger ou de menace dans ses voix.

J’entendais des voix dans ma tête quand je roulais et tout ça, et là j’ai été enfermé car j’étais un danger pour la population. Mais ce n’était pas des voix méchantes : je pensais que c’était Dieu qui me parlait et les anges. J’ai toujours eu des voix gentilles. On dit toujours des schizophrènes qu’ils entendent des voix méchantes mais ce n’est pas vrai,  moi c’est l’inverse que j’ai reçu."

 

 

 

Comment détecter la schizophrénie ?

Thierry a entendu ses voix pour la première fois vers l’âge de trente ans. Avant cela, il menait, dit-il, une vie normale.

Trente ans, c’est plutôt tard pour voir apparaître les premiers symptômes de la schizophrénie, explique Hugues Borremans. Souvent la maladie est détectée beaucoup plus tôt.

" La schizophrénie touche souvent des adolescents, des jeunes adultes vers la fin de leurs études secondaires, souvent quand ils démarrent des études supérieures. A un moment, ça ne va plus, et il y a souvent une phase " prodromale " c’est-à-dire des signes annonciateurs de la maladie. Ca peut être un décrochage scolaire, un repli sur soi,  ou une bizarrerie dans la manière d’avoir des contacts ou de s’exprimer. Et ça peut à un moment donné déboucher sur une décompensation aiguë, avec une grosse crise de psychose qui peut se traduire par des hallucinations, des délires, et alors là souvent cela entraîne une hospitalisation."

Comment vivre avec ?

Coté traitement, les médicaments sont incontournables. Thierry, qui a parfois arrêté les siens, en a maintenant bien conscience.

"J’ai un traitement plus lourd qu’avant, mais malgré tout il est plus adapté à moi, parce qu’on pense toujours qu’il faut moins de médicaments (je le pensais aussi) mais je me rends compte que j’en prends plus aujourd’hui, mais que je vais mieux aussi."

Toute la difficulté étant que les personnes souffrant de schizophrénie ne sont pas forcément dans une démarche volontaire de soins. Et la perte du sens de la réalité, comme explique Hugues Borremans, rend parfois la prise de conscience très délicate.

"En général dans ce type de pathologie, il y a une méconnaissance, une non-reconnaissance de la pathologie par la personne elle-même : pour elle, elle n’est pas malade, elle vit dans une autre réalité, elle n’est fatalement pas demandeuse de soins, elle n’est pas consciente de son état."

Aux médicaments doit s’ajouter un suivi en psychothérapie, seul ou en groupe de parole, ainsi qu’un accompagnement social.

Grâce au traitement et à ses séjours à la Renouée, Thierry semble aujourd’hui apaisé. Il marche et lit beaucoup, une manière pour lui de vivre plus sereinement. Les voix qu’il entend, il les a, en quelque sorte, apprivoisées.

J’ai fait un grand pas et maintenant je vis mieux mon instant présent. Demain ne me fait pas vraiment peur, je me sens sur une bonne voie, mais il m’a fallu 19 ans.

 

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