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Belgique

Scandale Orpea : des lignes d’écoute existent pour les seniors victimes de maltraitance, mais c’est "compliqué de voir bouger les choses"

Illustration – "Pour beaucoup d’acteurs du secteur, ce que révèle le scandale Orpea n’est pas très neuf, malheureusement. Ce sont des choses qui existent depuis longtemps dans le secteur".
04 févr. 2022 à 05:30 - mise à jour 04 févr. 2022 à 12:23Temps de lecture5 min
Par Céline Biourge

En Belgique, chaque région dispose d’une ligne d’assistance téléphonique pour les personnes âgées victimes de maltraitance.

Depuis la pandémie de Covid-19, le nombre d’appels a généralement doublé : de 2000 à 4000 appels environ chez Respect Senior en Wallonie, par exemple.

Et les dossiers traités sont nombreux : entre 700 et 750 par an depuis 2020 (soit 300 de plus qu’avant la pandémie) pour l’Agence wallonne de lutte contre la maltraitance des aînés ; et environ 400 par an depuis 2020 (soit le double d’avant le Covid-19) pour son homologue bruxellois, Infor-Homes.

Quant au nouveau scandale visant les maisons de repos du groupe Orpea par un journaliste français, il n’a pas vraiment eu d’impact sur le nombre d’appels récemment enregistrés.

►►► À lire aussi : Scandale des maisons de repos : sous le feu des critiques, Orpea Belgique reconnaît "une pression sur la prise en soins"

Quand c’est médiatisé, on a l’impression que c’est nouveau

Il faut dire que "pour beaucoup d’acteurs du secteur, ce que révèle cette enquête française n’est pas très neuf, malheureusement. Ce sont des choses qui existent depuis longtemps dans le secteur", explique Amandine Kodeck, directrice de l’asbl Infor-Homes.

C’est d’ailleurs aussi l’avis de Dominique Langhendries, directeur de l’Agence wallonne de lutte contre la maltraitance des aînés (Respect Senior) : "Quand c’est médiatisé, on a l’impression que c’est nouveau, mais ce sont des choses qui existaient déjà". Et cela avait déjà "été mis en évidence et exacerbé par la pandémie".

Il serait faux de croire que l’institution est l’enfer et le domicile le paradis

Mais tous les deux insistent sur le fait que les cas de maltraitances sur les seniors existent aussi à domicile : "Il serait faux, vraiment, de croire que l’institution est l’enfer et le domicile le paradis. Dans la réalité, le domicile peut aussi vraiment être un lieu où la maltraitance se déploie", déclare la directrice d’Infor-Homes.

"C’est d’ailleurs plus souvent le cas : près de 65% des cas se passent à domicile, le reste en institution", précise le directeur de Respect Senior, se basant sur ses chiffres.

Quant aux auteurs désignés, "dans plus de 65% des cas, c’est la famille qui est désignée comme auteur ; et on a à peu près 25% de professionnels désignés comme auteur de maltraitance", détaille Dominique Langhendries.

Et au "hit-parade" des maltraitances, on retrouve, ceux-ci, nous dit-il :

  1. Maltraitance psychologique ;
  2. Maltraitance financière ;
  3. Maltraitance type négligence ou civique (essentiellement des privations de liberté comme la contention physique).

Mais cela a un peu changé avec la pandémie :

  1. Maltraitance psychologique
  2. Maltraitance civique
  3. Maltraitance par manque de négligence (manque de soins et parfois aussi excès de soins)
  4. Maltraitance financière

Le privé, le public, l’associatif, "personne n’est épargné"

Le livre du journaliste français, Victor Castanet, vise un seul groupe : Orpea qui a aussi pas mal de maisons de repos en Belgique. Mais "on entend des choses difficilement vécues dans d’autres institutions appartenant à d’autres groupes ; on entend aussi des choses difficilement vécues dans le secteur public ; on entend aussi des choses difficilement vécues dans le secteur associatif. Donc, personne n’est épargné", affirme Amandine Kodeck, directrice de l’asbl Infor-Homes.

"On constate aussi de grosses différences au sein d’un même groupe", ajoute-t-elle. "Je pense qu’il serait faux de mettre toutes les maisons de repos d’Orpea dans le même panier, au même titre que toutes les maisons d’autres groupes, ou toutes les maisons du secteur public, par exemple".

►►► À lire aussi : Une maison de repos de Tournai doit fermer suite à des maltraitances

Et de poursuivre : "On voit quand même qu’en fonction de la direction en place, en fonction du projet de l’établissement, en fonction de l’histoire de l’établissement aussi, les projets de vie institutionnelle et la manière dont l’accompagnement se déploie sur le terrain, vont vraiment être très très différents d’une structure à l’autre. Cela dépend de la dynamique d’équipe, de la dynamique de la direction en place, d’histoire institutionnelle, de liberté d’action de ces directions et de ces équipes aussi".

C’est aussi l’avis de Dominique Langhendries qui estime qu'"il ne faut pas forcément diaboliser la commercialisation des maisons de repos, mais la rentabilisation à outrance du secteur. C’est ça qui n’est pas acceptable". Et, quel que soit le secteur (public, associatif ou privé), il y a de très bonnes maisons de repos et des brebis galeuses".

Plus on en parle, plus on osera en parler

Le directeur de Respect Senior rappelle que "l’OMS estime que 5 à 6% des personnes de plus de 65 ans peuvent avoir des atteintes psychologiques ou physiques qui sont de l’ordre de la maltraitance. Donc, si on reporte ça à la population de plus de 65 ans en Belgique, on est entre 20.000 et 25.000 personnes aînées. Or, ce n’est pas le nombre de coup de fil que l’on reçoit."

"Donc, on se rend compte que ce qui arrive chez nous, c’est la pointe de l’iceberg et qu’il y a encore beaucoup de situations qui sont vécues qui ne remontent pas. Parce qu’on ne sait pas que c’est une situation de maltraitance ; parce qu’on n’ose pas divulguer cette situation car d’une part cela concerne un membre de la famille ou parce qu’on a peur de représailles".

"Il y a aussi beaucoup de gens très isolés qui n’ont pas les moyens de s’exprimer non plus. Et on n’arrive pas à les atteindre", ajoute Amandine Kodeck. "Donc, au plus on parlera de la problématique ; au plus on osera en parler ; au plus, j’imagine, on sera amené à écouter ce type de situation".

Une politique à réformer complètement ?

Avec la crise du Covid-19 et les manquements qui ont coûté la vie à de nombreux résidents lors du premier confinement, le secteur espérait beaucoup du politique pour que cela bouge.

Mais "dans les faits, il est frustrant pour le secteur de voir que l’histoire semble se répéter comme ça depuis un certain temps. Et en même temps, cela semble aussi tellement compliqué de voir bouger les choses, avec une régionalisation de ces compétences qui n’a vraiment pas simplifié les histoires", explique la directrice d’Infor-Homes.

"Il y a une législation que l’on projette actuellement de revoir, mais qui empêche aussi une série d’acteurs politiques de pouvoir bouger car on ne peut pas fermer une maison de repos comme on veut. A cause d’une législation peut-être trop rigide ou plus adaptée à la situation actuelle. Et donc c’est vrai que quand on se rend compte qu’on met le doigt sur des dysfonctionnements, c’est malheureusement compliqué de faire bouger ces dysfonctionnements dans le bon sens parce qu’il y a toute une série de textes légaux qui doivent être revus que pour pouvoir le faire de manière concrète".

Dominique Langhendries de Respect Senior tempère un peu : "L’orientation aujourd’hui, et on sent que cela arrive au niveau des décisions, c’est d’avoir une maison de repos où il y a des soins, mais aussi un lieu de vie. Donc, il faut aussi que la maison de repos mette en place un fonctionnement où l’aîné a le sentiment de pouvoir encore prendre des décisions, a le sentiment de pouvoir participer".

►►► À lire aussi : Les maisons de repos appartenant à Orpea en Wallonie ciblées par des inspections

Un accompagnement et une écoute

En attendant, ces deux directeurs rappellent que leur association offre une aide psychosociale aux seniors victimes de maltraitance. Qu’ils les écoutent, cherchent à comprendre leur situation, proposent des pistes de solutions et les accompagnent, le cas échéant, dans leurs démarches s’ils décident de déposer plainte. Tout cela, en toute confidentialité et dans le respect de leurs besoins.

Il ne faut donc pas hésiter à les contacter, même pour poser une question.

Pour Amandine Kodeck, il est d’ailleurs aussi important de sensibiliser la famille et l’entourage de ces aînés pour qu’ils puissent agir dans leur intérêt si ces aînés en sont incapables ou ne comprennent pas qu’ils sont dans une situation de maltraitance.

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