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Santigold : Esprit, es-tu là ?

Santigold marque son retour avec l'album "Spirituals".

© Frank Ockenfels

Collaboratrice privilégiée de Tyler, The Creator, des Beastie Boys, de David Byrne ou A$AP Rocky, l’inoxydable Santigold signe son retour avec "Spirituals", un quatrième album aux allures de bouée de sauvetage. Objet providentiel, le disque traverse les flots de l’existence pour ramener la chanteuse à bon port. Entre pétages de plombs et monde sous tension, déclaration d’indépendance et crèmes pour la peau, Santigold prend soin du corps et de l’esprit. Sans prise de tête.

La hype, le buzz, la fame. Tous les oripeaux de la célébrité, Santigold connaît. Elle a donné. Surgie tel un diable de sa boîte en 2009, l’artiste américaine est l’une des premières de sa génération à traverser les frontières sans passeport ni complexe. Du rap au dub, de l’indie rock à l’électro, de la soul à la new wave : la formule ultra pop élaborée par la chanteuse nous a offert un accès musical illimité, bien avant la démocratisation de l’abonnement Spotify. Protégée par Diplo, adoubée par David Byrne, les Beastie Boys ou Tyler, The Creator, l’artiste a embrasé le circuit alternatif, gagné de nombreuses courses et suscité l’intérêt de mille sponsors, avant de tirer sur le frein à main. Brusquement. Sans prévenir. Après trois albums et de multiples collaborations, Santigold a ralenti le tempo. Par nécessité ou par crainte de vriller. Malgré la pression et les sollicitations, elle s’est protégée des vices de l’industrie musicale, prenant le temps de créer son propre label et de se réinventer. Puis, au moment de revenir, tout a basculé. Avec la pandémie, la réalité de Santigold a glissé du côté obscur de la force. Son quatrième album revient aujourd’hui sur cette période de transition. Disque de la renaissance, "Spirituals" est aussi une leçon d’abnégation.

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En mode survie

Sous ses airs euphoriques, le nouveau disque de Santigold cache mal son jeu. Les mélodies de "Spirituals" donnent le sourire, certes. Mais les titres des chansons portent encore les stigmates d’une période troublée ("My Horror", "Nothing", "No Paradise"). "Quand j’ai commencé à travailler sur l’album, le monde était sens dessus dessous", confie-t-elle en visio, depuis son studio d’enregistrement. "La Californie était en proie aux flammes, la politique américaine n’avait aucun sens et les brutalités policières venaient ajouter de l’huile sur le feu. La pandémie est arrivée dans ce contexte. Personne ne voyait le bout du tunnel. Au milieu de tout ça, je devais m'occuper de mes enfants : des jumeaux de deux ans et un petit garçon de 6 ans. Avec le confinement, personne ne pouvait venir m'aider. J’étais seule, empêtrée dans un enchaînement de tâches routinières. Je cuisinais, nettoyais, faisais la lessive et changeais les couches du matin au soir. Je surnageais, en mode survie. Je ne savais même plus qui j'étais. J'ai traversé une crise existentielle... Cela a duré près de cinq mois. À un moment, je ne sais trop comment, j'ai changé de "mindset". J'ai décidé de me consacrer trois heures par jour à la musique. J’avais besoin de vider mon sac, d’exfiltrer certaines émotions. En cela, les nouvelles chansons ont une dimension cathartique."

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Force & Honneur

Le quatrième album de Santigold s’intitule "Spirituals". C’est un hommage appuyé au "negro spiritual", une musique vocale née dans les champs de coton, au cœur de l'Amérique esclavagiste. Partant de là, il serait tentant de relier les thèmes des nouvelles chansons aux revendications véhiculées par le mouvement Black Lives Matter. "J’ai surtout choisi ce titre en songeant à la portée des chants spirituels", explique l’artiste. "À l'origine, les negros spirituals constituaient un moyen d'échapper à la réalité, de retrouver une part de dignité. Le negro spiritual permet d'expérimenter la liberté à travers la musique. C'est la raison pour laquelle j'ai appelé l'album "Spirituals". Les nouvelles compos ne sont pas spirituelles à proprement parler. Mais en me donnant la possibilité d'exister à travers la musique, ces chansons m'ont donné de la force pour avancer."

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Déclaration d’indépendance

Santigold s'est révélée au monde, au printemps 2009, en tant qu'artiste indépendante. Poussée dans le dos par la hype et bientôt couronnée de succès, elle se voit proposer des ponts d'or. À l’arrivée, le colosse Warner rafle la mise en la signant sur les rangs de sa filiale Atlantic Records. Aujourd’hui, "Spirituals" sort via Little Jack Records, le propre label de Santigold. Véritable déclaration d'indépendance, cette structure a des airs de retour aux sources pour l’Américaine. "C'est l'une de mes meilleures décisions", confie-t-elle. "Désormais, j’ai la mainmise sur ma musique, je suis maître de mon destin et en relation directe avec mes fans. Je peux leur parler, comprendre leurs sensibilités, leurs attentes. Cela me permet de réagir de façon plus appropriée." En créant son label, Santigold évacue les frustrations accumulées au fil des années. "Sur papier, m’associer avec Atlantic Records, c’était une bonne idée. Mais dans les faits, c’était un piège. Ce genre d’entreprise cloisonne ses activités. Sans jamais consulter les artistes. Par conséquent, nous sommes totalement coupés de la réalité : impossible d'obtenir des infos précises, d’avoir une vue sur les revenus générés par la musique. Pour quelqu'un comme moi, ces méthodes sont extrêmement destructrices. Il ne faut pas se leurrer : le but, c'est de capitaliser. Faire un maximum de profit sur le dos des artistes. Malgré les profits dégagés, ces boîtes n'investissent jamais dans la création. L'argent va dans le portefeuille des actionnaires. Fin de l'histoire."

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Dream team

Depuis le début de sa carrière, Santigold prête sa voix aux chansons des autres. Le registre officiel de ses collaborations déborde de noms légendaires : Tyler, The Creator, David Byrne, Beastie Boys, A$AP Rocky, Major Lazer, Q-Tip, -M-, GoldLink ou Future comptent notamment parmi ses courtisans. "J'aime travailler avec les autres", dit-elle. "Depuis la nuit des temps, la musique rassemble les gens. C'est un moyen de célébrer, de communiquer, d'être ensemble. À l'exception de l'écriture des textes qui, à mon sens, reste à un exercice solitaire, il me paraît essentiel d’être à l’écoute d'autres sensibilités. Quand je choisis de travailler avec quelqu’un, c’est mûrement réfléchi." Fidèle à ses habitudes, Santigold a conçu "Spirituals" en compagnie d’une myriade de producteurs. Rostam, Boys Noize, Dre Skull, P2J, Nick Zinner, SBTRKT ou JakeOne apparaissent ainsi au casting de l’album. "Mes morceaux foisonnent de détails et s’inspirent de nombreux styles musicaux différents. En fonction des besoins, je me tourne vers la personne la plus compétente pour satisfaire aux exigences techniques exigés par une compo."

Expérience multisensorielle

À côté du nouvel album, Santigold s’apprête à créer une gamme de produits hydratants labellisés "Spirituals". Mais que viennent donc faire les crèmes pour la peau dans cette histoire ? "Je veux développer une expérience multisensorielle", répond la chanteuse. "Je crée des produits dont les ingrédients englobent des thèmes abordés dans les chansons. Les huiles conçues pour lisser la peau, par exemple, sont destinées à apaiser les tensions, à réparer. C'est une thématique très présente dans l’album. J'essaie de donner des répercussions physiques aux mélodies. Ma musique évoque des sensations. Je veux que les gens puissent les ressentir réellement et, surtout, autrement." En marge de la musique et de ses produits dérivés, Santigold envisage également de lancer les bases de son propre podcast. "Depuis des années, je croise des personnalités ultra inspirantes. Je ne suis pas toujours en mesure de témoigner de l'impact que ces personnes ont sur mes chansons. J'ai souvent des conversations privées très enrichissantes. Je trouve juste ça regrettable de les garder pour moi, égoïstement. Créer ce podcast, ça correspond à l'envie de partager ces discussions avec le public, de leur donner accès à des témoignages qui, pour moi, sont source d'inspiration. Si je me lance dans ce projet de podcast, c'est aussi pour mener le débat à ma façon, sans non-dit ni faux-semblant. À l’avenir, je veux continuer à me diversifier dans toutes les formes d'art", conclut-elle. "Je suis vraiment excitée à l'idée de laisser ma musique m'emmener vers de nouveaux territoires." Et très franchement, nous aussi.

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