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Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée

Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée

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15 avr. 2021 à 10:53Temps de lecture7 min
Par Jehanne Bergé

Voilà un an que la crise sanitaire est entrée dans nos vies, entrainant avec elle une crise sociale sans précédent. Face aux inégalités, l’entraide pallie partiellement les failles de la société. Parmi les solidaires, deux femmes apportent leur soutien aux personnes les plus fragilisées. Portraits croisés de Soraya Dadi et Awatif Majid. 

Collectes alimentaires, soin, accueil, conseils, écoute… Elles sont nombreuses à donner de leur temps et de leur cœur au quotidien pour aider les plus vulnérables. Aujourd’hui, nous vous présentons deux d’entre elles : Soraya Dadi et Awati Majid. Elles ne se connaissent pas mais, chacune de leur côté, elles remontent leurs manches pour les autres.


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Soraya Dadi, aller vers l’autre

Nous retrouvons Soraya Dadi au parc Josaphat à Schaerbeek. "J’ai grandi près d’ici dans une grande famille. Il y avait un sans-abri à côté de chez nous, ma mère lui préparait à manger. Vous savez quand on prépare pour cinq enfants, une personne en plus…", raconte cette mère, coach sportive et bénévole auprès des plus précaires. Soraya Dadi, alors adolescente, lui dépose régulièrement de la nourriture. "Un jour, en hiver, on a découvert que la personne n’était plus là. Même chose le lendemain, le surlendemain…"

La famille apprend le décès de la personne sans-abri. Pour affronter le choc, la jeune fille décide d’agir et d’aider les personnes inconnues dans la rue. "Ma mère m’a dit : ‘la seule chose qui peut t’enlever la peur de l’autre, c’est de prendre quelque chose avec toi et de lui donner." 

Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée
Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée © Tous droits réservés

Depuis ses 15 ans, (elle en a aujourd’hui 48), Soraya Dadi n’a jamais cessé de distribuer des repas aux vulnérables. "J’adore cuisiner, c’est une passion. J’essaye de préparer des plats qui ne coûtent pas trop cher, mais qui sont remplis de parfums. Pour que ça convienne à toutes les religions, je fais toujours une version viande/poisson et végétarienne."

En 2009, cette femme engagée passe à la vitesse supérieure, grande sportive (elle est une ancienne marathonienne), elle lance son projet SDF Marathon. Le concept ? Une course de spinning de plusieurs heures, agrémentée d’une expo et de concerts. Un événement qui lui permet chaque année de récolter des fonds pour l’asbl Diogènes, qui vient en aide aux personnes sans-abris.

"La première édition était un marathon de spinning pendant 24h à 60 vélos. Je suis la seule avec une autre personne à avoir fait le tour de l’horloge", rigole-t-elle. Depuis, les courses durent sept heures. Les participant·es payent un droit d’inscription qui est reversé à l’association. "C’est chouette, parce que des sans-abris viennent rouler aussi."


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Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée
Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée © Tous droits réservés

Son autre moyen de récolter des fonds est la confection de sacs cadeaux à l’occasion des fêtes de Noël ou de Pâques. "Je négocie avec des entreprises de biscuits et je fais des centaines paquets de douceurs et de chocolats que je vends au profit des sans-abris."

"J’ai besoin qu’on les voie en tant qu’êtres humains"

Ingénieuse et créative  (comme souvent dans un secteur où on avance avec des bouts de ficelles), Soraya Dadidéveloppe année après année tout un réseau de partenaires et de donateurs. "Depuis un an par exemple, je vais chercher du pain, des tartes, des viennoiseries au Ceria, et je les redistribue dans d’autres associations, restaurants sociaux ou centres d’accueil." 
 
Jusque mars 2020, elle prépare à manger pour les sans-abris une fois par semaine. Dès l’annonce du premier confinement, elle passe à deux fois 200 repas par semaine, dont elle assure également la distribution. "Les seules choses sur lesquelles les personnes qui vivent dans la rue peuvent compter, ce sont les restaurants sociaux, les associations… Et là, du jour au lendemain, il n’y avait plus rien. Le gouvernement nous demandait de nous enfermer, mais non, il y avait des gens dehors et il fallait les protéger !", témoigne-t-elle avec conviction. 
 
La crise sanitaire a décuplé son moteur solidaire : "Ces personnes sont constamment ignorées. J’ai besoin qu’on les voie en tant qu’êtres humains."

Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée
Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée © Tous droits réservés

Derrière cette énergie, tant au niveau de ses exploits sportifs que de son implication sociale, se cache un combat pour la vie. "Ma maladie s’est déclenchée en 2007. En 2008, on s’est rendu compte que j’avais un cancer à l’estomac. En dix ans, j’ai subi douze opérations, ça fait cinq ans que je suis en rémission, mais en 2013, j’ai attrapé une autre maladie qui me donne une inflammation dans tout mon corps. Je ne sais pas comment je suis encore debout, mais je suis là. Chaque année, je rentre à l’hôpital, c’est très lourd à porter, mais oui j’ai la force de me lever tous les jours."

Obligée de mettre un terme à la course à pieds pendant 10 ans, elle arrive à convaincre les médecins de ses capacités. "J’ai dû faire mon deuil, je ne peux plus faire de marathon, mais je fais encore le semi. Courir me permet d’augmenter ma confiance et ma persévérance." Sa force ? Un mental d’acier. "J’adore vivre, j’adore le contact humain, partager, apprendre..."

Le gouvernement nous demandait de nous enfermer, mais non, il y avait des gens dehors et il fallait les protéger !

Résolument positive, son visage s’assombrit quand elle évoque l’augmentation du nombre de personnes précarisées, une conséquence directe de la crise sanitaire. "Les travailleurs et travailleuses non déclaré·es dans l’Horeca par exemple, ils et elles n’ont rien", se désole-t-elle. C’est à la fois pour sensibiliser le public et inviter les citoyen·nes à se mobiliser que Soraya Dadi a décidé de montrer ses actions sur les réseaux sociaux. A l’heure du monde 2.0, Facebook s’est révélé un bon outil pour organiser la solidarité. La sportive est aujourd’hui une locomotive solidaire suivie par toute une communauté. 

Awatif Majid, la dignité avant tout

À présent direction la gare du midi, le rendez-vous est fixé au Tri Postal, une occupation temporaire investie par plusieurs initiatives sociales et culturelles (Zinneke Parade, Singa, Molenbike…). Nous y retrouvons Awatif Wajid, fondatrice de Job Dignity, un incubateur qui permet aux femmes sans-abri de retrouver leur autonomie.
 

Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée
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Si cette femme de caractère est devenue un personnage de l’aide aux plus vulnérables, rien ne la prédestinait à travailler bénévolement dans le milieu social."J’étais conceptrice de projets, mais je suis passée des paillettes au sans-abrisme." Après avoir travaillé dans la mode, la vente, la culture, elle lance en 2008 un cercle littéraire, le cercle Victor Hugo, avenue de Stalingrad. 

C’est là qu’elle fait la connaissance de plusieurs sans-abris qui occupent le bâtiment."Je les voyais dans le couloir, de fil en aiguille, les liens se sont créés, je les accueillais pour un petit café, un petit brin de toilette. Petit à petit, le cercle littéraire est devenu un centre de jour pour sans-abris, mais moi, je n’y connaissais rien au milieu associatif." Le plus naturellement du monde, elle commence par rendre des petits services : accompagner les personnes pour des entretiens administratifs, se proposer comme adresse de référence, trouver un petit studio… "Des petites choses", dit-elle.


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Face aux multiples problématiques de celles et ceux à qui elle vient en aide, en 2009, elle décide de lancer un programme pour les sortir de la rue.  Très vite, elle concentre son attention sur les femmes qui cumulent les violences. "Je leur ai proposé de créer un incubateur pour qu’elles puissent lancer des projets et suivre des formations.En 2011, on a créé l’association sans subside."  

Elles me disent  :  ‘On est en pièces détachées, nous avons besoin de nous reconstruire’

Elle met en place des formations données par des professionnels bénévoles et des pensionnés dans la vente, l'horeca ou la sérigraphie. "J’ai organisé du mécénat de compétence. Job Dignity formait une cinquantaine de femmes." Elle ouvre un grand centre rue des Foulons, toujours sans subsides. Faute de payements de loyers, en 2018, les huissiers viennent mettre un terme aux activités.

Après plusieurs espaces de squats, finalement, c’est au Tri Postal en 2019 qu’Awatif Majid trouve refuge pour accueillir ses protégées. Enfin, la situation se stabilise, ses activités reprennent et puis, arrive mars 2020, et la crise sanitaire… Face à la détresse de son public fragilisé, Job Dignity prend alors un nouveau tournant, se mutant en Food Dignity, une immense banque alimentaire. 


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Sans-abrisme : la solidarité, plus que jamais non-confinée
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"Il y a une précarité qu’on ne lit pas dans les  médias"

"Perso, je n’ai pas vécu le confinement. Il y a eu une explosion de demande de lait, de sucre, de café, d’huile, de beurre… On a fait des appels aux dons pour faire des colis alimentaires… Comme toutes les activités ont été annulées à cause du covid, on a pu occuper les locaux de la Zinneke Parade en s’en servant comme lieu de stockage pour les denrées."

Des centaines de familles sont venues ici chercher des colis durant des mois, les derniers paquets ont été distribués le 8 mars, lors d’une action menée pour la visibilisation des femmes sans-abris. Un enjeu majeur, puisqu’en effet, l’asblDiogènesa observé une augmentation de 76,3% du nombre de femmes dans leur accompagnement entre 2017 et 2020. "Il y a une précarité qu’on ne lit pas dans les médias. Les études, ce n’est jamais la même chose que d’être en face des personnes. Le sans-abrisme est banalisé, mais c’est gravissime. Je suis en contact avec plus de 400 femmes. Elles passent, je réponds à leurs questions, je viens ici 7/7. Elles me disent : ‘On est en pièces détachées, nous avons besoin de nous reconstruire’." 
 
Au Tri Postal, Awatif Majid partage aujourd’hui l’espace "Halte Maraude" avec le Samu Social, Infirmiers de rue et Douche Flux. Dans cette petite salle, des permanences et des soins sont assurés. À l’instar de Soraya Dadi, la coordinatrice de Job Dignity est riche d’un très large réseau et collabore notamment avec la Maison des Femmes-Move asbl et la Maison de Quartier Buurthuizen. "Les femmes de ces associations réalisent des trousses avec des produits de soin pour les femmes sans-abris" dit-elle en pointant une pochette cousue main et colorée au message "je suis belle".  

Malgré tous les obstacles et le manque de financement, Awatif Majid continue, persévère. "Quand ça ne va pas, on pleure un peu et ça fait du bien." Elle retourne à ses affaires. Coûte que coûte, elle sera là pour les femmes. 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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