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Sanctions ciblées contre la Russie : « Dans les prochaines années, Vladimir Poutine a les moyens d'imposer son ordre du jour »

Le haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Josep Borrell accompagné du secrétaire d'État Antony Blinken, à droite, s'exprime lors d'une conférence de presse au département d'État à Washington, DC, l

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Ce n’est sans doute pas la grosse artillerie, face à la reconnaissance russe des "républiques populaires" de Donetsk et Lougansk, dans l’Est de Ukraine, face aussi à l’entrée de soldats russes dans ces mêmes territoires. Les ministres des Affaires étrangères des 27 ont approuvé mardi à l'unanimité un premier paquet de sanctions.

Ces sanctions ciblent notamment les députés russes de la Douma et 27 individus et entités "qui contribuent à miner ou menacer l'intégrité territoriale de l'Ukraine, sa souveraineté et son indépendance". Elles prévoient aussi une interdiction des importations de produits en provenance des régions séparatistes prorusses de Donetsk et Lougansk.

L'Allemagne a déjà annoncé qu'elle allait suspendre l'autorisation du gazoduc Nordstream2 qui relie la Russie à l'Allemagne et qui devrait prochainement acheminer une quantité très importante du gaz russe sous la mer Baltique vers plusieurs pays européens. Le président américain Joe Biden a également annoncé des sanctions contre l'entreprise chargée d'exploiter le gazoduc Nord Stream 2, après avoir ciblé des banques et oligarques russes.

Quant au Premier Ministre britannique, Boris Jonhson, il a proposé au Parlement des sanctions qui s'attaqueront aux "intérêts économiques russes qui soutiennent la machine de guerre russe".

De quoi dissuader Vladimir Poutine dans ses élans conquérants ? On en doute fort. Peut-être que les Européens veulent encore garder quelques cartes en main, dans le cas d'une invasion totale de l'Ukraine par la Russie.

"L’occident doit vraiment s’inquiéter des manœuvres russes", analyse Nicolas Tenzer, Directeur du site d'information Desk-russie.eu. "Parce que depuis 22 ans, Vladimir Poutine a toujours gagné ses guerres, en Tchétchénie, à Alep, en Géorgie où 20% du territoire sont toujours occupés par la Russie, ensuite en Ukraine avec la Crimée... sans parler des incursions en Afrique etc. On a le sentiment qu’il veut imposer son nouvel ordre du monde, son propre agenda fondé sur le rejet du droit international".

Nicolas Tenzer, Directeur du site d'information Desk Russie.
Nicolas Tenzer, Directeur du site d'information Desk Russie. © Tous droits réservés

Des sanctions ciblées, pour quel impact ?

Il s’agit de sanctions ciblées pour le moment, dont "se fichent" un certain nombre de diplomates russes. "En réalité, le gel des avoirs et des biens à l'étranger, ou encore l'interdiction de voyager, représente un coût important pour les élites du régime", note Nicolas Tenzer.

Pour autant, l’UE a les moyens d’imposer à la Russie des sanctions bien plus contraignantes sur le plan économique. "La Russie est beaucoup plus dépendante de l’Union européenne que l’inverse", analyse Bernard Adam, économiste et ancien directeur du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP). "Dans la relation bilatérale Russie-Union européenne, celle de la Russie est beaucoup plus fragile et c’est elle qui a le plus à perdre".

Les sanctions qui touchent le gaz et le pétrole russe, une bonne idée ? D’un côté, une diminution, voire un arrêt total des livraisons de gaz russe serait fort dommageable pour de nombreux pays européens. "Le point le plus délicat pour les pays de l’Union européenne est leur dépendance concernant le gaz russe qui représentait 47 % du gaz importé par l’UE en 2021", commence Bernard Adam. Ce sont les pays situés le plus à l’est de l’Europe qui sont les plus dépendants de la Russie comme la Lettonie (100 %), la Finlande (98 %) ou l’Allemagne (66 %).

"Cependant, l’Union européenne cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement, quand bien même elles seraient plus coûteuses", enchaîne l’économiste. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé que l’exécutif européen avait entrepris des discussions avec de grands exportateurs de gaz naturel liquéfié, comme les Etats-Unis, le Qatar et l’Egypte.

D’un autre côté, sachant que les exportations gazières de la Russie vers l’Europe représentent à elles seules 15 % du PIB russe, un tel scénario serait encore plus problématique pour l’économie russe. Pour finir, conclut Francis Perrin, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), "la dépendance de la Russie par rapport au marché européen est plus importante que la dépendance européenne vis-à-vis du gaz russe".

Le président russe Vladimir Poutine signe des documents, dont un décret reconnaissant deux régions sécessionnistes soutenues par la Russie dans l'est de l'Ukraine comme indépendantes, lors d'une cérémonie au Kremlin à Moscou le 21 février 2022. Alexeï NIK
Le président russe Vladimir Poutine signe des documents, dont un décret reconnaissant deux régions sécessionnistes soutenues par la Russie dans l'est de l'Ukraine comme indépendantes, lors d'une cérémonie au Kremlin à Moscou le 21 février 2022. Alexeï NIK © Tous droits réservés

Faiblesse économique de la Russie

Un climat de peur s’est donc installé en occident, après les diverses manœuvres russes. "Pour autant", note Bernard Adam, "la Russie est non seulement plus faible sur le plan militaire face aux Occidentaux, mais son économie accuse aussi d’importantes faiblesses. Cela devrait logiquement calmer les inquiétudes des Occidentaux", nuance-t-il.

De fait, actuellement, dans le Produit intérieur brut (PIB) de l’ensemble des pays dans le monde, les Etats-Unis représentent 25 % de ce total, l’Union européenne 18 % et la Chine 17,4 %. La Russie, elle, se situe à 1,75 %, soit à un niveau dix fois moindre que l’Union européenne ou la Chine. A titre de comparaison, l’Allemagne se situe à 4,54 %, le Royaume-Uni à 3,26 % ou encore la France à 3,11 %.

D’autres chiffres montrent que l’économie russe est en pleine déconfiture. A partir de 2014, la Russie a connu un ralentissement sensible de sa croissance économique. Or 2014, c’est l’année au cours de laquelle la Russie a annexé la Crimée et a décidé de soutenir les séparatistes pro-russes de l’est de l’Ukraine. Il s’en est suivi une série de sanctions économiques décidées par l’Union européenne et les Etats-Unis. Et au même moment, les cours du prix du pétrole ont commencé à chuter.

"La Russie est une économie de rente, avec ses ressources gazières, pétrolières, minières", ajoute Nicolas Tenzer. "Mais c’est une économie sacrifiée, car elle n’a pas bénéficié de développement profond".

"Il y a donc une faiblesse structurelle", renchérit Bernard Adam.

A terme, la Russie est condamnée à disparaitre comme grande puissance

Ainsi, la population russe n’a cessé de s’appauvrir. Les infrastructures et les services publics se sont délabrés. L’érosion du pouvoir d’achat, ajoutée à la très impopulaire réforme des retraites, entrée en vigueur en 2019 (passage du début de l’âge de la retraite de 55 à 60 ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes) ont fait chuter la popularité de Vladimir Poutine.

"A terme, la Russie est condamnée à disparaitre comme grande puissance", lance Nicolas Tenzer, "toutes les statistiques ne laissent aucun doute".

Est-ce pour faire diversion à cette crise interne que Vladimir Poutine mène cette guerre ? "C’était vrai en 2014", analyse Nicolas Tenzer. "L’annexion de la Crimée et les premières incursions dans le Donbass ont eu sans doute un certain succès sur une partie de l’opinion russe. Aujourd’hui, je ne suis pas sûr que ce soit le cas. La plupart des russes ne veulent pas d’une guerre extérieure".

Des dépenses militaires russes relativement faibles

La Russie n’a plus les moyens militaires qu’avait l’URSS, "ce qui devrait logiquement rassurer les Occidentaux", analyse Bernard Adam. Les chiffres du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) sont éclairants à ce propos.

En 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, les dépenses militaires de l’URSS, s’élevaient à 260 milliards de dollars, contre 663 milliards pour les Etats-Unis, représentant respectivement 18 % et 46 % des dépenses militaires mondiales.

Par la suite, les dépenses militaires russes connurent une baisse régulière pour atteindre leur plus bas niveau en 1998. C’est Vladimir Poutine, devenu président de la Russie en 2000, qui a relancé à la hausse les dépenses militaires de la Russie, atteignant un sommet en 2016, avec 80 milliards de dollars, pour diminuer les quatre années suivantes et se situer à 66,8 milliards en 2020, contre 766 milliards pour les Etats-Unis, soit respectivement 3,4 % et 39 % des dépenses militaires mondiales.

Par comparaison, l’ensemble des budgets militaires des pays européens occidentaux s’est élevé en 2020 à 300 milliards de dollars, soit 15 % des dépenses militaires mondiales, ce qui représente 4,5 fois plus que le budget militaire de la Russie.

Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, donne un point de presse à l'issue d'une réunion extraordinaire de la commission OTAN-Ukraine sur la situation entre l'Ukraine et la Russie, au siège de l'OTAN à Bruxelles le 22 février 2022. JEAN THYS /
Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, donne un point de presse à l'issue d'une réunion extraordinaire de la commission OTAN-Ukraine sur la situation entre l'Ukraine et la Russie, au siège de l'OTAN à Bruxelles le 22 février 2022. JEAN THYS / © AFP or licensors

Mais dans les 20 prochaines années, Vladimir Poutine a les moyens d’imposer son ordre du jour

"Les moyens que Vladimir Poutine a consacré au développement militaire, sacrifiant l’économie de son pays, sont relativement faibles comparé à d’autres puissances, mais disproportionnés", relativise Nicolas Tenzer. "Mais dans les 20 prochaines années", souligne-t-il, "Vladimir Poutine aura les moyens d’imposer ses guerres et son ordre du jour, faute de riposte de l’occident. Sur le plan géostratégique, il a les moyens de ses ambitions".

"D’autant plus que Vladimir Poutine a totalement verrouillé l’opposition, en interdisant ses structures", renchérit Bernard Adam.

"Le problème", ajoute Bernard Adam, "c’est que les occidentaux ont trop longtemps privilégié eux-mêmes les outils militaires, avec l’élargissement régulier de l’OTAN, négligeant ainsi le renforcement des outils de sécurité et de coopération comme l’OSCE, dont le but est d’assurer un voisinage pacifique pour tous les pays européens de l’Ouest, comme de l’Est".

Qu’est ce que ce conflit apporte ou coûte aux Russes ?

"Ce conflit coûte aux russes", estime Nicolas Tenzer, "parce qu’une priorité absolue a été donnée à l’effort militaire, aux moyens de désinformations et au soutien des régions indépendantistes pro-russes, dans l’Est de l’Ukraine. Sans compter les morts dans ce conflit. D’un autre côté, il est vrai que le Donbass possède des richesses minières, dont le charbon qui peut être extrait. Il y a l’accès au port en mer d’Azov. Mais les structures de ces régions sont vieillissantes, en déclin… ce n’est pas sûr que la prédation de ces richesses rapporte plus qu’elles ne coûtent".

Un sommet des dirigeants des 27 pays de l'UE se tiendra ce jeudi soir, à Bruxelles. Il portera sur les "derniers développements", "comment protéger un ordre international fondé sur les règles", "comment faire rendre des comptes à la Russie pour ses actes", "comment soutenir davantage l'Ukraine et son peuple". L'UE a par ailleurs déjà entériné l'octroi d'un prêt de 1,2 milliard d'euros à Kiev.

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