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Salah Abdeslam, un "héros" porté par les médias ?

Salah Abdeslam, un "héros" porté par les médias ?
10 sept. 2021 à 05:045 min
Par Un article Inside de Sylvia Falcinelli, journaliste à la rédaction Info

Les médias, dont la RTBF, sont-ils en train d’héroïser Salah Abdeslam ? En ce début de procès, on peut en tout cas dire qu’il a tiré la couverture médiatique à lui. Accusé majeur du procès, il a créé l’événement en prenant la parole dès la première audience. Une parole répercutée dans les journaux, en radio, à la télévision, sur le web. Ici comme ailleurs puisque 150 médias du monde entier sont accrédités.

"C’est un peu comme si on avait envie que de nouveaux attentats se produisent"

Un écho médiatique dangereux ? C’est l’avis des deux débatteurs du "Parti pris" sur la Première ce jeudi matin. "C’est un peu comme si on avait envie que de nouveaux attentats se produisent", a-t-on entendu chez François Gemenne (expert Climat et Migrations – ULiège). "Quand on voit la tribune et l’exposition médiatique qui est offerte au principal accusé, dont je ne dirai même pas le nom car je souhaite que ce nom tombe aux oubliettes de l’histoire. C’est lui la vedette de tous les médias, tout le monde voit sa tête associée à ces attentats qui sont la grande œuvre de sa vie, tout le monde ne parle que de son attitude, que de ce qu’il dit. […] On est en train d’assister à une sorte d’héroïsation des terroristes."

150 médias ont été accrédités pour couvrir ce procès historique.
150 médias ont été accrédités pour couvrir ce procès historique. RTBF

Une inquiétude partagée par la politologue Caroline Sägesser (ULB) qui critique la "mise en scène de ce procès". "La presse a une grande responsabilité : quand je vois que les propos de l’accusé sont en Une des principaux journaux, je crois qu’il faut repenser à la responsabilité qui est la nôtre…", affirme-t-elle, en pointant le risque que la médiatisation des propos du terroriste ne soit "de nature à susciter des émules".

Médiatiser ses propos, c’est créer des émules ?

A quel point cette crainte est-elle fondée ? Dans l’émission Déclic sur la Trois, le criminologue Michaël Dantinne (ULiège) estime que Salah Abdeslam veut s’ériger en leader charismatique, en référence pour ceux qui sont sensibles à son idéologie radicale. "Ce qu’il vient de faire, c’est un acte de propagande", explique-t-il. "Même s’il garde le silence, ce sera un acte de propagande. C’est ce qui est terrible avec le terrorisme, le procès devient aussi potentiellement une tribune de propagande".

Bref, que l’accusé parle ou pas, le simple fait d’être dans la lumière des médias est susceptible de servir sa cause via le "décryptage négatif" apporté par des "gens mal intentionnés", complète l’expert que nous avons joint par la suite. Un décryptage qui peut alimenter un processus de radicalisation "multifactoriel et non linéaire" souligne-t-il.

Une image tirée du sujet d’ouverture du JT consacré à la première journée d’audience.
Une image tirée du sujet d’ouverture du JT consacré à la première journée d’audience. RTBF

En termes de passage à l’acte, Michaël Dantinne estime qu’on ne peut pas écarter l’influence possible de "l’effervescence créée autour d’un procès qui s’ouvre et le sens que va lui donner une infime minorité", peu importe à nouveau qu’un accusé prenne la parole ou pas. Les commémorations du 11 septembre sont à ce titre tout aussi risquées : "C’est raviver un souvenir douloureux pour une ultra majorité de personnes mais c’est aussi rappeler, pour un certain nombre d’islamistes radicaux violents, le plus haut fait d’armes historique du terrorisme islamiste, avec le même risque. Donc si on pousse la logique à l’extrême, il ne faut plus jamais parler du terrorisme islamiste, plus jamais des auteurs d’attentats". Ce qui n’est pas une option, faut-il le préciser.

"C’est un peu facile de charger les médias", conclut l’expert. "Les médias sont dans leur rôle en relayant les faits : ils doivent rendre compte. A partir du moment où il prend la parole, je ne vois pas comment on ne relaierait pas ce qu’il a dit". Ce qui rejoint l’analyse qui est faite à la rédaction.

"Ça donne le ton des 9 prochains mois de procès"

" C’est un fait d’actualité majeur pour tout le monde. Quand Salah Abdeslam décide de prendre la parole, ça donne déjà le ton des 9 prochains mois de procès. C’est incontournable", explique Sébastien Georis, le responsable éditorial de la thématique Justice. Qui s’insurge contre le terme de "mise en scène médiatique" employé dans le "Parti pris" : "Les événements du 13 novembre 2015 ont marqué les victimes et la société de manière générale. On a suivi les faits, on a suivi l’enquête, on est maintenant au moment du procès et c’est un moment historique, hors normes, donc forcément, on en fait un élément d’info majeur. On est en devoir d’informer le public sur ce qui se passe pendant le procès".

Revoir le sujet d’ouverture du JT du mercredi 8 septembre 2021 :

Procès attentats de Paris: arrivée de Abdeslam

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En parler mais comment ?

A la rédaction, on ne s’attendait pas à ce que Salah Abdeslam prenne la parole de cette façon le premier jour. Il a fallu réfléchir vite.

Laurent Van de Berg est l’un des journalistes envoyés sur place. Il avait couvert le procès de Mehdi Nemmouche, resté quasi mutique. "On s’est demandé si ce n’était pas une tribune de lui permettre de déballer son idéologie et sa colère. On a décidé d’encadrer ce qu’il disait et de ne pas tout citer. J’ai gardé la phrase dans laquelle il affirmait qui il était". Cette phrase significative s’est retrouvée dans une infographie, le reste a été paraphrasé.

Une phrase choisie avec attention.
Une phrase choisie avec attention. RTBF

"On n’a pas fait un sujet d’ouverture uniquement avec Salah Abdeslam", complète Sébastien. "On a élargi à d’autres éléments de ce procès. Et ensuite, il y a d’autres informations, dans le direct, le sujet suivant, ça rentre dans une page JT plus large. La réflexion est la même sur les autres plateformes". Pour ce qui est du nom d’Abdeslam, il paraissait évident dans ce cas de le donner étant donné son rôle et sa notoriété. La réflexion peut parfois être différente quand il s’agit de noms de suspects qui surgissent juste après la commission d’attentats, sans grande valeur informative en soi.


Lire aussi sur Inside : "Attentat de Strasbourg : pourquoi nous n’avons pas diffusé tout de suite l’identité du suspect"


Pour la suite, ce sont les moments clefs du procès qui seront couverts, il n’y aura pas de feuilleton pendant neuf mois. Dès ce jeudi, le procès ne faisait d’ailleurs plus la Une du JT. Il a été évoqué en moins de 30 secondes à la moitié du journal de 19h30 pour signaler que Salah Abdeslam avait à nouveau pris la parole "de façon intempestive" : "Il a redit son rejet de la justice, il a aussi voulu dédouaner certains de ses coaccusés" a évoqué brièvement François de Brigode, avant de passer à la situation à Kaboul.

Revoir le passage du JT consacré au deuxième jour du procès :

Extrait JT procès attentats AT

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Plus de décryptage

Pour Michaël Dantinne, si les médias sont dans leur rôle en rapportant certains propos tenus lors du procès, ils ne doivent pas s’arrêter là. Davantage de décryptage serait selon lui utile, là où l’on se contente parfois de parler de "provocations" verbales.

Par exemple, pour revenir sur l’une des déclarations de Salah Abdeslam ce jeudi qui demandait de ne pas poursuivre certains coaccusés : "C’est la figure du héros paratonnerre. Il sait qu’il va prendre le max, autant passer pour le grand seigneur qui dédouane ses potes".

Mais, s’interroge l’expert, "existe-t-il encore des formats médiatiques par rapport à un procès qui va durer 9 mois, va-t-on trouver le temps, l’énergie, dans le monde médiatique de réaliser cette mise en perspective ? Et quand bien même, qui vous écoute ? On sait qu’il y a une stratification du public".

Surtout, termine l’expert, c’est un travail de fond qui est nécessaire, pour comprendre pourquoi les propos du terroriste "s’insinuent chez une partie du public, en alimentant voire en renforçant l’embryon d’une envie de l’imiter". Et là on est bien au-delà d’une question de traitement médiatique.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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