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Russie : silence radio pour les journalistes de la presse libre

Aleksei Venediktov, rédacteur en chef de la radio Echo de Moscou, à son bureau, le 3 mars 2022.
11 mars 2022 à 14:14 - mise à jour 11 mars 2022 à 15:44Temps de lecture4 min
Par Daphné Van Ossel

"Demain, l’équipe d’Echo de Moscou reprend ses émissions sur Youtube, on ne cède pas, on ne se rend pas." Voilà la conclusion qu’apporte, dans un français impeccable, Sergey Buntman, rédacteur en chef adjoint de la radio Echo de Moscou, à un débat télévisé auquel il vient de participer ce 9 mars, sur France 24.

"Sa" radio, emblème de la presse libre en Russie, a été fermée. Interdite d’antenne. Et la fréquence a été attribuée à Sputnik, radio de propagande par excellence. "C’est comme tuer quelqu’un et profaner sa tombe ensuite", se scandalise (au téléphone depuis Moscou) Andrei Jvrirblis, journaliste pour une station de radio privée, correspondant en Russie de Reporters sans frontières et membre du conseil d’un syndicat de journalistes indépendant, Journalists and Media Workers Union (JMWU).

Mardi 1er mars, le Roskomnadzor, le régulateur russe des médias, a bloqué les sites internet de la radio Echo de Moscou et de la web tv indépendante Dojd, et coupé la diffusion de la radio sur les ondes. Motif de la demande qui émanait du parquet général de Russie : “diffusion de données mensongères sur l’opération spéciale de la Russie pour la défense des républiques de Donetsk et de Louhansk”. (D’autres suivront, comme le site indépendant Meduza. Le terme de "guerre" est banni par les autorités, qui lui préfèrent l’expression "opération militaire spéciale".)

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(Dernière émission de Dojd TV. A 56 : 48, les présentateurs font leurs adieux, parlent d’une pause, les membres de la rédaction disent "No pasaran", et la présentatrice ajoute "Niet Vaïna", "pas de guerre".)

 

Le 3 mars, le conseil d’administration de la radio, constitué notamment par l’actionnaire majoritaire Gazprom, prendra ensuite la décision de dissoudre la station. Mais le rédacteur en chef, Alexeï Venediktov, ne se laisse pas démonter : "La décision prise par le Conseil d’administration de dissoudre la radio et le site web d’Ekho Moskvy ne relève pas du droit, explique-t-il, c’est une décision politique. Nous allons faire appel de ces décisions, la rédaction va poursuivre son travail. Elle continue d’ailleurs de travailler, tant qu’on ne nous fait pas taire de force."

Mais le vendredi 4 mars, les autorités russes infligent un coup de massue à la presse : la Douma vote une révision du Code pénal qui prévoit jusqu’à quinze ans d’emprisonnement pour ceux qui diffusent des "informations mensongères" entraînant des "conséquences sérieuses" pour les forces armées russes."

"Les derniers gros titres de presse indépendants ont été rasés en l’espace de deux jours", raconte Andrei Jvrirblis.

Le célèbre journal Novaya Gazeta décide, lui, de continuer. Ce mercredi 9 mars, il publie en une de son journal, les silhouettes de 4 ballerines du Lac des cygnes sur fond d’explosion nucléaire. Une référence à 1991 bien connue en Russie : alors qu’une tentative de coup d’Etat contre Mikhaïl Gorbachev était en cours, la télévision d’Etat avait diffusé le ballet de Tchaïkovski.

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En page 2, le journal publie un court texte intitulé : "Pourquoi nous ne pouvons pas informer le lecteur de ce qui se passe réellement en Ukraine". Novaya Gazeta estime "qu’il n’est pas possible de couvrir les événements tragiques, en s’appuyant uniquement sur les données du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, comme prescrit, car cela est contraire à l’éthique professionnelle et au bon sens."

Une double page présente ensuite les logos de 31 médias fermés ou bloqués depuis le 24 février, date du lancement de "l’opération militaire spéciale" de la Russie en Ukraine.

Mais la Novaïa Gazeta ne serait qu’en sursis, provisoirement protégée par le prix Nobel attribué à son rédacteur en chef Dimitri Mouratov. Le journaliste Andrei Jvrirblis confirme : "Je viens d’avoir leur secrétaire au téléphone. La rédaction est en état de siège. Ils s’attendent à tout, à une descente, à une fermeture. La protection offerte par le Nobel est très fragile. Un membre de la rédaction a dit : ‘on est comme des démineurs’. Ils n’ont pas droit à l’erreur."

La nouvelle législation fait peur. "Elle est si floue qu’on peut l’interpréter comme on veut. On ne sait pas comment elle va être appliquée. On appelle ça l’article en caoutchouc, tu peux l’étirer comme tu veux”, ironise le responsable du syndicat de journalistes indépendant JMWU.

D’après lui, l’ONG Agora, composée de juristes et d’avocats, a déjà comptabilisé des dizaines d’affaires pénales lancées sur base de cette toute nouvelle législation, sans qu’il ne puisse dire s’il s’agit de journalistes ou de quidam.

"Il y a même des journalistes de médias officiels qui décident d’arrêter. Des gens qui ne traitaient pas de politique. C’est une décision très difficile pour eux."

Des journalistes ont déjà choisi l’exil. Andrei Jvrirblis en a répertorié au moins une vingtaine à Istanbul. Selon La FIJ (Fédération internationale des journalistes), certains y sont bloqués, faute de visa européen. L’association estime que l’Union européenne "qui a contribué à cette nouvelle vague de répression en interdisant RT et Sputnik, a la responsabilité d’assister les journalistes indépendants russes."

En tout, au moins 150 journalistes ont quitté la Russie ces derniers jours, indique le 7 mars le site d’information Agentsvo (créé par d’anciens journalistes du média d’investigation Proekt, lui-même interdit depuis juillet 2021), qui dit avoir interrogé les employés de 17 rédactions.

D’autres s’accrochent. Comme Andrei Jvrirblis, ou Sergey Buntman, qui restent et continuent à donner des interviews aux médias étrangers. "On sait que ça peut être risqué, mais on ne peut pas se taire !"

Et le rédacteur en chef adjoint de la radio Echo de Moscou répète donc qu’ils continuent leurs émissions sur Youtube. Andrei Jvrirblis fait preuve d’un optimisme tout relatif : "Comme dit le président de la FIJ (Fédération internationale des journalistes), l’herbe poussera toujours à travers le béton, la parole libre trouve toujours le moyen de s’exprimer, mais le problème est de s’assurer une audience. Il faut installer un VPN, comprendre comment le faire. Puis, les VPN sont bloqués. C’est le jeu du chat et de la souris qui commence."

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(Une des dernières émissions de la radio Echo de Moscou que l’on peut trouver sur Youtube, sur la chaîne de l’opposant Mikhaïl Khodorkovski, exilé à Londres après 10 ans de prison, qui est l’invité de l’émission. Le compte Telegram de la radio est encore disponible ici.)

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