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Russie : comment Vladimir Poutine a détricoté l’héritage de Mikhaïl Gorbatchev

Mikhaïl Gorbatchev et Vladimir Poutine

© Getty

31 août 2022 à 10:00 - mise à jour 31 août 2022 à 15:12Temps de lecture6 min
Par Jean-François Herbecq avec AFP et B. Feyt

Le décès de Mikhaïl Gorbatchev, fossoyeur involontaire de l’URSS, intervient au moment où l’actuel maître du Kremlin imprime un mouvement inverse à son action, qualifié par certain de "tentation impériale".

La disparition du prix Nobel de la Paix 1990, ardent partisan d’un rapprochement avec l’Occident, tombe en pleine offensive militaire russe contre l’Ukraine, décriée en Occident comme un retour de l’impérialisme russe. Ses efforts sincères pour freiner la course aux armements et mener une politique d’apaisement sont à l’opposé de la politique agressive et guerrière de Vladimir Poutine. Parmi les premières mesures symboliques prises par Mikhaïl Gorbatchev à son arrivée au pouvoir, la libération de dissidents comme l’écrivain Andreï Sakharov tranche avec la politique de répression de l’opposition menée par l’actuel président russe.

Petit tour d’horizon du détricotage de l’héritage de Mikhaïl Gorbatchev par Vladimir Poutine.

L’homme de la détente contre celui des opérations militaires spéciales

Un porte-parole de Poutine a déclaré qu’il avait exprimé ses "profondes condoléances" pour la mort de Gorbatchev et qu’il enverrait un télégramme à sa famille dans la matinée. "Mikhaïl Gorbatchev était un homme politique et un homme d’Etat qui a eu une énorme influence sur le cours de l’histoire mondiale. Il a dirigé notre pays lors de changements complexes et spectaculaires, de défis de grande envergure. […] Il avait une profonde compréhension de la nécessité des réformes, et il a cherché à proposer ses propres solutions aux problèmes urgents." Du bout des lèvres. Cela s’explique. Gorbatchev entretenait une relation tendue avec Poutine, il n’en faisait pas mystère.

Sur le plan international, Mikhaïl Gorbatchev, c’est l’homme des solutions non-violentes, du retrait d’Afghanistan, du désarmement nucléaire, du non-interventionnisme dans les Etats satellites que l’Armée rouge quitte sans tambour ni trompette. Il sera pour cela Nobel de la Paix.

Il a inauguré une nouvelle ère de détente avec l’Occident, une ère qui a pris fin de manière très claire avec l’annexion de la Crimée par la Russie, l’intervention en Syrie et finalement l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine. C’est une véritable remise en question de l’ordre international mis sur pied après la guerre froide.

Mikhaïl Gorbatchev avait à peine commenté publiquement la guerre en Ukraine, si ce n’est sa fondation qui avait lancé un appel à "une cessation rapide des hostilités et un début immédiat des négociations de paix". On remarquera que la formulation évite le mot "guerre" interdit en Russie…

En privé, selon les propos d’Alexei Venediktov, un de ses amis et ancien directeur de la station de radio Ekho Moskvy, rapportés par The Guardian, Mikhaïl Gorbatchev se disait "bouleversé" par cette guerre et a laissé entendre que, sous Poutine, "l’œuvre de sa vie" avait été "détruite". En 2011, il disait sa "honte" de l’avoir soutenu au tournant des années 2000.

Là où Gorbatchev a parlé de "renoncement" dans son discours d’adieu, Poutine ne rêve que de reconquête et de grandeur de la Russie.

Après des années de disette, le budget de l’armée russe est dopé : il augmente de 175% entre 2000 et 2019. Tous les coups sont permis : guerre de l’information, cyberattaques, interventions en Syrie pour défendre Bachar al-Assad ou comme force d’interposition dans la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabakh, stationnement d’une armée en Transnistrie sécessionniste, soutien au président biélorusse Alexandre Loukachenko, armée de mercenaires en Afrique notamment, tirs de missiles…

Pour autant, Mikhaïl Gorbatchev ne condamne pas toujours en bloc l’action de Poutine : ainsi en 2008 il approuve la guerre en Géorgie, en 2014, il soutient sa décision d’annexer la Crimée et émet des critiques à l’égard des Occidentaux, multipliant les avertissements face à l’arrivée d’une nouvelle Guerre froide. Il se disait "convaincu que Poutine défend mieux que quiconque les intérêts de la Russie". Et pour lui, les Occidentaux "se sont arrogé le droit, mieux : ils en ont fait leur mission, de ­distribuer des notes en matière de ­démocratie".

En février 2019, il vise en particulier la décision américaine de se retirer du traité INF sur les armes de portée intermédiaire, qu’il avait signé avec Ronald Reagan en 1987, comme un signe du "désir des Etats-Unis de se libérer de toutes contraintes dans le domaine de l’armement et d’atteindre une supériorité militaire absolue".

Est-ce à mettre sur le compte des années qui passent ou d’un regard posé sur ses propres actions lorsqu’il était aux commandes ?

Il faut rappeler que sous son mandat, les dérives n’ont pas manqué : entrée des chars soviétiques en Lituanie provoquant la mort de 14 personnes en janvier 1991, répression de manifestants pacifiques en Géorgie, catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986, passée sous silence pendant des jours, contribuant à la contamination de centaines de milliers de personnes.

Mikhaïl Gorbatchev, Secrétaire général du Comité Central du Parti Communiste soviétique, le 25 février 1987 au Kremlin, à Moscou
L’ancien président soviétique Mikhaïl Gorbatchev en novembre 2011 à Montpellier, dans le sud de la France
La Première ministre britannique Margaret Thatcher et le leader soviétique Mikhaïl Gorbatchev au Kremlin, le 30 mars 1987 à Moscou
Le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev (d) serre la main du nouveau président russe Boris Elstine, le 10 juillet 1991 à Moscou
Le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev relit la déclaration de sa démission avant de l’annoncer à la télévision, le 25 décembre 1991 à Moscou
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Russie Unie est une mauvaise copie du Parti communiste

Du point de vue intérieur, l’arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin a été un sérieux retour de manivelle pour Mikhaïl Gorbatchev : s’il avait réussi à éliminer 10 ans plus tôt les tenants d’une ligne dure soviétique, en 2000, c’était leur protégé, ancien espion du KGB qui entrait au Kremlin.

La libéralisation imaginée par Mikhaïl Gorbatchev, baptisée "perestroïka" (restructuration) et sa "glasnost" (transparence) pour réformer le système soviétique conduit à des libertés inédites, mais aussi des pénuries, un chaos économique et des révoltes nationalistes qui sonneront le glas de l’URSS. C’est cette société post-soviétique qui a vu l’ascension de Vladimir Poutine.

On sait que Gorbatchev voyait d’un mauvais œil l’écrasement lent et systématique de la société civile par Poutine. Dans plusieurs discours, il l’a accusé d’avoir transformé le parti "Russie Unie" en une mauvaise copie du Parti communiste et d’un autoritarisme flagrant. "Il pense que la démocratie se dresse sur son chemin", a déclaré Gorbatchev à propos de Poutine en 2010.

"Je n’aime pas la façon dont Poutine et Medvedev se comportent ", déclarait-il, lors d’une conférence de presse organisée en février 2011. Allant même jusqu’à observer en 2019 : "Beaucoup considèrent qu’il faut le conserver [Vladimir Poutine] à ce poste, écrivait-il. Mais est-il ­judicieux de centrer à l’avenir les processus et décisions politiques autour d’une seule personne ? Quel peut être le prix d’une ­erreur dans un modèle politique de ce genre ?"

Mikhaïl Gorbatchev a soutenu dès ses débuts le journal Novaïa Gazeta, critique du régime et dont 6 journalistes ont été tués.

Vladimir Poutine n’était pas en reste pour critiquer le premier et dernier président de l’URSS : dépeint par les médias russes comme ennemi du peuple comme on disait l’époque soviétique, larbin de la CIA et responsable de l’effondrement de l’Union soviétique, Vladimir Poutine tenait publiquement Mikhaïl Gorbatchev pour responsable de "la plus grande catastrophe politique du 20ème siècle". Et surtout, il l’a ignoré.

Ce n’étaient pas des alliés. Ils ne s’aimaient pas beaucoup mais étaient polis l’un envers l’autre

Pour Nina Bachkatov, journaliste, maître de conférences et éditrice du site "Inside Russia and Eurasia", il est cependant délicat de comparer les deux hommes : l’un était le (premier et le) dernier président de l’URSS, l’autre le deuxième de la Russie. "On ne parle pas de la même chose. Ils n’ont pas les mêmes compétences".

Nina Bachkatov: comparer Gorbatchev à Poutine est délicat

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Ils ont des personnalités opposées, explique Nina Bachkatov, mais "ils se retrouvaient tous les deux dans l’idée que les Occidentaux avaient poussé pour affaiblir l’Union soviétique et puis la Russie. Ce n’étaient pas des alliés. Ils ne s’aimaient pas beaucoup mais étaient polis l’un envers l’autre".

Nina Bachkatov estime que Mikhaïl Gorbatchev n’a pu réformer une Union soviétique et qu’il n’avait aucune solution. Il a fini par scier la branche sur laquelle il était assis : le Parti communiste. Une leçon qu’a pu tirer Vladimir Poutine qui en héritant d’un pays affaibli, a voulu le reconstruire.

Enfin, en célébrant Gorbatchev, l'Occident a trouvé "une façon facile d'ajouter une bûche au bûcher de Poutine", estime Nina Bachkatov.

Nina Bachkatov: l'Occident a trouvé "une façon facile d'ajouter une bûche au bûcher de Poutine"

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