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Rolling Blackouts Coastal Fever : Pièces à convictions

Les Australiens de Rolling Blackouts Coastal Fever brillent de jour comme de nuit.
07 juin 2022 à 17:42Temps de lecture5 min
Par Nicolas Alsteen

Nouvelle valeur refuge du rock indépendant, Rolling Blackouts Coastal Fever promène sa mélancolie sautillante au pays des kangourous. Conçu au beau milieu du bush australien dans une maison bucolique, le troisième album des cinq de Melbourne se fond dans la nature avec ses guitares, quelques synthés et un paquet de questions sur l’état du monde. Entre feux de forêt et civilisation en péril, "Endless Rooms" offre des mélodies imparables et du réconfort pour toute la planète. Tournée générale !

À un moment, dans l’histoire de la musique, le mot "tournée" était devenu tabou. Longtemps privés de concerts, les artistes se sont retrouvés isolés, coincés face à des choix existentiels et stratégiques totalement inédits. Pas épargnés par les dégâts collatéraux de la pandémie, les cinq musiciens de Rolling Blackouts Coastal Fever ont pris une décision radicale : publier leur deuxième album au pic de la crise, en juin 2020. "Il nous est arrivé de penser que nous l’avions sorti pour rien...", soupire le guitariste Joe White depuis Melbourne. "D’autant que, pour un groupe comme le nôtre, la meilleure façon de promouvoir un disque reste de jouer des concerts." Tout le problème est là : les chansons enregistrées sur "Sideways To New Italy" n’ont pas voyagé. Ni en salle ni en festival. Resté à quai pendant de nombreux mois, ce deuxième album vient tout juste de rencontrer son public sur le territoire australien. "En voyant les gens chanter en chœur et danser, nous étions à la fois heureux et soulagés", poursuit le chanteur. "Nous pensions avoir commis une grave erreur en publiant ce disque en plein confinement… Mais avec le retour des concerts a tout changé : le public a redonné une raison d’être à notre travail. Avec du recul, nous avons donc bien fait de le sortir à ce moment-là. Cela nous a permis d’avancer et de progresser sur le plan créatif." Avec le récent "Endless Rooms", la formation australienne effectue même un pas de géant sur la carte du rock alternatif.

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L’étoffe des héros

Au-delà de son nom à rallonge, Rolling Blackouts Coastal Fever présente la caractéristique d’aligner trois chanteurs et guitaristes de front (Fran Keaney, Tom Russo, Joe White). Épaulé par le bassiste Joe Russo (le frère de Tom) et le batteur Marcel Tussie, le gang tricote sa fibre pop moderne à l’aide de tissus dégotés dans les plus belles boites à couture du rock indé. Sous les chansons tissées par les Australiens, on reconnait ainsi l’étoffe des héros (The Feelies, Pavement, The Clean, The Go-Betweens) et quelques ourlets partagés avec des formations comme Parquet Courts, Real Estaste ou Corridor. C’est sur ces bases que les cinq garçons fusionnent leurs énergies via des refrains à la mélancolie conquérante. En marche depuis l’inaugural "Hope Downs" en 2018, la recette établie par les Australiens est désormais bien huilée. Les douze morceaux enregistrés sur le nouveau "Endless Rooms" en témoignent parfaitement. "Comme il n’était pas question d’enregistrer un album concept, nous avons rassemblé nos maquettes sous l’enseigne "Endless Rooms"", détaille Joe White. "Le titre est resté pour l’album. C’est aussi celui d’une chanson sur notre vie en tournée. Où arrive toujours le moment où il faut trouver des chambres d’appoint, des pièces où se reposer pendant quelques heures avant de repartir…"

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Comme à la maison

Troisième album du groupe, "Endless Rooms" s’est érigé dans la pièce principale d’une bicoque perdue au beau milieu du bush australien. "Cet endroit est un peu le quartier général du groupe", indique Joe White. "C’est une maison fabriquée avec de la terre qui, depuis les années 1970, appartient à la famille de Tom et Joe (Russo, Ndlr). Dans le temps, leur oncle l’utilisait pour élever des moutons. Aujourd’hui, on s’y retrouve pour boire un verre, manger un bout ou jouer de la musique. Pendant le confinement, nous avons demandé à un pote d’aménager la maison en studio d’enregistrement. Il a tiré des câbles du sol au plafond et planqué des micros dans tous les coins. Le rendu de son installation frôlait la perfection : le son était expansif et spacieux à souhait." Convaincus par le potentiel des lieux, les cinq musiciens s’accordent une liberté totale. "Chacun enregistrait ce qui lui passait par la tête. Il y avait des sons étranges, des trucs très expérimentaux. L’idée était de concevoir l’album sans idées préconçues. Individuellement, cette façon de procéder était très stimulante… Mais dès qu’on s’est rassemblé pour enregistrer, on a laissé nos expérimentations de côté pour revenir à une formule beaucoup plus pop. Essayer de chasser le naturel, c’est quand la meilleure façon de le voir revenir au galop…"

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Pas de fumée sans feu

Immergé en pleine nature, Rolling Blackouts Coastal Fever nourrit sa musique d’éléments piochés à deux pas de la maison qui illustre aujourd’hui la pochette de l’album. Des sons enregistrés au coin d’un buisson ou au bord d’un lac fleurissent ainsi d’un bout à l’autre du disque. Une chanson intitulée "Tidal River" pointe d’ailleurs du doigt les effets dramatiques du réchauffement climatique sur le microcosme local. "Les feux de forêts, par exemple, sont ancrés au cœur de notre organisation sociale", souligne Joe White. "Chaque année, des incendies ravagent des kilomètres de forêt ou de brousse. Mais au fil du temps, c’est de pire en pire... Si l’Australie subit de plein fouet les effets du réchauffement climatique, ce n’est pas seulement la faute des multinationales et des dirigeants internationaux. Notre pays a aussi ses responsabilités. Les causes ? Un mélange d’ignorance, de complaisance et de politique clientéliste. Nos élus font preuve de naïveté dans la gestion des problèmes. Les plans d’interventions vont-et-viennent sans véritables visions sur le long terme." De là à voir le groupe se métamorphoser en diplomate de la cause écologique, il y a un pas que Rolling Blackouts Coastal Fever se refuse de franchir. "Les paroles de nos chansons sont toujours justifiées par notre vécu. Nous cherchons à transmettre des émotions de façon honnête et authentique. Mais nous ne sommes ni des redresseurs de torts ni les porteurs de messages philosophiques ou écologiques. Nous sommes juste des musiciens confrontés aux réalités de l’époque."

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Loterie (inter)nationale

Sous ses mélodies infusées de guitares et de synthés, Rolling Blackouts Coastal Fever se pose parfois des questions insensées. Le morceau "The Way It Shattters", par exemple, s’intéresse de près à la guigne et au manque de bol. "À l’origine, tout est parti d’une réflexion sur le non-alignement des planètes. Puis, nous avons extrapolé en nous demandant pourquoi certaines personnes venaient au monde en Australie ou en Belgique, plutôt qu’en Ukraine ou en Syrie. Le lieu de notre naissance est quand même une fameuse loterie... Chez nous, la pensée dominante veut que nous soyons heureux et chanceux de vivre en Australie. Cet état d’esprit est entretenu au niveau politique, au point d’empêcher certaines personnes d’entrer sur notre territoire, quitte à les enfermer dans des prisons en attendant d’hypothétiques statuts de réfugié... Notre premier ministre actuel défend des idéaux chrétiens, tout en ignorant qu'il y a tous ces gens enfermés pour la bonne et simple raison qu’ils ne sont pas nés en Australie. Le manque de chance ne tient pas seulement au hasard de la vie." En vue de réaligner les planètes par le biais d’énergies positives, un passage par la musique de Rolling Blackouts Coastal Fever ne peut sans doute pas faire de tort. Que du contraire.

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