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L'agenda Ciné

Rien à foutre : ma vie en l'air

Rien à foutre : ma vie en l'air
15 mars 2022 à 04:206 min
Par L'Agenda Ciné

Cassandre, 26 ans, travaille comme hôtesse de l’air sur Wing, une compagnie à bas coût. La journée, elle sillonne l’Europe coincée dans l’habitacle d’un avion. Les vols se déroulent tous à l’identique : consignes de sécurité à débiter, maximum de ventes à réaliser auprès de la clientèle, minimum de temps pour nettoyer l’avion avant l’arrivée d’une nouvelle fournée de passagers et ce sourire obligatoire à afficher en permanence. Des villes qu’elle rejoint, elle ne voit que le tarmac de l’aéroport. Le soir venu, elle retrouve le confort banal d’un hôtel standard de Lanzarote où elles logent avec ses autres collègues de travail. Le temps de s’oublier complètement sur une piste de danse, elle s’écroulera de fatigue et de trop d’alcool jusqu’au lendemain.

Pour Cassandre les jours se suivent et se ressemblent. Et malgré la pression de tous les instants de sa direction, la rentabilité à tout prix qui rime avec cadences infernales et règlement implacable ; malgré cette vie sentimentale qui par la force des choses se résume à des rencontres sur écran ou des coups d’un soir, Cassandre ne se plaint pas, ne se révolte pas. Bien au contraire, elle accepte tout sans broncher, sans même voir vraiment où est le problème.

Ses retrouvailles avec sa sœur et son père dans la maison familiale, hantées par la mort de sa mère dans un accident de voiture, n’y changeront pas grand-chose…

Ultra moderne solitude

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Il fut un temps où le métier d’hôtesse de l’air, comme le chantait Jacques Dutronc, faisait rêver. Mais ça c’était avant, quand les voyages en avion ne rimaient pas encore avec transport de masse. Depuis la loi du marché est passée par là. Elle règne désormais en maître, partout et tout le temps. Peu de gens y échappent, en tout cas pas Cassandre, modèle d’une génération qui a grandi avec et qui n’a pas eu beaucoup d’autres choix que de s’y soumettre. Un passé sans véritable avenir, un avenir dans lequel il est difficile de se projeter… Cassandre reste scotchée au présent. Cette vie au jour le jour, la jeune femme semble s’en satisfaire, même si de temps en temps, dans un (léger) sursaut, elle tente d’en reprendre un peu le contrôle.

Julie Lecoustre et Emmanuel Marre, dont c’est le premier long métrage nous livre une formidable fiction aux accents de documentaire dans sa première partie, avec entre autres une distribution pour l’essentiel composée de professionnels interprétant leur propre rôle. En suivant au plus près le quotidien de Cassandre, avec tous ces moments comme pris sur le vif, on saisit tout ce que le néo-libéralisme met en œuvre, et à quel point il conditionne nos vies et la mentalité de cette génération des 20-30 ans. Dans l’observation et pas dans la critique, les deux réalisateurs nous offrent à cette occasion un superbe et très sensible portrait de femme porté par une Adèle Exarchopoulos qui trouve là un de ses plus grands rôles. De tous les plans dans ce rôle de Cassandre, elle confirme, s’il en était encore besoin, son immense talent.

L’Agenda Ciné a rencontré Julie Lecoustre et Emmanuel Marre

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L’Agenda Ciné : Qu’est-ce qui vous a inspiré l’histoire de Rien à Foutre ?

Emmanuel Marre : Sur un vol de Ryan Air, je me suis retrouvé sur un siège de la première rangée, face à une hôtesse qui semblait vivre le pire moment de sa vie. On pouvait sentir toute l’intensité de ce qu’elle vivait intérieurement, sans en connaître bien évidemment le détail. C’était d’autant plus fort qu’elle était en uniforme, vêtement censé créer une prestance, une assurance. Là au contraire, il renforçait la sensation de détresse. Et ce qui est fou, c’est que quand la sonnerie du début de service a retenti, elle a balayé toutes ses émotions en affichant un sourire professionnel.

Le point de départ du film était d’essayer d’inventer l’histoire de cette personne que l’on ne connaîtra jamais et de se demander quel pouvaient être ses nuits, ses jours, ce qu’elle laissait au sol, qui elle laissait au sol, vers où elle allait…    

Julie Lecoustre : … et comment capter les brèches, les fêlures dans un quotidien qui ne laisse pas de place aux émotions, qui ne laisse pas de place à la révélation de ces émotions quand, comme hôtesse, on est toujours en représentation.

Emmanuel Marre : La place qu’ont nos émotions, le contact que l’on a avec l’émotion du visage est aujourd’hui une question politique. Nous sommes de plus en plus dans la dématérialisation, le sans contact ; pour ne nombreux services, on ne voit désormais plus personne. Le fait de montrer ce visage-là, celui de Cassandre, d’être là comme un sismographe qui essaierait d’enregistrer l’activité tectonique est pour nous essentiel. Et cela d’autant plus que nous sommes dans une société des émojis. L’ambiguïté même de l’émotion d’un visage est un enjeu radical : est-ce que l’on va en avoir encore ou pas ?  

Julie Lecoustre : Souvent, en fiction, on se retrouve avec ces motifs de personnage ayant des objectifs extrêmement précis, exprimés, où à la fin il faudra avoir résolu, cicatrisé, appris. On se dit qu’à l’échelle d’une vie, si on y arrive… et bien chapeau !!  

Finalement avec ce film ce que l’on voulait aussi essayer d’enregistrer, c’est un tout petit déplacement intérieur, un déplacement intérieur à l’échelle d’être humain.

 

Quelques mots sur le titre du film

Julie Lecoustre : Ce titre pose une question : si on juxtapose des " rien à foutre " individuels, on s’expose au risque de créer une société qui n’en aura rien à foutre, en boomerang des individus. Malgré tout, en miroir de ça, tous ces grains de sable d’humanité qui se glissent dans les rouages sont aussi importants. Car s’ils n’existaient pas, on court à notre perte !

"...il nous fallait une marathonienne. Ce qu’Adèle Exarchopoulos est !"

Adèle Exarchopoulos… comment votre choix s’est porté sur elle ?  

Julie Lecoustre : À la question :  et si c’était une comédienne connue, le seul nom qui a été prononcé fut le sien.  On y est allés, poussés par notre directrice de casting !  On a contacté son agent qui nous a demandé de lui envoyer le scénario. Sauf que l’on ne voulait pas que ce scénario fasse écran dans cette rencontre.

Finalement elle a accepté de prendre un café, de faire des essais… qui n’en étaient pas vraiment, car si on la testait, c’était aussi une façon pour elle de nous tester, nous, et de voir si elle avait envie de tourner de cette manière-là.

On s’est ainsi retrouvé en plein milieu de l’aéroport d’Orly pour une improvisation. Adèle était dans un costume d’hôtesse de l’air que l’on avait bricolé. Elle s’était habillée, coiffée et maquillée toute seule dans les toilettes. Emmanuel était à l’iPhone pour la filmer… On la plongeait déjà dans le bain ! Et là, une passagère est venue lui demander où était la porte B16… là c’était parti !

Emmanuel Marre : Avant de travailler avec elle, le financement du film était bouclé. Ce qui était important pour nous. On imaginait quelqu’un que l’on ne connaissait pas, et pendant longtemps on a cherché une vraie hôtesse de l’air pour interpréter le rôle de Cassandre. Il nous manquait la vitalité du personnage, une espèce de contrepoint de ce personnage qui vit quelque chose de très dur. Et ce qui est beau avec Adèle en Cassandre, c’est qu’elle échappe à sa propre tristesse, à des moments elle s’en détache. Elle est vraiment double. Enfiler un costume, elle sait viscéralement ce que c’est ; elle sait le décortiquer, le travailler.  Elle a également plongé dans notre manière de faire. On ne tourne pratiquement qu’en improvisation, ce qui veut dire 4 fois plus de rushes qu’un tournage normal… il nous fallait une marathonienne. Ce qu’elle est !  Elle accepte de construire, déconstruire son personnage, d’être perdue, de ne pas savoir où aller… en cela elle est unique.

 

La deuxième partie du film se passe en Belgique. Pourquoi ce choix ?

Emmanuel Marre : Déjà parce que cela fait 18 ans que je vis en Belgique ! C’est un petit pays qui ne se pense pas un grand pays, et j’adore la Belgique pour ça. Et pour le personnage de Cassandre, c’était l’idée de la faire revenir dans son petit pays quand elle a cherché à voir le grand monde. Dans le film, il y a choc thermique !

Il y avait aussi cette idée du paysage de l’enfance, celui qui nous touche, alors qu’en soi les paysages ne sont pas terribles ! De plus socialement, Huy est une ville ni très riche, ni très pauvre… elle est représentative de la classe moyenne. On ne voulait pas qu’il y ait de déterminisme, que le choix de Cassandre de devenir hôtesse de l’air ne soit pas lié à des conséquences économiques.  

 

Un film, un cinéaste qui vous passionne ?

 Julie Lecoustre : To Be or Not To Be d’Ernst Lubitsch

 Emmanuel Marre : Un film pas du tout connu : Un dimanche à Aurillac, de Guy Gilles, un immense cinéaste. Et je ne sais pas pourquoi, mais ça fait plusieurs jours que je me réveille avec Cléo de 5 à 7 dans la tête (NDLR : réalisé par Agnès Varda).

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