L'odyssée

Richard Wagner, ses admirateurs, détracteurs et le nazisme

Richard Wagner

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Par Cécile Poss et Victoria De Schrijver

Cécile Poss nous parle de ces compositeurs qui ont aimé, ou détesté Richard Wagner (1813-1883). Retour aussi sur le sombre lien entre le nazisme et la musique wagnérienne.

Debussy et Wagner

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En 1882, Claude Debussy (1862-1918) commence à s’intéresser au compositeur Richard Wagner. A la villa Médicis, la femme du directeur est passionnée de Wagner et lorsque Wagner est à Rome, on donne Lohengrin et Debussy, Prix de Rome, a l’occasion de l’écouter.

Debussy s’intéresse à l’œuvre de Wagner et il la connaît bien. Certains aspects de l’œuvre de Wagner le font réagir, notamment cette emprise du leitmotiv, alors que lui-même l’utilise d’une autre façon dans Pelléas et Mélisande. Debussy trouve le concept de voir ces personnages qui arrivent avec leur carte de visite et ces transformations permanentes assomant. La structure dramatique du Ring ne le séduit pas plus que ça. Il conservera néanmoins une affection toute particulière pour Parsifal et pour Tristan, c’est un opéra que Debussy connaissait quand même par cœur. C’est une œuvre qui l’imprègne tellement qu’il en cite un passage dans le Golliwok’s Cakewalk.

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Mais il faut resituer cet antiwagnérisme de Debussy qui provient plutôt du fait de s’ériger contre une culture allemande dominante dans la musique de l’époque.

Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi tous les gens qui étudient la musique, tous les pays qui cherchent à créer des écoles originales devraient avoir une base allemande. Il faudra à la France d’innombrables années pour sortir de cette influence, et si l’on regarde les compositeurs français originaux comme Rameau, Couperin, Daquin et autres artistes de leur temps, on ne peut que regretter que l’esprit étranger se soit imposé à ce qui eût pu être une grande école.

- Interview de Debussy dans le Harper’s Weekly, 29 août 1908.

Et ceci s’aggrave avec la guerre évidemment. Debussy s’en prend à la culture germanique sous toutes ses formes. C’est en ces termes qu’il qualifie son piano Bechstein le 29 mai 1915 : "L’accordeur est en train de remettre mon piano boche en état de sonner à la française". De façon générale, en France, tout ce qui se rapporte à l’Allemagne est rejeté et la vie culturelle qui peut venir d’Allemagne ne fait pas exception. Lorsque les concerts reprennent, on interdit de jouer Wagner. Tout ce qui peut être en liaison directe ou indirecte avec l’ennemi est proscrit.

Ce propos est à nuancer parce que Wagner est détesté par Debussy. Par contre, pas Bach qui est tout aussi allemand. En 1915, Debussy révise les œuvres de Bach à la demande de son éditeur Durand. En réaction à l’invasion de l’Allemagne durant la Première Guerre Mondiale, les éditeurs décident de ne plus importer de musique allemande et en réaction à cela, ils créent leur édition classique Durand, dans le but de reprendre les compositeurs allemands et les éditer. Il y a dans la liste, Bach, Schumann, Mendelssohn, Brahms.

Je crois que nous paierons cher le droit de ne pas aimer l’art de Richard Strauss et de Schönberg. Pour Beethoven, on vient de découvrir très heureusement qu’il était flamand ! Quant à Wagner, on va exagérer ! Il conservera la gloire d’avoir ramassé dans une formule des siècles de musique. C’est bien quelque chose et, un Allemand pouvait le tenter. Notre tort fut d’essayer pendant trop longtemps de marcher dans son chemin… Par ailleurs, notre génération ne pourra guère modifier son goût, pas plus que ses formes ! Ce qui peut être curieux et contenir quelques surprises c’est ce que fera, ce que pensera la génération qui a fait la guerre. L’art français a une revanche à prendre, tout aussi sérieuse que l’autre

- Lettre de Debussy à Nicolas Coronio, fin septembre 1914.

L’admiration de Rossini

J’ai aussi essayé avec les bonnes notes, mais cela ne sonne pas mieux.

Ces paroles, ce sont celles de Gioachino Rossini (1792-1868) à l’un de ses élèves après s’être assis au piano et avoir joué comme il lui plaisait l’ouverture de Tannhaüser.

 

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Wagner et sa musique sont à l’époque décriés dans de nombreux journaux parisiens. Ils s’amusent à répandre une quantité d’anecdotes inventées de toutes pièces et déplaisantes à l’égard de Wagner et pour bien asseoir le tout, ils mettent en avant de ces rumeurs des vedettes, comme Rossini. Impressionné par ces histoires qu’il croyait véridiques, Wagner hésite à se présenter à la demeure de Rossini. Il se laisse finalement convaincre par l’un des amis proches de Rossini. Le compositeur de La Pie Voleuse souhaite que Wagner comprenne que les journaux ne rapportent pas ses propos et qu’il s’agit en fait de calomnies.

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Rossini a quitté Florence et s’installe au coin de la Chaussée d’Antin et du Boulevard des Italiens en 1856. C’est là qu’il reçoit Wagner et qu’il lui dit ceci : "L’on me prête à votre sujet maintes railleries que rien d’ailleurs ne justifierait de ma part. Et pourquoi agirais-je de la sorte ? Je ne suis ni Mozart ni Beethoven. Je n’ai pas non plus la prétention d’être un savant ; mais je tiens à avoir celle d’être poli, et de me garder d’injurier un musicien qui, comme vous le faites, — d’après ce qu’on m’a dit, s’efforce d’étendre les limites de notre art. Ces grands malins qui prennent plaisir à s’occuper de moi, devraient au moins m’accorder, sauf d’autres mérites, celui de posséder le sens commun. Quant à mépriser votre musique, d’abord je devrais la connaître ; pour la connaître je devrais l’entendre au théâtre, car ce n’est qu’au théâtre et non à la simple lecture d’une partition, qu’il est possible de porter un jugement équitable sur une musique destinée à la scène. La seule composition que je connais c’est votre marche de Tannhäuser. Je l’ai entendue plusieurs fois à Kissingen lorsque j’y fis une cure il y a trois ans. Elle produisait grand effet et — je l’avoue bien sincèrement — pour ma part je l’ai trouvée très belle."

"Qu’il me soit permis, — répondit-il — illustre maître, de vous remercier de ces paroles bienveillantes. Elles me touchent vivement. Elles me prouvent combien dans l’accueil que vous voulez bien me faire, votre caractère — ce dont je n’ai jamais douté — se montre noble et grand. Croyez surtout, je vous prie, quand même vous eussiez émis des critiques sévères à mon égard, — que je ne m’en serais pas senti offensé. Je le sais, mes écrits sont de nature à faire naître des interprétations erronées. Devant l’exposé d’un vaste système d’idées nouvelles, les juges les mieux intentionnés peuvent se méprendre sur leur signification. C’est pourquoi il me tarde, de pouvoir faire la démonstration logique et complète de mes tendances, par des exécutions intégrales et aussi parfaites que possible, de mes opéras…" s’ensuivent alors des commentaires sur les cabales dont Wagner est la victime. Rossini le rassure en exprimant qu’aucun compositeur n’a été épargné par ces dernières.

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L’amour-haine de Camille Saint-Saëns

Le rapport de Camille Saint-Saëns (1835-1921) à la musique allemande est assez ambigu, une sorte d’amour haine qui se matérialise en la personne et la musique d’un certain Richard Wagner. Dans les années 1850-1860, Wagner devient une référence et Saint-Saëns, sur le plan musical s’inspire également de lui. En musique, on accusera aussi Saint-Saëns d’être un révolutionnaire à l’image de Wagner. Dans les années 60, Wagner est aux yeux de Saint-Saëns, un génie incontestable. L’influence de Wagner se fait notamment ressentir dans son opéra Samson et Dalila mais à ceci près, comme le notait l’ami de Wagner, Hans von Bülow "Camille Saint-Saëns est le seul musicien qui a tiré un enseignement salutaire des théories wagnériennes sans se laisser égarer par elles". Mais ce qui rappelle indubitablement Wagner, c’est l’utilisation des leitmotivs.

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Saint-Saëns est l’un des fondateurs de la Société nationale de musique en France, une société créée pour mettre en valeur la musique des compositeurs français à une époque où la musique germanique était trop dominante et où le wagnérisme avait tendance à se répandre beaucoup trop à leur goût.

Les éléments extérieurs et politiques avaient un rôle dans l’admiration ou l’aversion qui pouvait être ressentie face à Wagner. C’est le cas de Saint-Saëns. En 1870, Saint-Saëns est mobilisé comme d’autres compositeurs lors de la guerre franco-prussienne, où la France subit une défaite. Wagner se fend d’un pamphlet dans lequel il raille la France : Une capitulation. Il n’hésite pas non plus à se moquer de Victor Hugo que Camille Saint-Saëns adore. Saint-Saëns a lui aussi écrit quelques poèmes, quelques quatrains anti allemands qui restent encore inédits. Mais il va largement fréquenter l’Allemagne et l’Alsace annexée après 1871. Et il continue à dire tout le bien qu’il pense de l’œuvre de Wagner.

Les rapports entre les deux compositeurs sont bons jusqu’en 1876 lors de l’ouverture du Festival de Bayreuth auquel Saint-Saëns se rend. Il considère qu’il y a là une avancée de la musique et de sa représentation en tant que telle. Dans les années 1880, Wagner est décédé. A cette époque, la vague du wagnérisme prend une ampleur inédite. Saint-Saëns commence à s’y opposer en affirmant qu’il n’est et ne sera jamais de la religion wagnérienne. Pour Saint-Saëns, il faut entrer en résistance contre le tsunami qu’est le wagnérisme qui se glisse les milieux artistiques et intellectuels français. Wagner devient véritablement l’objet d’un culte et cette idée est insoutenable pour Saint-Saëns. Wagner représente ce qu’on nomme à l’époque les légendes germaniques, englobant le monde du Rhin et ses personnages qui forgent une forte identité allemande notamment dans le contexte du nationalisme prussien puis allemand de la fin du XIXe siècle. Saint-Saëns lui va vers un certain hellénisme. Passionné d’Histoire, il se tourne plus volontiers vers l’histoire que vers la légende dans ses opéras. Mais ce qui ressort de tout cela, c’est que Saint-Saëns condamne moins Wagner que le wagnérisme.

Wagner et le nazisme

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En 1940, Charlie Chaplin (1889-1977) parodie le dictateur Adolf Hitler (1889-1945) dans le film Le Dictateur. Il regrettera par la suite d’avoir fait ce film en apprenant les horreurs qui s’étaient passées. Une scène iconique de ce film est celle dans laquelle Hynkel – interprété par Chaplin - joue avec un énorme ballon représentant la Terre qui lui explosera en pleine figure. Une allégorie magnifique qui sera accompagnée du Prélude de Lohengrin de Wagner à l’écran.

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Le sujet est complexe et mériterait qu’on s’y intéresse plus mais il est vrai qu’aucun autre compositeur n’a été si étroitement lié au nazisme et à l’antisémitisme que Wagner. Ces liens ont pris racine dès la fondation du parti nazi et ils se sont développés tout au long du IIIe Reich. C’est par Lohengrin que Hitler est tombé en adoration devant Wagner puisqu’il écrit dans Mein Kampf, qu’à l’âge de douze ans, il a assisté à une représentation de l’opéra : "Du premier coup, je fus conquis. Mon enthousiasme juvénile pour le maître de Bayreuth ne connut pas de limites." Wagner devient alors une sorte de père spirituel pour Hitler.

Dans Lohengrin, Wagner fait des allusions à la recherche de son propre père et cela serait selon certains chercheurs, notamment Jean-Jacques Nattiez, l’une des raisons qui pourraient expliquer son antisémitisme, si tant est qu’on puisse expliquer l’antisémitisme ou le racisme. Wagner est né le 22 mai 1813 dans une fratrie de 9 enfants, il est élevé par sa mère, par son oncle, Adolf Wagner et par son beau-père, Ludwig Geyer, son père biologique se serait fait la malle lorsqu’il avait 6 mois. La mère de Wagner avait eu une liaison avec cet acteur, peintre et poète qu’est Ludwig Geyer (1779-1821). Serait-il lui, le père biologique de Richard Wagner ? Etait-il juif ?, c’est l’une des hypothèses posées par Jean-Jacques Nattiez. Mais plusieurs questions se posent. Quel est le climat en Allemagne à l’époque, en quoi l’antisémitisme de Wagner se démarque-t-il de celui de l’époque ? En tous les cas, l’antisémitisme et la judéophobie de Wagner ne font aucun doute. Surtout quand on se réfère à ses écrits, notamment cette phrase qui a certainement résonné dans la tête de Hitler : "J’avais une vieille dent contre cette juiverie et cette rancœur est aussi nécessaire à ma nature que la bile l’est au sang."

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D’après l’analyse de Jean-Jacques Nattiez qui a traqué l’antisémitisme dans l’œuvre et les livrets de Wagner, il est possible de le percevoir musicalement. Nos confrères de la presse écrite disent ceci : "Certes, on avait quelques évidences sur le fait qu’Alberich qui vole l’or du Rhin pour dominer le monde était une caricature antisémite. Alberich, Mime et aussi Hagen le sont." Nattiez montre et analyse comment l’antisémitisme s’instille dans des paroles ou leur traitement musical. L’exemple le plus éloquent et original est cependant celui du personnage de Beckmesser dans Les Maîtres Chanteurs, Nattiez prouvant que la sérénade est la caricature d’une prière intitulée Retzai.

La Judéité dans la musique, un pamphlet antisémite de Wagner publié en 1850

Wagner est l’auteur d’un pamphlet antisémite intitulé, La Judéité dans la musique qui sera publié dans la Neue Zeitschrift für Musik en 1850. L’article est signé sous le pseudonyme de "K. Freigedank", Freigedank qu’on peut traduire par libre-pensée. Le pamphlet sera republié en 1869 dans une version longue et cette fois-ci sous le nom de Richard Wagner. Il déclare avoir écrit cet ouvrage pour, selon ses termes : "expliquer à nous-mêmes l’involontaire répugnance que nous avons à l’encontre de la nature et de la personnalité des juifs, ainsi que pour justifier ce dégoût instinctif que nous reconnaissons pleinement comme plus fort et plus irrésistible que notre zèle conscient de nous en délivrer". Pour Wagner, les juifs seraient incapables de parler la langue allemande correctement, ce qui prendrait alors le caractère d’un "bavardage intolérablement confus", un "nasillement grinçant, couinant, bourdonnant", qui ne pourrait "exprimer la vraie passion". Ceci, dit-il, leur exclut toute possibilité de création de chants ou de musique. Wagner déclare également que le musicien juif le plus cultivé, n’étant pas en relation avec l’esprit authentique du peuple allemand, ne peut "qu’exprimer des choses triviales et plates, parce que son sentiment artistique n’était somme toute que futilité ou luxe". Il accuse en outre Felix Mendelssohn (1809-1847) d’avoir "grandement contribué à la déliquescence de notre style musical actuel".

Ce que Wagner dit à propos des juifs, du langage ou de l’art a été aussi dit avant lui dans d’autres écrits de son époque mais aussi plus tôt encore, durant le XVIIIe siècle. Mais il y a quelque chose de neuf dans les horreurs qu’il écrit, citons ceci : "Aussi longtemps que l’art de la musique possédait en lui un véritable besoin vital organique […], on ne pouvait nulle part trouver de compositeur juif… Ce n’est que lors de la manifestation de la mort interne du corps que des éléments de l’extérieur gagnent la puissance de s’y loger, et tout simplement de le détruire. Alors, effectivement, la chair du corps se décompose en une colonie pullulante d’insectes : mais qui, en regardant ce corps, pourrait soutenir qu’il est toujours en vie ?".

Winifred Wagner, son fils Wieland Wagner et Adolf Hitler
Winifred Wagner, son fils Wieland Wagner et Adolf Hitler © Getty Images

Ses mots contre les juifs sont violents et sanglants. A partir de 1869, année de la publication de la version augmentée de son pamphlet, il ne cessera d’écrire et de répandre sa haine à l’égard des juifs. Cela apparaît aussi à une époque où en Allemagne et en Autriche, l’antisémitisme devient une force politique importante. Après l’unification allemande de 1870, on voulait retirer leurs droits civiques aux juifs. C’est à cette époque que Wagner a été approché par les dirigeants politiques antisémites de l’époque mais il ne leur aurait pas accordé ouvertement son soutien.

Hitler lui, ne va manquer aucun des festivals à Bayreuth, il y rencontre notamment le gendre de Wagner, Houston Stewart Chamberlain (1855-1927). Il rencontrera ensuite le fils de Wagner, Siegfried (1869-1930) ainsi que son épouse Winifred (1897-1980). Il connaîtra et sera proche également de leurs quatre enfants. Dès lors, la famille Wagner fera partie de son entourage affectif intime, le tutoyant et le surnommant "Oncle Wolf"… "Wolf", en référence à l’un des surnoms de Wotan, personnage de la Tétralogie. Wieland Wagner (1917-1966), petit-fils de Richard Wagner, qui reprendra le Festival de Bayreuth avec son frère Wolfgang (1919-2010) à partir de 1951, travaillera durant la guerre entre 1944 et 1945 en tant que directeur adjoint d’un institut nazi proche d’un camp de concentration, se concentrant sur la recherche et le développement des missiles v2 et de nouvelles technologies de combat. Il ne sera pas inquiété de cela à la fin de la guerre, payant seulement une amende.

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