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Rétrospective 2021 : comment être (femme) journaliste en Afghanistan, sous les talibans ?

Rétrospective actu

L'Afghanistan aux mains des talibans

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30 déc. 2021 à 11:076 min
Par A. Lo. sur base de la chronique radio de Wilson Fache

Le journaliste Wilson Fache revient tout juste d’Afghanistan après y avoir passé trois semaines. Sur l’antenne de La Première, il nous partage le témoignage d’une journaliste et présentatrice afghane, qu’il a rencontrée à Kaboul. Elle s’appelle Tahmina Osmani et contre toute attente, elle est devenue le nouveau visage de l’info dans l’Afghanistan des talibans.

Tahmina Osmani a 22 ans, elle est très jeune, toute jeune, et elle a rejoint la rédaction de TOLOnews après la chute de Kaboul aux mains des talibans. TOLOnews est une chaîne afghane d’infos en continu, la première chaîne du pays, qui a été créée en 2010 et qui a survécu à ce changement de régime, à la chute de la République. Rappelez-vous, le 15 août 2021, les talibans, le groupe insurgé, entrent dans Kaboul pour la première fois en 20 ans de guerre. C’est la défaite des États-Unis, c’est la défaite de la communauté internationale, c’est la victoire des talibans et c’est la chute de la République, c’est la chute de Kaboul.


►►► En Afghanistan, 40% des médias sont fermés et 80% de femmes journalistes au chômage


Tahmina Osmani nous raconte cette journée, comment elle l’a vécue, ce qu’elle a vu, ce qu’elle a entendu : "Alors que les talibans se rapprochaient de la ville, notre crainte était de perdre nos acquis et que l’on nous empêche d’accomplir nos objectifs. Nous craignions que nos vies nous soient enlevées. Ce jour-là, tout a changé. Ce qui nous a fait perdre espoir, c’était de voir les hauts fonctionnaires du gouvernement qui couraient vers l’aéroport pour quitter le pays et sauver leur vie. C’était vraiment un jour horrible."

Garder l’antenne durant la prise de Kaboul

Le 15 août 2021 est une journée historique que la rédaction de TOLOnews parvient à couvrir, alors même que la majorité de la rédaction a fui le pays par crainte précisément des talibans.

Il faut savoir que TOLOnews est une chaîne qui a été régulièrement menacée et même visée par les talibans pendant la guerre. En 2018 notamment, suite à un attentat revendiqué par les talibans, deux journalistes sont tués, un caméraman et un reporter de la chaîne. C’est donc une chaîne qui avait tout à craindre de leur retour au pouvoir. Et effectivement, énormément de journalistes ont quitté la rédaction les 15, 16 et 17 août. A un moment donné, il ne restait que trois employés dans la chaîne, un membre de la direction, un présentateur et un caméraman. Et cette journée du 15 août, ils parviennent à rester à l’antenne, à garder l’antenne, c’était un souhait de ce membre de la direction.

Ils arrivent à rester à l’antenne en continu, car c’est une chaîne d’information continue, c’était le souhait de ne justement pas avoir un écran noir pour ne pas créer encore plus de panique à un moment aussi critique. Ils y sont donc parvenus : à 18 heures, ils ont un journal. Aujourd’hui, ce présentateur a fui l’Afghanistan, comme la vaste majorité de la rédaction et comme tant d’autres Afghans qui avaient peur de cette avancée des talibans. Et il a donc été remplacé par d’autres journalistes, par de nouveaux journalistes, des jeunes journalistes qui osent travailler, dont Tahmina Osmani, 22 ans, qui aujourd’hui présente la matinale et deux journaux court à 13 h et à 11 h.

Une femme qui présente les journaux

Vu d’ici, très clairement, ça paraît surprenant qu’une femme présente le journal alors que les talibans ont repris la main. Et c’est une situation évidemment très compliquée. Concernant le droit des femmes, puisque comme le gouvernement taliban est un nouveau gouvernement, il n’y a pas encore de nouvelles règles précises, il n’y a pas encore de nouvelles lois, il n’y a pas encore de punitions précises, on va dire, mais ça reste une situation très inquiétante, ne serait-ce qu’à cause du climat de peur qui fait que plein de femmes n’osent plus faire certaines choses.

C’est-à-dire que rien n’est formellement interdit, mais il y a quand même une sorte d’autocensure par peur des talibans, de peur des soldats qui sont dans la rue, de voir comment ils pourraient réagir s’ils voyaient par exemple une femme seule se promener. Mais des femmes dans les rues de Kaboul, par exemple, il y en a encore. Elles ne sont pas du tout en burqa, on a des femmes en jeans avec des foulards qui laissent passer leurs cheveux, mais on a aussi des femmes qui n’osent par exemple plus aller à la piscine, qui n’osent plus faire du sport. Encore une fois, ce n’est pas formellement interdit, mais elles n’osent plus le faire.

Dans les faits, les femmes peuvent encore travailler, mais beaucoup ont été intimidées et n’osent plus le faire. Elles peuvent encore faire du sport, mais beaucoup n’osent plus en faire. Elles peuvent sortir seules dans la rue sans " maram ", c’est-à-dire sans gardien, mais beaucoup n’osent plus le faire non plus. Il y a ces intimidations dans la rue et c’est ça qui fait peur à beaucoup d’Afghanes.

Adapter le langage

Les talibans, leur ministère de la Promotion de la vertu et de la Répression du vice – c’est le nom complet — a édicté il y a quelques semaines des sortes de directives religieuses concernant les médias. Par exemple, ils disaient que les femmes présentatrices qui passaient à la télé se devaient de porter un voile. C’est par exemple une règle, mais dans la rédaction de TOLOnews, on disait que ça n’avait aucun sens car jamais une femme n’est arrivée non voilée dans la rédaction pour passer à l’écran. Toujours dans ces directives, par exemple, les talibans ont dit qu’il ne pourrait plus y avoir d’actrices à la télé, mais pour le moment, c’est encore le cas.

Zirak Faheem, rédacteur en chef de TOLOnews, chaîne afghane d’infos en continu, nous explique un peu les modalités du journalisme local en Afghanistan en 2021 sous les talibans. "Il y a un grand changement entre aujourd’hui et avant. Avant, nous utilisions le mot taliban, mais maintenant, ils nous ordonnent de les appeler l’Émirat islamique. C’est la réalité. Maintenant, ils sont au pouvoir. Il y a d’autres expressions et mots que nous utilisons pour ne pas être contre eux. Le monde sait que les talibans ont tout maintenant, le pouvoir et l’autorité. Et il y a des règles que nous devons suivre. Jusqu’à présent, nous n’avons pas perdu notre indépendance et nous continuons notre travail sur base de la liberté que nous avons."

En tout cas, Tahmina Osmani n’hésite pas à être assez critique envers le régime taliban dans ses journaux, comme lorsqu’elle dit "Quatre mois après le retour au pouvoir des talibans, leur Émirat islamique n’a pas été reconnu par la communauté internationale, mais ils insistent que les pays étrangers ne vont pas avoir le choix et vont devoir le faire. Mais qu’en est-il du peuple qui va s’occuper de leurs défis à eux ?" Un autre exemple est une invitée, activiste féministe afghane, qui critiquait vertement les talibans pour avoir suspendu l’éducation secondaire pour les filles du pays. Pour rappel, depuis trois mois, les jeunes Afghanes, les adolescentes ne peuvent plus aller à l’école, elles ont été obligées de créer des écoles secrètes pour pallier cette suspension.

J’aime toujours autant l’Afghanistan, mais je ne me sens plus chez moi ici

Tahmina Osmani redoute-t-elle une forme de répression de la part des talibans ? Elle prend beaucoup de précautions pour ne pas être reconnue : avant de sortir de la rédaction, chaque jour, elle prend soin de se démaquiller, elle rentre dans un véhicule privé de la compagnie, elle ne se balade pas dans la rue et elle porte toujours un masque chirurgical pour se protéger du Covid, bien sûr, mais surtout pour qu’on ne puisse pas la reconnaître en rue. Pour Tahmina Osmani, c’est aussi une question de principe, de faire en sorte qu’il y ait toujours des femmes à l’écran en Afghanistan, mais aussi des questions de nécessité, c’est-à-dire qu’il y a une crise économique très grave qui frappe le pays depuis le retrait de la communauté internationale, depuis le retour au pouvoir des talibans, et dans sa famille, elle est la seule à encore avoir un travail.

"Il ne fait aucun doute que ma famille a peur et s’inquiète pour moi, mais ils sont aussi d’accord avec moi que si nous arrêtons de travailler et d’apparaître à la télévision, alors la représentation des femmes dans les médias disparaîtra et les autres filles n’auront pas le courage de continuer dans cette voie-là. L’existence des talibans est très effrayante, mais nous faisons de notre mieux pour continuer notre travail et prouver que lorsque les femmes exigent de ne pas être effacées de la société, nous pouvons réussir. Malgré les risques, je tente de ne pas disparaître." explique-t-elle à Wilson Fache. Et quand il lui demande si elle a l’impression, en tant que journaliste, que le pays lui appartient encore : "C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, je ne sais pas quoi dire. Avant ces changements, je pensais que j’appartenais à ce pays et j’avais l’espoir d’avoir un avenir brillant ici, mais malheureusement, ces événements m’ont fait perdre mon sentiment d’appartenance. J’aime toujours autant l’Afghanistan, mais je ne me sens plus chez moi ici."

Tahmina Osmani, 22 ans, nouveau visage de l’info en Afghanistan, n’est pas particulièrement optimiste pour la question des droits des femmes, qui sont chaque jour un peu plus réduits, mais aussi cette crise économique très grave qui est en train de se transformer en crise humanitaire. Aujourd’hui, l’Afghanistan serait au seuil de l’une des pires crises humanitaires au monde.

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