Belgique

Retour du télétravail obligatoire : allons-nous bientôt quitter les centres-villes, au profit de la campagne ?

Le télétravail est désormais obligatoire quatre jours par semaine

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18 nov. 2021 à 15:15 - mise à jour 18 nov. 2021 à 17:15Temps de lecture4 min
Par Cynthia Deschamps

C’est officiel : le télétravail redevient obligatoire à raison de quatre jours par semaine, là où c’est possible.

Mais cette généralisation du télétravail pose plusieurs questions, remarque l’économiste Miren Lafourcade, notamment celle de l’exode urbain. "C’est cette idée qu’une certaine tranche de la population, qui est plus apte et pour laquelle le télétravail est plus facile à adopter, peut du coup être amenée à dissocier de plus en plus son lieu de résidence avec son lieu d’emploi", explicite-t-elle.

L’une des prédictions à laquelle on peut donc s’attendre selon elle, "c’est que les catégories socioprofessionnelles les plus qualifiées s’éloigneront peut-être à l’avenir des lieux d’emplois qui sont les centres-villes aujourd’hui, pour s’installer soit dans des zones périurbaines, soit carrément sortir des grands centres et des grandes métropoles pour s’installer dans des villes moyennes pour télétravailler trois ou quatre jours par semaine, alors qu’ils ne le faisaient pas avant."

Arbitrage entre coûts et avantages

Les grandes métropoles sont sources de nombreux avantages pour les citadins, constate Miren Lafourcade. "Ils y ont accès à de meilleures opportunités d’emploi, de plus hauts salaires, un plus large éventail de biens et services, dans des domaines aussi divers que l’éducation, les transports, la santé, la gastronomie ou la culture."

Mais l’épidémie de coronavirus, qui a conduit à une adoption un peu "forcée" du télétravail, a rendu les coûts de la vie citadine plus prégnants. "Elle a amplifié les coûts de la vie urbaine, notamment l’importance des coûts du logement et de l’exiguïté des logements sur les populations jeunes", dit la chercheuse. "Ces dernières n’ont plus pu tellement profiter des avantages de la vie citadine du fait des mesures de distanciation sociale et, de fait, voient beaucoup plus les coûts associés à la vie en ville que les avantages."

Si l’épidémie se calme, les avantages de la vie citadine seront à nouveau présents, a priori. "En particuliers, les entreprises vont rester concentrées sur les grands marchés pour exploiter leurs économies d’échelles, pour réduire leurs coûts de transport, pour avoir un accès au marché plus important."

C’est donc cet arbitrage entre les coûts et les avantages qui détermine potentiellement des phénomènes migratoires dont il est difficile de prédire l’ampleur parce qu’ils vont dépendre de l’ajustement des marchés immobiliers. "Ce qu’on voit à très court terme, c’est que les prix immobiliers commencent à flamber dans certaines villes moyennes et dans le périurbain alors qu’avant, ils étaient beaucoup plus élevés dans le centre", constate la Française. "Ces effets-là de capitalisation de dépréciation foncière tendent à montrer qu’il y a un processus de relocalisation qui est déjà en coût."

Conséquences

Si les cadres quittent les centres-villes, l’on peut imaginer que cela aura un impact sur les prix immobiliers, notamment en les "détendant". "Cela pourrait donc rendre ces centres-villes par exemple plus attractifs pour des personnes qui ne peuvent pas télétravailler, donc réduire un peu les inégalités", explique Miren Lafourcade. "Mais en même temps, si les personnes les plus qualifiées ne sont pas là pour réaliser les dépenses de consommation courante, comme aller au théâtre, au restaurant, alimenter les processus culturels, cela peut rendre les grandes villes moins attractives."

Des estimations montrent qu’aux États-Unis, si le télétravail se généralisait à, par exemple, deux à quatre jours par semaine, cela pourrait induire des baisses de dépenses de consommation de l’ordre de 13% à Manhattan ou des baisses de dépenses de consommation courante à San Francisco de l’ordre de 5 à 6%. "Donc on est sur des chutes potentielles et sur une réduction de l’attractivité des grandes métropoles et des centres-villes qui est potentiellement très importante", remarque l’enseignante des Université Paris-Saclay et Paris School of Economics.

Notons aussi une tendance des entreprises à réduire la surface des bureaux, entraînant une chute des prix de l’immobilier commercial. "Mais cette réduction des surfaces des bureaux n’est pas forcément négative : elle participe à la détente des marchés immobiliers locaux. Par ailleurs, elle fait faire des économies aux entreprises qui peuvent les réinvestir dans de la formation, du capital humain, qui sont des éléments qui peuvent accroître leur productivité."

Grandes villes développées

Le télétravail, très minoritaire avant la pandémie de Covid-19, a depuis pris beaucoup d’ampleur et touche principalement les très grandes villes des pays développés. Il concerne désormais 12% de l’emploi des pays de l’Union Européenne, contre seulement 5,4% en 2019.

La part du télétravail est de 2,5% en Roumanie, 15,7% en France, 17,2% en Belgique et 25,1% en Finlande en 2020, contre respectivement 0,8%, 7%, 6,9% et 14,1% en 2019.
La part du télétravail est de 2,5% en Roumanie, 15,7% en France, 17,2% en Belgique et 25,1% en Finlande en 2020, contre respectivement 0,8%, 7%, 6,9% et 14,1% en 2019. Eurostat

Des estimations montrent qu’en France, aux États-Unis ou en Belgique par exemple, on a un réservoir potentiel de télétravail de l’ordre de 35 à 40% de la main-d’œuvre. "Cela veut donc dire qu’il y a 40% de la population, si on prend les choses à l’extrême, qui pourrait télétravailler cinq jours par semaine", traduit Miren Lafourcade.

"Ce n’est pas du tout le cas dans les pays en développement", continue-t-elle. "On est sur des chiffres beaucoup plus petits, du fait notamment des nouvelles technologies qui ne sont pas aussi bien diffusées, des investissements dans les techniques d’information et de communication qui sont plus faibles, et du fait qu’il est beaucoup plus difficile de passer au télétravail généralisé dans certains pays."

Extrait du codeco du 17/11/2021

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