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Les Grenades

"Rester barbare" de Louisa Yousfi : un essai puissant

"Rester barbare" de Louisa Yousfi : un essai puissant
19 juin 2022 à 13:064 min
Par July Robert, une chronique pour Les Grenades

Aussi court que puissant, l’essai de Louisa Yousfi est un appel à tous·tes les descendant·es de victimes du colonialisme à "rester barbare" selon la formule de Kateb Yacine.

Écrivain algérien, réduit au statut d’indigène par l’administration coloniale française, il avait cette formule : "Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare".

Pour l’autrice, cette affirmation n’est pas uniquement une prescription esthétique, une injonction à garder une vitalité pour se donner la possibilité de parler, d’écrire, de développer son art. Il s’agit surtout de s’autoriser à produire du récit politique qui ne soit pas ancré dans ce que la société attend de celles et ceux qu’elle qualifie de "personnes intégrées".

Un mot d’ordre dans cet ouvrage, celui de s’émanciper de la langue du civilisateur pour retourner le stigmate. Ou l’emploi du mot barbare comme une fierté.

Pour domestiquer un barbare, il faut commencer par lui enseigner la liberté. ‘Sois libre’, c’est comme ça qu’on dit pour l’attirer dans ses filets. L’avantage, c’est qu’il comprend tout de suite. ‘Sois libre’ à son adresse, ça veut dire : soit libéré des tiens, de leurs traditions, de leurs archaïsmes qui les figent en un bloc homogène et opaque. Sois libre de les trahir, maintenant que tu parles sous notre protection.

Quand la langue pose des murs

Convoquant tour à tour Chester Himes, Toni Morisson, Booba ou encore PNL, elle analyse les récits que ces artistes ont construits pour ne pas tomber dans l’appropriation culturelle et éviter de se fondre dans l’universel. Grâce à leurs plumes, ces artistes sapent tout ce qu’on attend d’elles et eux.

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Ainsi, des chanteur·euses de rap dont les sociologues se demandent ce qu’iels cherchent à exprimer, elle dit : "Au contraire, ce qui agite son geste, c’est de saper tout ce qu’on attend de lui. ‘Détruire la langue’, disions-nous. Qui s’effraie à cette perspective ? Qui s’en amuse ? C’est à cet endroit qu’une première délimitation peut être posée. Soyons clairs cependant : une langue ne peut pas tout à fait se détruire. Ce qui peut être saboté, en revanche, c’est la prétention en elle de faire ‘identité’."

Et c’est bien de cela dont il est question, depuis le poète Yacine au rappeur·euses d’aujourd’hui : la langue française a posé des murs qui ne demandent qu’à être détruits par celles et ceux qui ont été triés à l’entrée. Non, iels ne renieront rien, pire encore, iels revendiqueront leur barbarie, mais aussi leur sensibilité pour se raconter en humains sans se livrer aux bons sentiments de la civilisation.

Ce faisant, les barbares apprennent à se voir et se connaître autrement que par le petit trou de serrure où les sciences sociales ambitionnent de les observer. […] Le rap a forgé une loupe. À travers elle, on redécouvre une vérité qu’une vie d’humiliation suffirait à faire oublier : tout en nous fait monde. Et cette richesse intérieure, infinie et inexplorée, n’a pas seulement voix au chapitre. Elle peut prétendre au livre tout entier.

Rompre avec son rôle assigné

Pour "rester barbare", les artistes convoqué·es par l’autrice déjouent sans relâche les charmes du système. Et contrairement à ce qu’elle prétend, Louisa Yousfi doit être intégrée dans ce panel. Elle se déclare bonne élève de la République, bonne indigène aux cheveux lissés et à la langue domestiquée, affirmant que ce sont les rappeur·euses qui ont parlé pour elle, non pas d’elle mais pour elle. Soit.

Néanmoins, en rompant avec son rôle assigné et le traitement de faveur dont elle peut bénéficier, Louisa Yousfi se départi brillamment des politiques qui sont construites pour appâter les siens et les siennes en les détournant de leurs intérêts, pour jeter un pavé dans la mare autour de la perception des "ensauvagé·es" : "On les disait affreux, sales et méchants. Nous leur referons une beauté, en racontant exactement l’inverse. On tâchera de ne rien laisser traîner de douteux ou de compromettant. Tout sera effectivement ‘lavé’. C’est un pied de nez, une manière de dire : le racisme ne nous a pas détruits comme vous l’escomptiez. Il n’a pas rongé en nous la conviction profonde que nous avons de notre moralité. Au contraire, plus vous nous tourmentez, plus notre conviction s’affermit. Nous sommes désormais des humains ‘augmentés’ par l’épreuve du rejet. Si le racisme espérait créer des monstres, il ne se débat véritablement qu’avec un seul, le plus redoutable de tous : un monstre de dignité."

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Le récit de Louisa Yousfi est un essai poignant rassemblant les textes de personnalités pour lesquelles la barbarie, plus qu’un acte de révolte, est un acte d’affirmation, une raison d’être. Pour elles et eux, et donc pour l’autrice également, l’émancipation n’est possible que par l’affirmation de sa condition.

Même si, selon elle, on lui a ouvert la porte sans qu’elle n’ait eu besoin d’y frapper, il est admirable et nécessaire que Louisa Yousfi l’ait franchie pour écrire ce "Rester barbare".

Rester barbare, La Fabrique éditions, 2022

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July Robert est traductrice et autrice.

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