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"Résidents de la république" d'Alain Bashung, ou la licence poétique qui déplore la présidence de Nicolas Sarkozy

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Résidents de la république, extrait du dernier album d’Alain Bashung, Bleu pétrole, sorti en mars 2008, est une chanson politique de l'artiste français et qui a marqué la carrière de l'auteur du texte, Gaëtan Roussel, pour une faute de conjugaison plus ou moins volontaire. Analyse.

Résidents de la république est une chanson écrite par Gaëtan Roussel, chanteur du groupe Louise Attaque, qui va livrer cinq textes pour cet album dont les très beaux Je t’ai manqué et Sur un trapèze.

L'interprétation des paroles de Résidents de la république reste ludique, labyrinthique et énigmatique. Si Bashung n’était pas facile de comprendre quand il chantait Boris Bergman ("J’ai crevé l’oreiller / J’ai dû rêvé trop fort" dans Vertiges de l’amour) – ce n’était pas plus limpide quand il chantait Jean Fauque ("On m’a vu dans le Vercors / Sauter à l’élastique" dans La nuit je mens), mais Gaëtan Roussel, ce n’est pas de la tarte… 

Un narrateur désorienté

Le texte de Résidents de la république commence par une sorte d’onomatopée : "j’sais pas-pas"… Comme pour nous annoncer que le narrateur ne sait pas ce qu’il doit penser de la situation décrite dans la chanson qui va suivre. Qu’il est désorienté, voire désabusé, désenchanté. Et on comprendra plus loin dans le texte de la chanson, ce qui semble l’avoir déçu.   

Pourtant, il évoque cette déception, à venir, dès les premiers mots… "Un jour, je t'aimerai moins. Jusqu'au jour où je ne t'aimerai plus / Un jour, je sourirai moins. Jusqu'au jour où je ne sourirai plus / Un jour, je parlerai moins. Jusqu'au jour où je ne parlerai plus / Un jour, je courrai moins. Jusqu'au jour où je ne courirai plus".

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Une faute de conjugaison pas anodine

Oui, il y a bien une faute de conjugaison qui fait un peu mal aux oreilles. "Courir" à la première personne du futur, ce n’est pas "je courirai", mais "je courrai".  

Cette faute de français est très intéressante. Comment faut-il l’interpréter? Certains disent que c’est une pure erreur de conjugaison, qu’on ne peut pas la justifier parce qu’elle n’est pas contextualisée, elle n’est pas parodique. On n’entend pas qu’il fait exprès de se tromper… On aurait pu comprendre la maladresse si elle venait, par exemple, d’un enfant, Comme dans J’ai 10 ans d’Alain Souchon où le chanteur chante "t’arar ta gueule à la récré". Ou comme Renaud quand il chante : "Dès que le vent soufflera. Je repartira. Dès que les vents tourneront. Nous nous en allerons". Ici aussi, il y a des horreurs de conjugaison, mais on comprend d’où elles viennent.

Dans "Un jour, je courirai moins. Jusqu'au jour où je ne courirai plus", il n’y a pas cette dimension Guerre des boutons où le personnage de P’tit Gibus dit "Si j’aurais su, j’aurais pas v’nu". Et comme on ne peut pas imaginer Alain Bashung et Gaëtan Roussel ignorants de la langue française, cette faute de conjugaison est donc là pour lancer un pavé dans la mare du bon usage… C’est une façon un peu sauvage de dire "Je fais ce que je veux avec mon texte. Et comme j’ai besoin d’une rime après 'un jour je sourirai', j’écris 'un jour je courirai'"…  C’est ce qu’on appelle la licence poétique, ou la perspective "what the fuck" de l’univers linguistique de Bashung.

Gaëtan Roussel raconte que Bashung a accepté le texte tel quel, avec la bourde de conjugaison. Bashung s’est expliqué sur cette aberration. Dans Libération, il affirmait : "La faute est peut-être une coquetterie, pour dédramatiser. Les textes de mes chansons n'ont jamais prétendu à donner des leçons de français, au contraire". Ce qui est évidemment faux : comme les chansons de Barbara, les chansons d’Alain Bashung sont des leçons de français. La faute de français dans Résidents de la république a fait débat au point où Gaëtan Roussel la commentera dans une de ses chansons.

Dans Tu ne savais pas il dit "Tu ne savais pas que tu courirais un jour, c’est vrai le temps passe, elle est fou cette faute d’orthographe".

La socialiste Ségolène Royal influencée par la droite de Sarkozy

Alain Bashung aux Victoires de la Musique 2009

"Hier, on se regardait à peine. C'est à peine si l'on se penchait / Aujourd'hui, nos regards sont suspendus. Résidents, résidents de la République / Où le rose a des reflets bleus. Résidents, résidents de la République / Des atomes, fais ce que tu veux".

Si on fait l’association phonétique entre 'résident de la république' et 'président de la république', on peut doucement se diriger vers une explication de texte qui viserait le sujet de la politique, et la désillusion que la politique a engendré chez le narrateur. Sujet politique confirmé par l’allusion à la couleur rose et à la couleur bleu. 

Le rose ferait référence au Parti Socialiste et le bleu à l’UMP, parti de droite, dont le chef de file Nicolas Sarkozy est élu président de la République en 2007. "Où le rose a des reflets bleus" ferait référence aux accents de droite contenus dans le programme des socialistes incarnés par Ségolène Royal adversaire de Sarkozy en 2007. Plus généralement, la phrase "Où le rose a des reflets bleus" peut aussi évoquer le déplacement de la gauche ouvrière vers la gauche caviar.  

Quant à "des atomes, fais ce que tu veux", la phrase se rapporterait à la politique des deux candidats sur le dossier du nucléaire. Et lorsqu’on sait que la chanson a été créée après l’élection de Sarkozy, et que Bashung avait plutôt la tendance à gauche, on peut alors mieux comprendre ces mots "Hier, on se regardait à peine. Aujourd’hui, nos regards sont suspendus"

Dans une interview accordée au mensuel Marie-Claire, un mois avant son décès, Alain Bashung disait : "Certaines chansons sont biscornues ou surréalistes, mais elles doivent l’être avec une certaine justesse pour toucher à ce point". Résident de la république fait partie de cette catégorie.

On ne peut pas aimer la chanson française sans connaître les chansons de Bleu pétrole.

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