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Rencontre avec le nouveau propriétaire de la maison Saint-Cyr: "On se dit qu'on a beaucoup de chance"

La maison Saint-Cyr, érigée en 1902 et aujourd'hui entièrement restaurée.
12 déc. 2019 à 13:13 - mise à jour 12 déc. 2019 à 13:136 min
Par Karim Fadoul

Une façade étroite de quatre mètres à peine qui s’élève tel un piton de pierre et de fer. Avec ses courbes envoûtantes qui rappellent la flore et la faune, la maison Saint-Cyr exécute sa danse devant celles et ceux qui l’admirent depuis 1903. Cette bâtisse est le marqueur du square Ambiorix à Bruxelles et fait partie – nous ne sommes pas objectifs, non – du top 5 des façades Art nouveau les plus emblématiques au monde. Une réalisation de Gustave Strauven, disciple de Victor Horta, occupée depuis quelques mois à peine par son nouveau propriétaire.

Augustin Siaens, 46 ans, travaille dans la finance et est devenu propriétaire de la maison Saint-Cyr en 2013. Il lui aura fallu patienter six ans, six longues années de travaux, avant de pouvoir occuper son bien acquis pour un montant qui restera secret. Avant Augustin Siaens, les propriétaires se nommaient, dans l'ordre, Georges Saint-Cyr le peintre commanditaire de la construction, la famille Leurs, la danseuse Chamie Lee, l’antiquaire Daniel Carpentier de Changy dans les années 2000 (un achat à quelque 700.000 euros à l’époque) avant une revente au groupe immobilier Movast. La maison a même été utilisée comme squat. "Mon épouse et moi l’avons acquise parce que nous la trouvions belle. Mais aussi parce que nous trouvions regrettable qu’une maison aussi connue et qui représente pas mal de choses pour Bruxelles soit à l’abandon", explique à la RTBF le propriétaire qui préfère rester discret et refuse la photo. "Elle a été inoccupée depuis 2002. Elle est restée dans un état de décomposition avancée. L’acquisition a été réalisée dans un souci de protection du patrimoine bruxellois".

Une maison inoccupée pendant plusieurs années

Acheter un bien aussi prestigieux est une chose, le restaurer en est une autre. La maison Saint-Cyr est classée depuis 1988. Les Monuments et Sites seront donc d’une vigilance extrême quant au chantier (on parle d’un budget d’un million d’euros) et il faut faire appel à un architecte spécialisé dans ce type d’opération de sauvetage. Le propriétaire se tourne vers le bureau MA2 de Francis Metzger. Celui-ci avait déjà procédé à la restauration de la façade entre 2008 et 2009. "L’objectif initial était de proposer la maison à la location", détaille d’abord Augustian Siaens. "Au fil des travaux, on s’y est beaucoup attaché et on a décidé de l’habiter."

Mais avant, les ouvriers sont entrés en action. "Tout d’abord, on effectue des études historiques. Des spécialistes de l’IRPA, l’Institut royal du Patrimoine artistique sont venus dans la maison pendant plus de six mois pour réaliser des sondages, déterminer les peintures d’origine, le papier peint d’origine, les différentes fonctions des pièces… Des études historiques existaient, mais pas d’aussi fouillées que celles de l’IRPA. Ensuite, il y a la mise en point du permis d’urbanisme. C’est un permis déposé auprès de la Région bruxelloise et non à la Ville de Bruxelles, tout simplement parce que le bien est classé. Cela prend du temps. Et puis il faut rentrer un dossier pour l’obtention des subsides à la rénovation. Comme le bien est classé, intérieur et extérieur, on peut bénéficier de subsides pour certains postes du chantier. Ce n’est qu’après toutes ces étapes que le chantier en tant que tel a pu débuter. Ces étapes sont longues, elles permettent de bien connaître le bâtiment et de ne pas avoir de surprises pendant le chantier. C’est ce qu’on voulait: ne pas tomber sur un os qui retarde les travaux."

La cage d'escaliers autour de laquelle s'articule la maison.
La cage d'escaliers autour de laquelle s'articule la maison. RTBF

Six années de restauration : c’est long mais ça en valait la peine

2013-2019, six années avant de s’installer. "C’est long mais je ne partais pas dans l’inconnu. Je m’étais pas mal renseigné avant. J’ai visité la maison avec l’architecte pour savoir où en allait en terme de délais et de budget. Ce sont des éléments à prendre en compte. C’est long mais ça en valait la peine. Pas de découragement même si la dernière année était plus difficile en termes de patience. Mais j’étais bien préparé. J’avais rencontré d’autres propriétaires de maisons classées qui m’ont dit qu’un délai de six ans n’était pas si exceptionnel."

La maison Saint-Cyr, c’est tout de même 370 mètres carrés répartis sur cinq niveaux avec une cage d’escalier au centre surmontée d’une verrière. La disposition des pièces est classiquement bruxelloise avec trois pièces en enfilade. Peu d’éléments Art nouveau subsistent à l’intérieur, si ce n’est au sous-sol. Au fil des ans, les traces ont disparu au profit d’aménagements plus surprenants comme ce salon japonisant au premier étage. Mais une chose est sûre : on est bien dans une bâtisse datant du tout début du 20e siècle avec ses boiseries, ses mosaïques, ses vitraux… Entre les éléments historiques, des touches plus modernes font leur apparition, intégrant des équipements comme des radiateurs et le chauffage central, une cuisine, des sanitaires, l’électricité aux normes…

La première nuit quand on dort ici, c’est très bizarre

"La première fois quand on dort ici, la première nuit, c’est très très bizarre", se souvient Augustin Siaens. "Après, on se dit qu’on a beaucoup de chance de pouvoir profiter de cette maison au quotidien. Et dans la mesure du possible, on essaie d’en faire profiter d’autres personnes notamment lors du Banad (Brussels Art nouveau et Art déco) Festival, lors des journées du Patrimoine en 2020… On y tient. Ayant bénéficié de subsides publics, à hauteur d’un tiers, il nous paraît normal d’ouvrir la maison, autant que faire se peut, au public. De temps en temps, nous organisons des visites privées mais qui restent exceptionnelles. Nous essayons de les limiter parce que la maison ne se prête pas à des visites intensives." D’ailleurs, pour ces candidats à la visite, pas question de leur montrer à l’avance des photos de toutes les pièces, à l’exception de la cage d’escalier. "Je veux conserver cette part de mystère", nous prévient Augustin Siaens, nous stoppant dans notre élan lorsque nous souhaitons prendre quelques photos.

La façade avant sa restauration en 2008 et 2009.
La façade avant sa restauration en 2008 et 2009. HERWIG VERGULT - BELGA

On l’a dit : la première idée des propriétaires était de faire de la maison de Saint-Cyr une maison d’hôtes. "C’était l’idée initiale. Mais nous nous sommes rendu compte au cours du projet que c’était une maison assez fragile. On voyait mal des gens débarquer chaque week-end avec des grosses valises et faire des coups dans la cage d’escalier. Nous aurions pu la louer pour de longues périodes. Mais la législation bruxelloise est de plus en plus restrictive en ce sens. Le principal souci aurait été que la maison souffre de locations à court terme."

Il faut déplacer l’arrêt des bus

Augustin Siaens tient à son bien comme tous les Bruxellois amateurs de patrimoine. Un attachement qui dépasse également nos frontières. Chaque jour, des dizaines voire des centaines de visiteurs, belges et étrangers, s’arrêtent devant la maison Saint-Cyr pour l’admirer des minutes entières, pour en comprendre la complexité et fixer chaque détail. Une contemplation qui peut être perturbée, très régulièrement, par le passage des bus de la STIB (les lignes 60, 63 et 64). L’arrêt est planté devant l’édifice ou presque. "Le problème, c’est la fréquence des bus qui est très très élevée. On ne peut pas accepter des visites en permanence mais la façade est très connue. De nombreuses personnes, des groupes, des cars, s’arrêtent et font le tour de la façade, tous les jours. Ils se mettent sur le trottoir en face. Toutes les deux minutes, le guide doit cesser de parler parce qu’il y a un bus qui s’arrête pile-poil devant la maison. Cela gêne une bonne visite extérieure de la maison. Et pour l’image de Bruxelles, je trouve cela un peu triste. Un des bâtiments Art nouveau les plus emblématiques de Bruxelles est caché par un trafic de bus incessants. Je m’interroge également sur les conséquences que le passage de dizaines de bus par heure peut avoir sur la stabilité du bâtiment."

Un morceau de la grille volé

Et puis il y a les usagers des transports en commun, pas toujours aussi bienveillants et délicats avec la maison Saint-Cyr. "Nous venons de remplacer un morceau de la grille qui a été volé. Des gens avec leur clé font aussi des graffitis sur la grille quand ils ont du temps à perdre en attendant le bus". La solution préconisée par la propriétaire : une diminution de la fréquence de passage des bus voire un déplacement de l’arrêt. Le square Ambiorix est suffisamment grand pour permettre cette alternative. "Des solutions peuvent être trouvées assez facilement", estime le propriétaire qui lance un appel à la STIB et à la Ville de Bruxelles, gestionnaire de la voirie.

Des solutions à court terme pour un bien aujourd’hui sauvé. "La maison est rénovée et repartie pour cent ans", se réjouit Augustin Siaens. "Et nous, nous allons continuer à en profiter et à en faire profiter le plus de gens possible."

La restauration de la maison Saint-Cyr a obtenu le Prix européen 2019 d’intervention dans le patrimoine architectural.

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Archives : Journal télévisé du 22/01/11

La maison Saint-Cyr en 2011

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