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Rencontre au sommet avec Jeff Mills, Jean-Phi Dary et Prabhu Edouard

© Onassis Foundation, 2021_Pinelopi Gerasimou

03 nov. 2022 à 16:00Temps de lecture6 min
Par Guillaume Scheunders

De passage à Bozar dans le cadre du festival Nuits Sonores & European Lab Brussels, Jeff Mills, Jean-Phi Dary et Prabhu Edouard présentaient leur live Tomorrow Comes The Harvest. L’occasion de s’asseoir quelques minutes avec les trois virtuoses pour évoquer ce projet riche et singulier, parler de leur vision de la musique, de l’héritage de Tony Allen ou d’accomplissement personnel. Échange exclusif avec un trio d’exception.

17h. Le sound check des trois musiciens n’est toujours pas terminé à l’heure où est censée démarrer l’interview. Un bref coup d’œil sur la feuille de route de la journée nous permet de nous rendre compte qu’ils ont démarré leurs réglages trois heures auparavant. Sur scène, ils jouent, accordent autant leurs instruments que leurs cerveaux, Jeff Mills descend au milieu de la superbe salle de Bozar pour vérifier que le son proposé soit optimal… Rien n’est laissé au hasard, sauf le concert du soir, puisqu’il consiste en près de deux heures d’improvisation entre les trois collègues. Un show hors du temps et de l’espace, mené à la baguette par la légende de Detroit derrière ses séquenceurs et autres machines, Jean-Phi Dary muni de quelques claviers et synthétiseurs ainsi que Prabhu Edouard, assis au milieu de ses tablas (tambours indiens). Dans une harmonie pure, ils ont captivé la salle, exprimant leur ressenti du moment à travers leurs instruments. Comme si ces derniers étaient les prolongements de leurs consciences réunies. Un spectacle qui laisse sans voix tant il transporte nos émois.

Notre musique ne recherche pas la tendance, ne suit pas les codes de la pop. Son but, c’est de créer quelque chose auquel les gens peuvent se raccrocher à un moment donné. C’est la meilleure chose qui puisse arriver à un groupe : jouer ce que ses musiciens ressentent à un moment précis, ne pas se répéter mais extraire des sentiments.

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There Is No End

Avant la composition que nous avons pu applaudir, Tomorrow Comes The Harvest était porté par un certain Tony Allen, accompagné de Jeff Mills. Une idée de mélange subtil d’univers née au milieu des années 2010. "Le projet a démarré il y a quelques années quand Tony m’a invité dans son studio pour le rencontrer. De cet échange est née une amitié et l’idée de jouer ensemble pour créer quelque chose de nouveau. C’était la rencontre du monde de la musique électronique avec celui de l’afrobeat et du jazz", explique la légende de la techno. Même s’ils ont sorti un album studio ensemble, l’ambition est toujours restée braquée sur le live, sur la spontanéité de l’improvisation. "À chaque performance, il y avait la possibilité de créer quelque chose de nouveau et de repenser l’idée de jazz, d’électronique ou de musique en général."

Seulement, en 2020, la mort tragique d’Allen aurait pu rebattre les cartes du projet et le condamner à croupir dans la tête de Jeff Mills. Sauf que le plan était clair dès le début. Comme l’énonce clairement le titre de l’album posthume du batteur : There Is No End. "On n’a pas eu à se poser de questions quant à la continuité du projet. Après quelques mois de réflexion, on a redémarré à trois. C’est sa création. L’idée de la continuer, même après que nous trois sommes partis aussi, fait partie du plan."

Jeff Mills
Jeff Mills © Onassis Foundation, 2021

Supersub

Orphelin de son créateur, Tomorrow Comes The Harvest se devait de trouver un remplaçant, Jean-Phi Dary faisant déjà partie de l’aventure avec les deux fondateurs. Alors qu’il préparait un live orchestral du côté de Toulouse pour son projet Lost In Space, Jeff Mills et le chef d’orchestre ont fait venir Prabhu Edouard pour jouer à leurs côtés. "J’étais vraiment chanceux de pouvoir être là et de découvrir une nouvelle facette de Jeff. Il m’a dit 'Je ne te demande pas de jouer, mais de raconter une histoire'. J’ai directement adoré cela, ce rapport au son non pas en tant que contenu musical ou technique, mais en tant que contenu narratif", précise le Franco-indien. Par la suite, le choix s’est posé sur lui pour perpétuer l’héritage de Tony Allen, remplaçant l’afrobeat par le son des tablas. "C’était assez unique de rentrer dans ce projet, ajoute-t-il, Je suis un énorme fan de Tony Allen même si je ne joue pas le même instrument et qu’on n’appartient pas aux mêmes traditions. Au début, je l’écoutais beaucoup, puis je me suis dit que je devais me détacher de ce qu’il faisait. Parce qu’on peut suivre ses pas mais pas être dans ses chaussures. C’est plus important que suivre sa philosophie que sa façon de jouer." Et quant à la pression de lui succéder, il ne l’a pas forcément sentie : "Il est comme l’un de mes gourous. Quand tu joues pour ton gourou, tu joues pour un guide et tu le ressens comme une bénédiction."

Prabhu Edouard
Prabhu Edouard © Onassis Foundation, 2021

Avec la manière

Se pose tout de même la question de la manière. Comment les musiciens abordent-ils ce genre de représentation ? La musique proposée rassemble certes les sonorités et influences de chacun sans qu’on puisse pour autant la ranger dans une case. Mais comment jauger ? Comment garder une cohérence pendant deux heures de concert ? "Ça dépend vraiment de comment tu te sens à ce moment-là, de ce que tu entends et de ce que tu as envie de répondre musicalement, développe le co-fondateur d’Underground Resistance. Je ne suis pas sûr que l’on puisse raisonner en termes de genres. Lorsque l’on mixe tout ensemble, c’est difficile d’extraire certains éléments. Le mieux, c’est juste d’écouter, d’être ouvert." Ce à quoi Jean-Phi Dary surenchérit : "C’est à propos de ce que tu ressens sur le moment. L’instrument devient juste une nouvelle façon de traduire les mots. C’est un peu comme une conversation." Disposés en triangle, accentuant la dimension intime de la prestation, Dary et Edouard jouent sous la houlette du producteur de Detroit. "Il marche quelque part et nous sommes avec lui. Lorsqu’il décide de prendre un autre chemin, on le suit. C’est une histoire entre nous. C’est notre affaire, mais on la rend publique. Je pense que c’est assez unique, d’habitude la scène est assez ouverte et les musiciens jouent pour la foule. Ici, on joue entre nous et il s’avère qu’il y a un public", détaille Prabhu Edouard.

C’est plus comme un laboratoire. Chacun amène quelque chose et on teste pour voir ce qu’il va se passer et tout évoluer de cette manière-là. -Jeff Mills

Tomorrow Comes The Harvest creuse profondément, nous pousse à développer et explorer notre subconscient par la musique. Un rituel cathartique et une finalité essentielle pour Jeff Mills : "Je pense que là où la musique est la plus efficace, c’est quand elle peut te faire voyager. Quand elle te transporte à un point où tu oublies que tu écoutes de la musique et où tu commences à ressentir certaines choses que tu n’avais pas en toi en arrivant." Et Jean-Phi Dary d’ajouter : "Parfois, ce n’est même plus avec la musique, c’est dans ta vie. Par exemple, quand tu aides les gens, tu te sens mieux."

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Jeff Mills, le sage

À presque 60 ans et après plus de 40 ans de carrière, comment "The Wizard" aborde-t-il la musique en 2022 ? Lorsqu’on lui demande s’il cherche toujours à s’améliorer ou à se renouveler, sa réponse est sans équivoque : "Je pense qu’une fois que j’ai appris à utiliser mes machines et à mixer deux disques ensemble il y a plus de 40 ans, j’avais tout l’aspect pratique dont j’avais besoin." Mais cela ne signifie pas qu’il n’évolue plus. "Je deviens plus vieux et j’aborde tout différemment parce que j’ai plus d’expérience. Et quand je parle d’expérience, je parle de la vie. Tu as plus de choses à dire parce que tu as vécu plus de jours, plus d’années et tu peux traduire la manière dont tu te sens de manières variées au fil du temps. Ce n’est pas devenir meilleur, c’est apprendre à être plus persuasif, plus clair. À un certain point, je pense que tu ne peux plus t’améliorer. Tu as appris l’essentiel et ta personnalité prend le relais. Tu joues selon ton humeur avec les compétences que tu possèdes. Peut-être qu’une fois de temps en temps tu tombes sur quelque chose de nouveau et tu découvres, mais pour l’essentiel, tu écoutes quelqu’un qui grandit, tu écoutes la vie de quelqu’un." Sur ces paroles inspirantes, il est rejoint par ses compatriotes : "L’ego n’est plus au premier plan et se retrouve dépassé avec le temps.", philosophe Jean-Phi Dary, ce sur quoi embraye Prabhu Edouard, pour le mot de la fin : "Quand tu es jeune, tu veux être bon. Quand tu deviens plus âgé, tu veux être vrai."

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