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Environnement

Remplacer le PIB par un indicateur basé sur la santé : une manière de sortir de la crise de la biodiversité ?

04 févr. 2022 à 11:51Temps de lecture9 min
Par Marie-Laure Mathot

La biodiversité est en péril et il faut des changements drastiques si on veut la sauver. Cette biodiversité nous en faisons partie, la sauver, c’est nous sauver. Si on continue de consommer à outrance les ressources de notre planète, on court à notre perte. C’est en substance le message d’une cinquantaine de scientifiques qui ont sorti un rapport en ce début d’année 2022 sur les moyens d’atteindre des objectifs ambitieux de conservation du vivant.

Ces objectifs sont fixés dans le cadre de la COP15 sur la biodiversité dont une partie a eu lieu en ligne en octobre dernier et l’autre partie pourrait avoir lieu en présentiel fin avril après plusieurs reports. La raison officielle : la crise sanitaire. Les autres : les tensions entre la Chine et les Occidentaux. Et enfin, parce que les différentes Parties doivent déterminer la direction à prendre pour préserver la biodiversité et les écosystèmes et il y aurait comme qui dirait des difficultés à trouver le GPS.

Voilà pourquoi les scientifiques du programme de recherche bioDiscovery et du Groupe sur l’observation de la Terre, réseau d’observation de la biodiversité, ont sorti leur rapport à la mi-janvier avec 21 recommandations. En voici une au hasard (ou pas), la 14e qui dit ceci :

"Intégrer pleinement les valeurs de la biodiversité dans les politiques, les réglementations, les plans de développement, les stratégies de réduction de la pauvreté, les comptes et les évaluations des impacts environnementaux à tous les niveaux de gouvernement et dans tous les secteurs de l’économie, en veillant à ce que toutes les activités et tous les flux financiers soient alignés sur les valeurs de la biodiversité les flux financiers soient alignés sur les valeurs de la biodiversité."

Dit autrement : sortir d’une logique de croissance purement économique pour entrer dans une croissance qui prenne en compte la biodiversité.

S’il fallait donner un exemple de comment nos indicateurs actuels mènent à notre perte environnementale, ce serait peut-être celui des "slots" dont nous vous parlions il y a quelques semaines : des avions qui volent à vide pour garder leurs créneaux horaires et éviter de trop grosses pertes économiques mais qui font fondre deux kilomètres carrés de banquise et ce, de manière irréversible.

L’économique l’emporte sur le reste

Si les règles européennes avaient été pensées sur base de l’empreinte carbone plutôt qu’en euros, la logique aurait probablement été tout autre. Un exemple parmi d’autres qui montre l’impact d’un profit purement économique. Selon les différents rapports sur la biodiversité et les changements climatiques, cet impact pourrait courir à notre perte. Le documentaire 'Animal' de Cyril Dion parle même de la cause d’une 6e extinction de masse.

Dans ce documentaire, on y retrouve notamment l’économiste français Eloi Laurent. Il est chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques et enseigne à Sciences po Paris et à l’Université de Stanford. Il est aussi auteur de "Et si la santé guidait le monde ? L’espérance de vie vaut mieux que la croissance.". Pour lui, il n’est pas tant question de parler de décroissance du PIB que de changer complètement d'échelle, pour mettre le bien-être humain et non-humain au cœur du système économique.

Le PIB est dépassé

"Le produit intérieur brut a été inventé en 1934, c’est l’étendard d’un système de pensée qui a presque un siècle. Il est donc logiquement complètement dépassé au XXIe siècle, analyse l’économiste français. Pour une raison simple : d’un côté la croissance économique, de façon tout à fait visible, détruit la biosphère. Elle accélère le changement climatique, détruit les écosystèmes et anéantit la biodiversité." Un constat qui rejoint celui des scientifiques auteurs du rapport sur la biodiversité.

L’illusion d’une augmentation du bien-être

"Et de l’autre côté, continue le professeur, la croissance économique donne l’illusion d’une augmentation du bien-être humain. On a l’impression que quand on a plus de croissance, on a plus de tout ce qui nous importe : l’éducation, la santé, le revenu, l’emploi. Le problème, c’est que c’est faux. Quand on regarde concrètement les chiffres et que l’on compare l’espérance de vie à la croissance économique, on se rend compte de cette illusion."

Il prend pour exemple les chiffres sur l’espérance de vie de l’Insee, l’Institut national de la statistique et des études économiques en France. On peut y lire que "l’espérance de vie à la naissance s’établit à 85,4 ans pour les femmes et à 79,3 ans pour les hommes : en hausse par rapport à 2020, année où elle avait fortement baissé du fait de la pandémie, mais toujours en dessous du niveau de l’année 2019."En Belgique, même constat. "En 2020, l’espérance de vie à la naissance s’élève à 80,8 ans pour la population totale, a analysé Statbel. L’espérance de vie à la naissance a diminué d’un an par rapport à 2019 pour la population totale. Comme la pandémie du Covid-19 a eu un effet important sur la mortalité, ce calcul utilisant les tables de mortalité a également un effet important sur l’espérance de vie."

Statbel

Et pendant que l’espérance de vie reste inférieure à son niveau d’avant crise, le PIB, lui, retrouve ses 5,6% sur base annuelle pour 2021 en Belgique.

Bureau fédéral du Plan

Mais quel est le rapport avec la biodiversité et la conservation de notre environnement ? Et bien parce que ce qui a fait baisser cette espérance de vie, comme l’explique Statbel, c’est le Covid 19. Une maladie qui viendrait du monde sauvage, une zoonose. Ces maladies apparaissent quand l’humain va trop loin dans son exploitation de la planète. "Il y a un lien entre la destruction des écosystèmes, le commerce des espèces sauvages et l’apparition et la propagation de ces zoonoses", explique le WWF Belgique. Et cet aspect de mauvaise santé, il n’apparaît pas dans nos indicateurs.

"Vous avez donc l’illusion que la crise est terminée parce que le produit intérieur brut a retrouvé son niveau d’avant crise et que la croissance repart très fort, explique Eloi Laurent. Mais la réalité c’est que ça nous masque complètement une vraie crise majeure : la crise de la santé. La France est dans un état vraiment préoccupant du point de vue à la fois de la santé physique mais aussi de la santé mentale. On peut parler d’urgence sanitaire"

Des difficultés physiques et psychologiques rencontrées en Belgique également. Un chiffre parmi d’autres, celui des appels à prévention suicide publiés récemment : En 2020, les appels étaient déjà en augmentation de 24% par rapport à 2019. En 2021, ce sont 22.000 appels qui ont été enregistrés, soit une augmentation de 20% par rapport à 2020.

"Vous allez dans le mur"

"Le covid a révélé toute l’étendue de l’épidémie de maladies chroniques et les comorbidités, constate Eloi Laurent. Et le covid a aggravé un certain nombre de problèmes lancinants et notamment la santé mentale, délaissée par les pouvoirs publics en France. Et ça, vous ne le voyez pas en utilisant des indicateurs comme le produit intérieur brut et la croissance économique. Il faut regarder les indicateurs de santé et les regarder dans le détail."

Conclusion pour l’économiste français : "Si vous décidez de piloter votre système économique avec un indicateur qui, d’un côté, détruit les fondations du bien-être humain et, de l’autre, vous empêche de comprendre et donc d’améliorer le bien-être humain, vous allez dans le mur."

Et c’est ce qu’il est en train de se passer, constatent les scientifiques. "Nos systèmes sont devenus autodestructeurs au XXIe siècle, continue Eloi Laurent. Ils travaillent à leur propre perte en sapant leurs fondements naturels. La raison pour laquelle il faut absolument gouverner l’économie différemment, c’est tout simplement parce que nous sommes en train de nous diriger à très vive allure vers des crises écologiques qui se traduiront par une très forte insécurité sanitaire."

Pourquoi ne change-t-on pas nos indicateurs ?

Mais alors, pourquoi ne le fait-on pas ? Pourquoi ne change-t-on pas les indicateurs ? "On pense que les indicateurs et impératifs économiques sont intangibles et inflexibles, répond Eloi Laurent. Mais ce qui est intangible et inflexible, c’est la physique et la biologie. Tous les indicateurs économiques, on peut les changer. On peut redéfinir l’inflation, la croissance, la dette ou le déficit. On n’a pas cessé de le faire. Par contre, on ne peut pas redéfinir les quantités de CO2 qu’il y a dans l’atmosphère, ni les années d’espérance de vie. Sortir de la croissance c’est donc revenir au réel."

Autre obstacle à ce changement : le manque de liens, oui encore, mais cette fois entre l’économie et l’écologie. "Il n’y a que 5% des économistes professionnels qui se sont spécialisés sur les questions d’environnement", explique Eloi Laurent, lui-même économiste spécialisé sur ces sujets. "Donc l’économie a un énorme retard sur toutes ces questions-là et découvre à peine ces sujets. Elle les traite depuis un siècle sous l’angle des marchés, de la tarification et de la monétarisation. Et les économistes continuent à croire massivement dans la promesse de la croissance économique qui est sensée tout résoudre."

Le consensus sur le fait de devoir changer ces indicateurs est donc plutôt du côté des scientifiques qui étudient l’environnement avec des rapports non-officiels comme celui du programme de recherche bioDiscovery et du Groupe sur l’observation de la Terre. Mais aussi avec des rapports officiels comme celui du Giec, avec son rapport d’août 2021, qui dit que le seul scénario viable pour l’humanité pour rester aux alentours de 1,5° à la fin du XXIe siècle, c’est un scénario qui suppose de sortir de la croissance économique et d’aller vers le bien-être humain.

Ou encore le rapport conjoint du Giec et de l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, publié début 2021 qui préconisait de s’éloigner de la croissance économique comme objectif et horizon social pour préserver les écosystèmes et la biodiversité.

Une bio-solidarité

Ces deux visions de la croissance, Eloi Laurent les a définies avec Serge Morand, écologue, biologiste spécialisé en zoonoses, dans un article sur le site The Conversation alors que la première partie de la COP15 (la partie en ligne) allait débuter en octobre dernier. La première approche consiste à séparer l’être humain du reste de la nature alors que la seconde montre et valorise les liens qu’il existe entre les différentes espèces, formant une solidarité.

"L’approche séparatiste utilise des instruments économiques dont notamment une valeur économique de la biodiversité pour donner un prix à toutes les créatures vivantes sur la planète et espérer que les marchés économiques nous sortent d’affaire. C’est déjà une des sources de la catastrophe en cours. Donc, ce n’est absolument pas ce qu’il faut faire", affirme l’économiste.

"La santé est l’articulation entre l’humain et le reste du vivant"

"Si on continue à monétariser les espèces pour en faire des produits et les faire rentrer dans une croissance verte, tout ce qu’on va faire, c’est aggraver la crise des écosystèmes et de la biodiversité."

La solution pour Eloi Laurent est de nous voir comme faisant partie d’un tout, où chaque espèce est liée à une autre. C’est l’approche "holistique". "Il faut revenir à des considérations beaucoup plus essentielles et très bien documentées : d’un côté il y a la santé humaine. De l’autre, il y a la santé des écosystèmes et la santé de la biodiversité. Ces deux santés sont étroitement liées. La santé est en fait la grande médiation qui permet de comprendre l’articulation entre le monde humain et le reste du monde vivant."

La santé et les liens sociaux comme indicateurs économiques

C’est exactement le propos du spécialiste dans le documentaire Animal, dont le témoignage a été recueilli en décembre 2019, soit avant la pandémie et les confinements. "Les deux axes essentiels sont la santé et les liens sociaux. La santé comme médiation essentielle et les liens sociaux comme relation sociale écologique." Et de prendre l’exemple d’autres communautés sur la planète "qui arrivent à exploiter de façon soutenable les ressources naturelles et à vivre en bonne intelligence avec les autres espèces à condition d’avoir des règles, des institutions, des principes de justice dans l’exploitation de ces ressources."

Vue aérienne montrant une zone déboisée de la forêt tropicale amazonienne à Labrea, dans l’État d’Amazonas, au Brésil, le 15 septembre 2021. L’Amazonie, la plus grande forêt tropicale du monde -les soi-disant " poumons de la Terre "- dans laquelle l’human
Vue aérienne montrant une zone déboisée de la forêt tropicale amazonienne à Labrea, dans l’État d’Amazonas, au Brésil, le 15 septembre 2021. L’Amazonie, la plus grande forêt tropicale du monde -les soi-disant " poumons de la Terre "- dans laquelle l’human AFP or licensors

Illustration en Amazonie avec le problème de la déforestation. "Si on prend une carte sur la déforestation au cours des 20 dernières années (elle s’est accélérée drastiquement avec le gouvernement Bolsonaro), on voit très bien que les zones contrôlées par les communautés indigènes ont été épargnées par la déforestation contrairement aux zones contrôlées par l’Etat qui ont été en fait abandonnées aux multi-nationales."

Ainsi, "80% de la biodiversité aujourd’hui est localisée dans des zones occupées par des communautés indigènes", rappelle Eloi Laurent. De quoi inspirer les Parties qui sont censées se réunir lors de la deuxième partie de COP15.

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