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Belgique

Religion: faut-il ou non légiférer sur le blasphème?

Religion: faut-il ou non légiférer sur le blasphème?
23 sept. 2012 à 12:23 - mise à jour 23 sept. 2012 à 16:025 min
Par Jean-Claude Verset

C’est Zineb el Rhazoui, journaliste à "Charlie hebdo " qui a amorcé le débat en défendant la position de son magazine : "Nous avions le devoir de commenter l’actualité. Et l’actualité c’était précisément la réaction violente des musulmans face au film. Nous étions donc dans notre rôle et comme nous sommes satiriques, nous assumons notre côté provocateur. Maintenant, on présente les actes criminels qui ont suivi comme la circonstance logique de nos dessins et là, nous ne sommes pas d’accord. Ce sont les islamistes qui tuent qui portent la responsabilité. Nous ne faisons pas de la caricature gratuite et Charlie Hebdo était dans le mille ".

Position très différente pour Semsettin Ugurlu, président de l'Exécutif des Musulmans de Belgique, qui affirme que de nombreux gouvernements et autorités religieuses ont qualifié ce film  de provocateur.  " Il ne faut pas mélanger insulte et liberté d’expression " a-t-il insisté en mettant en avant le lien psychologique établi entre le croyant musulman et le sacré. A ce titre, il ressent les caricatures de Charlie Hebdo comme " une injure à l’égard du sacré ".

L’islamophobie, c’est quoi ?

D’origine  marocaine, la journaliste Zineb el Rhazoui argumente que l’islamophobie  n’existe pas. " Je suis athée, mais tout mon entourage est musulman. Chacun doit pouvoir émettre des critiques sur une religion sans être taxé de racisme. Lorsque je vais au Maroc, je n’ai pas le droit de me réclamer athée ni de manger en public durant le Ramadhan ".

Était-ce le bon moment ? 

Kroll se dit inquiet quand des journalistes parlent du caractère opportun ou non dans la manière de traiter l’information "On ne peut demander à un journal satirique de parler comme une diplomate du quai d’Orsay ".

Pierre Galand, président du Centre d'Action Laïque, résume son sentiment en une phrase:  "Une société qui tue les bouffons est une société qui mourra ". Et rappelle que lorsque Charlie Hebdo a titré  " Le roi des cons est mort" à l’occasion du décès du roi Baudouin, cela n’avait pas fait un drame dans la population. Pour lui, le caricaturiste a fait son travail. C’est éventuellement à l’éditeur qui a, lui, une responsabilité, à prendre la décision finale. Mais Pierre Galand reconnaît qu’il y a eu une intension perverse dans la diffusion du film. " Ce film a été envoyé en arabe pour attiser le feu ".

Charlies Hebdo a-t-il joué les provoc’

Pour Philippe Geluck, le film était de la provocation, mais les caricatures étaient, elles, légitimes. " C’est une démarche journalistique. Je salue les caricaturistes qui osent travailler dans des pays totalitaires. La caricature n’est pas de la provocation. Si je dis  que dieu n’existe pas, ce n’est pas de la provocation, c’est de l’opinion et dans certains pays religieux je ne pourrais pas dire cela ".

On peut critiquer mais pas insulter ", lui rétorque Semsettin Ugurlu qui, interrogé sur un dessin de Kroll, affirme qu’il faut toujours penser aux conséquences d’un dessin.

Albert Guigui, grand rabbin de Bruxelles se sent solidaire des musulmans lorsqu’ils se disent offensés:  "Charlie Hebdo a ajouté de l’imbécilité à l’imbécilité. Après le film il ne fallait pas ajouter de l’huile sur le feu. Nous avons aussi été caricaturés par Charly Hebdo. Cela me choque mais je ne vais pas tuer des personnes pour cela ". Le représentant juif se demande pourtant si le magazine ne cherchait pas simplement à  décupler le tirage et obtenir une visibilité mondiale.

Troisième représentant de la religion "du Livre", Tommy Scholtès, (porte-parole des évêques de Belgique) constate que, dans notre pays, la religion catholique a le sens de la dérision, mais avec une identité très forte.  Evoquant un dessin de Kroll il déclare: " Quand on dessine en représentant la croix, on touche beaucoup de gens ".

Faut-il ou non interdire le blasphème?

Edouard Delruelle, directeur adjoint du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme, avance que la liberté n’est jamais sans limite et que la liberté d’expression n’est pas absolue. " En démocratie il faut apprendre à être choqué. La limite se situe lorsqu’apparaît l’incitation à la haine. Criez mort aux juifs n’est pas une opinion. Et si le film qui a induit les violences n’est pas une incitation à la haine, l’intention des auteurs et l’utilisation qui en est faite poursuivait bien ce but. C’est le contexte qui fait qu’il y a respect du droit".

La question essentielle évoquée est celle de la nécessité, ou non, de légiférer en la matière et à réprimer les attaques contre la religion comme c’est le cas pour l’incitation au racisme.

Semsettin Ugurlu y est personnellement favorable car, dit-il " Derrière les images il y a un message caché. Cette forme de critique doit être punie par le droit international. Le blasphème doit être interdit ". Une attitude qui fait bondir Pierre Galand, président du Centre d'Action Laïque. Selon lui, même dans les pays islamiques il n’y a pas d’accord sur ce point.  "Mon droit est de dire que Mohammet n’existe pas ". Pour Kroll, l’enjeu est clair, si l’on punit la caricature, on instaure l’autocensure et l’humour disparaît.

Le blasphème, dans la religion juive, c’est insulter dieu, mais dans les fait le blasphème n’existe pas "argumente pour sa part Albert Guigui.

Pour Edouard Delruelle, il n’est pas besoin de loi pour lutter contre la haine raciale. Le blasphème doit être interdit au cœur des membres d’une même religion. Et cela ne concerne pas les autres. Le problème viendrait de ce que l’on confond la morale et le droit. " En démocratie on a le droit de choquer. Il ne faut pas légiférer, la jurisprudence  accepte même certains insultes ". 

Pour Philippe Geluck, il faut une hiérarchie dans les lois qui régissent la société. " La laïcité est le système qui permet à toutes les religions de coexister. Je ne pense pas que c’est la loi de dieu qui doit être mise en tête ". 

Tommy Scholtès, ne se dit pas davantage favorable à une loi restrictive " Dire des choses différentes parce que l’on a des dogmes différents n’est pas du blasphème. Mais il faut éviter l’injure, et accepter que l’on ne peut pas tout dire ".

Le plus opposé à une quelconque législation internationale sur le blasphème est Pierre Galand pour qui les religions n’ont pas le droit de nous dire ce qui est vexant pour elles. Les extrémistes sont pas nature violents, analyse Edouard Delruelle qui ne croit pas dans la nécessité d’une législation : " Beaucoup de musulmans ont répondu par l’indifférence à ce mauvais film "

Kroll tire sa conclusion du livre "Le nom de la rose" dans lequel il est dit : "Le rire tue la peur et sans peur il n’y a pas de foi".

Jean-Claude Verset

Les invités d’Olivier Maroy et Thomas Gadisseux étaient :

Zineb el Rhazoui, journaliste "Charlie hebdo "

Pierre Kroll, caricaturiste

Philippe Geluck, dessinateur

Edouard Delruelle, directeur adjoint du Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme

Semsettin Ugurlu, président de l'Exécutif des Musulmans de Belgique

Tommy Scholtès, porte-parole des évêques de Belgique

Albert Guigui, grand rabbin de Bruxelles

Pierre Galand, président du Centre d'Action Laïque

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