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Guerre en Ukraine

Réfugié, migrant, exilé : quels sont les mots exacts pour les personnes fuyant l'Ukraine ?

11 mars 2022 à 05:00 - mise à jour 11 mars 2022 à 09:57Temps de lecture4 min
Par Africa Gordillo

"Si les bombardements continuent comme ça, on peut s'attendre à cinq millions de migrants. Migrants…Non. On ne peut pas les appeler migrants. Ce sont des exilés, des gens qui cherchent à échapper à la guerre".  Ces mots sont ceux tenus lundi soir par le Haut Représentant de l'UE pour la politique extérieure, Josep Borell, à propos des personnes fuyant l'Ukraine depuis le début de l'invasion russe le 24 février dernier.

Migrants, réfugiés, exilés : quels sont les mots de la migration ?  Ils sont multiples, évoluent et ne se résument pas à une définition dans un dictionnaire.

Réfugié, migrant…le grand écart

"Le mot "exilé" est celui choisi notamment par des collectifs militants pour échapper à la dichotomie entre réfugié et migrant", analyse Marie Veniard, maîtresse de conférences en sciences du langage au laboratoire EDA (Education, Discours, Apprentissage) à l'université de Paris et à l'Institut Convergences Migrations.

Les deux termes, abondamment utilisés, revêtent des sens différents : "Une distinction est apportée entre un migrant économique venu sur base volontaire et un réfugié politique que les Etats sont obligés d'accueillir en vertu du droit international. On va accueillir les réfugiés avec humanité mais on va agir avec fermeté vis-à-vis des migrants", poursuit Marie Veniard.

Quand le droit s'en mêle

Par droit international, il est question de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés, aujourd'hui ratifiée par 145 Etats. Elle définit le statut de réfugié et indique qu'il ne doit pas être renvoyé dans un pays où sa vie ou sa liberté sont gravement menacées. Autrement dit, le réfugié a droit à une protection internationale.

"Il y a tout un répertoire de mots pour dire la mobilité des personnes ; des mots dont le sens n'est pas gravé dans le marbre, avec une exception pour le terme "réfugié" qui a une définition juridique, mais dont les usages dépassent largement cette définition. Quoi qu'il en soit, la Convention de Genève sur les réfugiés n'est pas faite pour protéger les gens de la pauvreté mais de la persécution, d'autant plus lorsque celle-ci s'oppose aux valeurs politiques européennes. C'est la raison pour laquelle le mot exilé s'impose dans le champ politique pour décoder la guerre en Ukraine", abonde la professeure d'analyse de discours et communication à l'ULB, Laura Calabrese, co-autrice avec Marie Veniard de l'ouvrage "Penser les mots, dire la migration".

Les mots de la crise syrienne

L'exemple de 2015 est éloquent, quand le débat était vif sur la manière de nommer les personnes fuyant la guerre en Syrie et essayant de s'installer dans d'autres pays, plus ou moins proches, parmi lesquels la Belgique. A l'époque, les dirigeants parlaient de migrants et non de réfugiés et le mot "migrant" a été largement repris par les médias. "Dans un tel contexte, les usages sont tâtonnants ; chaque dénomination est une prise de position et ça arrive souvent avec les mots de la migration, car ils ne disent pas uniquement la mobilité mais la raison de la mobilité, son caractère volontaire ou non, son caractère politique ou économique et donc légitime ou illégitime", analyse la sociolinguiste de l'ULB.

Pour preuve, la chaîne Al-Jazeera avait annoncé à l'époque qu'elle n'utiliserait plus que le mot "réfugié" pour nommer les personnes qui arrivaient quotidiennement sur les côtes méditerranéennes. Pour la chaîne d'information qatarie, le terme "migrant" ne correspondait plus à la définition du dictionnaire et était devenu un outil péjoratif qui "déshumanise" et "ôte la voix aux personnes qui souffrent".  "Les gens construisent aussi la réalité sociale des discours", explique Laura Calabrese.

Quel est le mot le plus juste ?

Et tout comme la réalité sociale d'aujourd'hui n'est pas celle de demain, les mots évoluent. Alors quel est le mot le plus juste ? "Il n'y en a pas vraiment. Le mot migrant, aujourd'hui décrédibilisé, a été utilisé au départ pour échapper à des mots comme clandestin…eux-mêmes décrédibilisés", ajoute la sociolinguiste de l'Université de Paris, Marie Veniard.  

"Les mots se chargent du discours qui sont tenus avec eux. Et au bout d'un moment, ils sont abandonnés. La question du bon mot n'est pas pertinente. Il faut des mots suffisamment justes, bons, adéquats pour nommer ces personnes à un moment donné dans la société".

Les exilés tout droits venus du 19e siècle

Pour en revenir au terme "exilés" utilisé par Josep Borell (que nous avons sollicité sans succès), il illustre une "tentative de reporter sur les personnes les connotations à la fois politiques et humanistes que ce mot a eues au 19e siècle et d'échapper à la logique binaire (migrants économiques versus réfugiés politiques), largement portée par le discours politique", comme l'indique la spécialiste de l'histoire politique et sociale du 19e siècle Sylvie Aprile, dans l'ouvrage collectif "Penser les mots, dire la migration".

Le mot "exilé" a en effet acquis son sens au 19e siècle. Il était utilisé par des exilés politiques. L'un des exemples les plus célèbres est Victor Hugo. Au siècle dernier, les personnes qui fuyaient les dictatures d'Amérique latine étaient qualifiées aussi d'exilées, voire les Espagnols qui fuyaient le régime du dictateur Franco, pour citer ces exemples.

Un terme plus neutre

"Je préfère aussi le terme "exilé" à propos des Ukrainiens", explique le directeur de recherche du FNRS et directeur du CEDEM, le Centre d'études ethniques et migratoires) à l'Université de Liège, Marco Martiniello : "L'usage des mots "migrant" ou "réfugié" nous condamne à faire une sélection entre bonnes personnes et mauvaises personnes. Le terme "exilé" est plus neutre et permet de sortir d'une approche basée sur l'urgence. Je plaide pour qu'on utilise ce terme qui englobe toutes les causes migratoires dont l'une n'est pas moins bonne que l'autre. Ça permet de casser la dichotomie les bons et les mauvais, les personnes acceptables et celles qui ne le sont pas".

Pour Marco Martiniello encore, sous couvert de langage, il ne s'agit pas, au contraire, de remettre en question l'activation de la directive protection temporaire par l'Union européenne qui permettra aux exilés ukrainiens d'obtenir un titre de séjour de manière accélérée, mais d'observer que la directive n'a pas été activée avant, par exemple en 2015, lors de la crise en Syrie. Et d'ajouter : "Que l'on prenne cette occasion pour revoir notre politique de l'asile, notre politique migratoire…parce qu'une personne égale une personne".

Les mots sont loin d'être innocents. Ils ont un sens qui dépasse celui des dictionnaires, façonnés par le discours politique voire médiatique, et forgent notre vision du monde.

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