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Réforme des pôles territoriaux : Inès dénonce une rentrée compliquée pour sa fille en situation de handicap

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06 sept. 2022 à 06:50Temps de lecture5 min
Par Camille Wernaers pour Les Grenades

La semaine dernière, l’actualité a été marquée par la rentrée scolaire, dès le lundi 29 août. Mais pour Inès*, ce début d'année s’est à nouveau fait avec "la boule au ventre". Elle est la maman de Lina*, une petite fille en situation de handicap.

"Ma fille a une infirmité motrice cérébrale (IMC), qu’on appelle paralysie cérébrale. Elle ne se déplace pas en chaise roulante, mais certaines parties de son corps ne fonctionnent pas. Son cerveau a également son propre rythme et elle est malvoyante. Cela a été un parcours du combattant pour la scolariser même la crèche cela n’a pas été simple. A l’école maternelle, si elle devait monter ou descendre trois marches, ce n’était pas possible sans aide. J’ai surtout envie de dire qu’elle est exceptionnelle. Elle est très volontaire, mais en ce moment, elle n’est pas aidée." La voix de la maman se brise. Inès fait référence à la réforme des pôles territoriaux, créés dans le cadre du Pacte pour un Enseignement d’Excellence, entamée en 2021.

Ces pôles soutiendront les écoles d’enseignement ordinaire dans la mise en place des aménagements raisonnables et dans l’intégration des élèves à besoins spécifiques dans l’ensemble de la Fédération Wallonie-Bruxelles. "Au total 48 pôles couvrent les écoles des 10 zones d’enseignement fédération Wallonie-Bruxelles de la maternelle au secondaire. Tout enfant à besoin spécifique peut désormais recevoir le soutien dont il a besoin de la part d’une équipe de professionnels du pôle avec lequel coopère son école ordinaire sans être inscrit dans l’enseignement spécialisé", explique aux Grenades le cabinet de la ministre de l’Enseignement Caroline Désir (PS). Cette réforme est progressive et devrait être complète pour la rentrée scolaire 2025-2026.

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Fin de l’intégration temporaire

"Je soutiens totalement cette réforme qui vise à mieux inclure les enfants en situation de handicap au sein de l’école ordinaire. Ce n’est pas possible pour tous les enfants, certains enfants sont dans l’enseignement spécialisé et cela les aide. Une équipe pluridisciplinaire de médecins a estimé que ma fille pouvait étudier à l’école ordinaire. On y forme les adultes de demain, s’ils étudient à côté d’enfants sourds par exemple, ce sera la normalité pour eux. C’est un pas dans une société plus ouverte. Je pense que la mixité à l’école est très importante", précise Inès.

Ses inquiétudes portent surtout sur la mise en place de la réforme qui a pris du temps et qui est déjà venue remplacer le décret intégration, qui permettait aux enfants en situation de handicap qui étudient dans l’enseignement ordinaire de bénéficier d’une aide spécifique de l’enseignement spécialisé. Alors que les pôles n’étaient pas encore complètement mis en place et fonctionnels, ce système a été supprimé. Des parents, des écoles et l’asbl Inclusion avaient d’ailleurs réagi.

L’école est un vecteur d’ascension sociale et de socialisation qui va permettre à ma fille de trouver sa place dans cette société, même si c’est une charge mentale supplémentaire pour les familles et surtout pour les mamans.

"Je ne peux pas mettre ma fille dans un tupperware"

"Je ne peux pas mettre ma fille dans un tupperware le temps que cette réforme fasse ses maladies de jeunesse ? On parle de son avenir", réagit Inès. "Cette période transitoire va durer plusieurs années, c’est une catastrophe pour de nombreux enfants et leur famille. Cela va faire de dégâts en termes d’apprentissages, d’autonomie et d’estime de soi, alors qu’ils luttent au quotidien pour rester accrochés à une société qui a du mal à les inclure. Chaque jour que ma fille perd à l’école est dramatique et creuse un peu le trou dans lequel elle risque de tomber. Je ne veux pas qu’elle fane. Elle ne reçoit pas de soutien à l’intégration pour l’instant, tout repose sur son enseignante qui est formidable." D’autres parents témoignent de problèmes rencontrés au sein des pôles territoriaux.

A partir de cette rentrée scolaire, les pôles territoriaux pourront en outre bénéficier d’un financement complémentaire pour prendre en charge les élèves qui présentent des besoins spécifiques sensori-moteurs nécessitant un suivi particulièrement important. Selon sa maman, c’est le cas de Lina. Un budget spécifique est réservé à cet effet. Ces moyens complémentaires seront octroyés sur la base d’une évaluation approfondie des besoins des élèves par l’équipe du pôle auquel appartient leur école.

C’est la source de nouvelles inquiétudes pour Inès : "Je ne sais pas comment a été faite cette échelle d’évaluation, je doute qu’elle soit adaptée à tous les enfants. 80% des handicaps sont invisibles. J’ai aussi des questions sur ce budget, sera-t-il suffisant ? Il faudra pourtant mettre le paquet pour combler les lacunes liées à l’absence d’accompagnement des deux dernières années. Ma fille est en primaire, les premières années sont le moment où toutes les bases se construisent."

Du côté du cabinet de Caroline Désir, on se veut rassurant : soit l’élève est reconnu·e comme nécessitant un suivi particulièrement important et le pôle bénéficiera de points complémentaires pour accompagner cet·te élève, soit l’élève n’est pas reconnu·e comme nécessitant un suivi particulièrement important "et le pôle prendra tout de même en charge l’élève concerné dans le cadre des moyens qui lui sont alloués via son financement de base et le cas échéant, son financement complémentaire alloué dans le cadre des intégrations permanentes totales (IPT)."

Les filles affectées différemment par le validisme

"L’école est un vecteur d’ascension sociale et de socialisation qui va permettre à ma fille de trouver sa place dans cette société, même si c’est une charge mentale supplémentaire pour les familles d’enfants en situation de handicap et surtout pour les mamans, observe Inès. On se découvre des capacités insoupçonnées. Mais parfois je craque, en attendant de pouvoir créer une société plus inclusive. Posons-nous cette question : pourquoi la marche pour monter dans un bus est-elle si haute ? On ne pourrait pas la descendre ? Cela ne changera rien pour les personnes valides. Je sais que la société bouge vers plus d’inclusion, mais à quel prix ? Pour cette rentrée-ci, je ne sais toujours pas quand ma fille bénéficiera d’un accompagnement, ni pour combien d’heures."

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Pour Inès, ces difficultés s’ajoutent à d’autres violences vécues par sa fille : "C’est une enfant qui est déjà particulièrement fragilisée. Elle est d’origine étrangère, en situation de handicap et c’est une fille ! Elle subit différentes couches de discriminations."

Le traitement préférentiel dont bénéficient souvent les garçons fait que la violence à l’égard des filles handicapées est plus répandue que la violence à l’égard des garçons handicapés ou à l’égard des filles en général.

Le validisme est le terme qui qualifie les discriminations basées sur le handicap. Le handicap est perçu comme quelque chose "d’anormal" et de honteux et l’idéal à atteindre serait la validité. Les femmes et les filles sont affectées différemment par le validisme.

Selon Handicap International, les femmes et les filles en situation de handicap sont 4 fois plus affectées par les violences à caractère sexiste que leurs homologues valides. 8 femmes sur 10 hébergées en institution spécialisée sont exposées à des violences provenant des personnes qui les entourent (familles, soignants, autres personnes en situation de handicap), souligne encore l’Association socialiste de la personne handicapée. La Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapée reconnait ses violences spécifiques aux filles et aux femmes dans son article 6.

*Les deux prénoms ont été modifiés.

Transport scolaire : la détresse des élèves du spécialisé – JT 29/08/2022

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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