Climat

Réchauffement climatique et désinformation scientifique : un air de déjà-vu ?

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04 nov. 2021 à 11:13Temps de lecture3 min
Par Johanne Montay

Le déni et la désinformation. Les mêmes recettes. Pour le Covid-19, comme pour le climat, des scientifiques – une minorité – ont relayé de fausses informations, contribuant à nier le processus de bouleversement climatique en marche.

Des marchands de doute, qu’enjoint l’anthropologue américaine Cecília Tomori à cesser de provoquer la controverse et le doute, qui entravent et ralentissement l’action.

"Ne nourrissez pas la machine à doute", lance-t-elle aux scientifiques, dans un article de commentaire paru dans la revue Nature. Sur le terrain de l’agnotologie, à savoir l’étude de la production culturelle de l’ignorance, du doute ou de la désinformation, elle étudie la manière dont l’industrie exploite les références scientifiques pour "renforcer les fausses allégations" qui nuisent à la santé.

Ces stratégies, dit-elle, se répètent dans toutes les industries : dans celle du tabac, des combustibles fossiles, des produits pharmaceutiques, l’alimentation etc.

Les polémiques sur l’immunité collective

L’anthropologue prend pour exemple les arguments autour de l’immunité collective, avancés par des scientifiques, qui ont promu la controverse et ont entravé la réponse efficace en matière de santé publique. Le "groupe Barrington" a ainsi lancé dès octobre 2020 un appel à laisser circuler le virus dans la population jeune et en bonne santé, tout en protégeant les plus vulnérables.

Cecília Tomori s’est dit, voyant la Déclaration du "groupe de Barrington" relayée par des acteurs du monde des affaires, "j’ai déjà vu ça quelque part".

L’industrie fossile et le climat

L’anthropologue et spécialiste en santé publique met en relation ce qui se passe à l’égard du Covid-19, et à propos du climat : "L’industrie des énergies fossiles a fait exactement la même chose. Ils ont financé des recherches qui prétendaient qu’en fait, il n’y avait pas vraiment de changement climatique et que les énergies fossiles n’étaient pas responsables, que c’était juste une partie naturelle du cycle de la terre, que ça n’avait rien à voir avec l’activité humaine. Parce que tout ça, ça ralentit l’action. Chaque fois que vous publiez une telle étude, les scientifiques doivent ensuite répondre aux problèmes de cette étude, et ça, ça vous permet de reporter l’action nécessaire, que nous devrions avoir entreprise il y a des décennies, et voilà où on en est en 2021 !".

Mêmes motivations, mêmes groupes

Stephan Lewandowsky, professeur de sciences cognitives à l’Université de Bristol au Royaume Uni, travaille sur cette même question : qu’est-ce qui unit les semeurs de doute, sur le tabac, sur le Covid, sur le climat ?

Dans une opinion publiée dans la revue Current Opinion in Behavioral Sciences, il identifie ce point commun : "Presque sans exception, ces acteurs sont des partisans du libertarisme et opèrent au sein d’un écosystème de " groupes de réflexion " et d'" instituts " conservateurs et libéralisés qui s’engagent dans le déni de toute science qui, si elle est prise au sérieux, implique la nécessité d’enfreindre la " liberté " par le biais de règlements ou de politique".

Pour le climat comme pour le Covid, l’auteur, interrogé par la RTBF, poursuit : "Les mêmes noms, les mêmes think tanks, les mêmes individus. Qui nous disent que les lockdowns ne servent à rien. Ce qui est un non-sens complet. Ou qui nous disent que le changement climatique est naturel. Ce qui est aussi complètement insensé. Mais je pense qu’il y a un facteur de motivation commun : soit l’intérêt économique, soit une opposition idéologique au changement de comportement nécessaire pour gérer la crise.

Cet envahissement du doute, qui percole surtout sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les médias, a un objectif commun, pour Stephan Lewandowsky : "Tout ce qu’ils ont à faire, c’est causer le doute. Ils ne doivent jamais gagner un argument. Ils perdent leurs arguments. Mais ils s’en fichent, parce qu’ils veulent introduire le doute. Et souvent, pour retarder l’action. Et dans le cas du Covid, ça a eu des conséquences tragiques. Il y a peu de doute qu’au Royaume Uni, où je vis, des milliers de personnes sont mortes parce que les lockdowns ont été retardés. Pendant la 1re vague, la 2e vague, et si on fait l’analyse statistique, il y a très peu de doute que cela a tué des gens."

Alors, ne peut-on plus débattre ? Douter ? Discuter ? Bien sûr que oui, le doute fait partie de la méthode de réflexion. Mais il est utile de s’interroger sur les intentions des personnes qui distillent le doute, en dépit des preuves scientifiques. L’agnotologie, ou science de l’ignorance, peut nous y aider.

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