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Raoul Cauvin nous a quittés à l’âge de 82 ans, retour sur la vie d’un auteur de BD humaniste et populaire

© À gauche Belga – Didier De Hoe – à droite : Belga – Archives

20 août 2021 à 07:29 - mise à jour 20 août 2021 à 18:43Temps de lecture8 min
Par Kevin Dero

Le scénariste de bande dessinée Raoul Cauvin, créateur notamment des tuniques bleues et de Sammy, est décédé jeudi à l’âge de 82 ans, annoncent ce vendredi, les Editions Dupuis. Il était originaire d’Antoing.

C’est la sœur du disparu, toujours domiciliée dans la Capitale du Pays blanc, qui a averti ce vendredi matin le bourgmestre Bernard Bauwens (PS) de la triste nouvelle. "Ce matin, j’irai déposer une gerbe en mémoire de Raoul au pied de son totem et de son square inauguré en avril dernier au cœur de la place du Préau", a indiqué ce dernier.

"Le 30 avril, avec les membres de sa famille, Raoul nous avait fait le plaisir de venir inaugurer ce square qui regroupe cinq fresques aux couleurs ses grands succès, soit Les Femmes en blanc, Pierre Tombal, Les Tuniques bleues, L’Agent 212 et Cédric", se souvient le bourgmestre. "Ce jour-là, rien ne présageait dans son attitude qu’il était souffrant. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il a annoncé publiquement qu’il n’en avait plus que pour quelques mois à vivre. Nous sommes tristes", a confié vendredi matin le bourgmestre d’Antoing.

Son canapé pour allié

Sa méthode n’était pas un secret. Elle n’en était pas moi singulière. Raoul Cauvin s’allongeait sur son canapé. Il se laissait alors aller et l’imagination faisait le reste. Les situations, les gags, les personnages… En quelques heures ou quelques jours de rêveries arrivaient dans son esprit tout un petit monde. Il "suffisait" alors après de découper les histoires en cases et en dialogues.

Une imagination prolixe et une pléthore de titres de séries. Raoul Cauvin était sans doute le scénariste le plus prolifique de la bédé franco-belge de ces 50 dernières années. A un point tel que le journal de Spirou s’en amusait. Vers la fin des années 1990, il fut même rebaptisé "Cauvin", comme si toutes les pages du magazine étaient à présent sorties de l’imaginaire du scénariste et qu’il avait pris le contrôle sur l’hebdomadaire.

C’était pour rire, mais il y avait du vrai là-dedans. Depuis les années 1960, où il était entré au service de Dupuis, il en avait généré des titres. A en donner le tournis. Des séries dont tous nous avons lu au moins une aventure. Qui n’a pas feuilleté un album des Femmes en Blanc, de Pierre Tombal, de Sammy, de l’Agent 212, de Cupidon, des Psy, de Du Côté de chez Poje, des Pararazzi ou de Pauvre Lampil ? Sans oublier peut-être plus connues encore, ces deux œuvres phares : Cédric et les Tuniques Bleues.

Pierre Tombal et "Les femmes en blanc" à Antoing, dans le Tournaisis, en avril 2021

BD grand public

Raoul Cauvin a débarqué avec son allure débonnaire chez Dupuis dans l’âge d’or des années 60. Lithographe de formation – études menées au prestigieux institut Saint-Luc de Tournai -, il ne fit pas directement parler les phylactères. Il sera lettreur, caméraman au département " dessin animé ", dessinateur de grilles de mots croisés… Il s’amuse aussi à dessiner des petits moments de la vie de la rédaction, ce qui amuse ses collègues. Après quelques refus de projets, à la fin des années 60, une porte s’entrouvre. Il fait la connaissance de Claire Bretecher, avec qui il créera Les Naufragés. L’humour plaît mais la série s’arrête néanmoins rapidement. Tout comme Arthur et Lépold, qu’il met en place avec Carlos Roque, Loryfiand et Chifmol avec Gennaux ou encore Câline et Calebasse avec Mazel.

Raoul Cauvin dans "Cinquante degrés Nord", en 2007 (archive SONUMA)

Cinquante degrés nord

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Des Bleus et des bulles

En 1968, il crée un titre. Celui-là va rester. Les Tuniques Bleues. Ou les aventures rocambolesques du Sergent Chesterfield et du Caporal Blutch dans les rangs de l’armée Unioniste pendant la guerre de Sécession américaine.

Le caporal Blutch dans les rues d'Angoulême lors du célèbre festival de la BD en 2007

À ce moment, du côté de Marcinelle, Lucky Luke et Morris ont fait leurs bagages et sont partis de Spirou vers Pilote. Il y a donc une place pour de nouvelles aventures sur le continent américain dans les pages de Dupuis. Cauvin va s’allier avec le dessinateur Louis Salvérius et proposer des aventures, au début comiques puis un peu plus sérieuses. Le trait sera, lui, au début assez cartoonesque (les protagonistes ont des gros nez, par exemple). Louis Salvérius décédera en 1972, à l’âge de 38 ans.

C’est alors une autre figure de la bande dessinée franco-belge qui prendra le relais pour les dessins : Willy Lambil.

Celui-ci va alors injecter dans le dessin des Tuniques bleues un trait semi-réaliste. Et les histoires, souvent basées sur des faits véridiques, de connaître un grand succès jusqu’à aujourd’hui. 64 albums seront sortis. Ils font maintenant partie intégrante de notre culture. Foncièrement antimilitariste, l’univers des Tuniques Bleues parle souvent de la bêtise humaine, qu’il tourne en dérision. Blutch et Chesterfield, antihéros antinomiques, sont un duo à la Laurel et Hardy (ou à la De Funes/Bourvil), se laissant entraîner souvent contre leurs grés dans les événements les plus surprenants.

Un duo qui rappelle aussi… Cauvin et Lambil. Les deux hommes, pourtant complémentaires, auront des périodes amitieuses succédant à des crises. Une relation particulière qu’ils développeront bien vite dans la série Pauvre Lampil, où ils incarnent " leurs propres personnages ".

Willy Lambil revenait sur sa relation avec Raoul Cauvin dans ce reportage de 2014 :

Archives JT: rencontre avec Willy Lambil (sujet du 22 octobre 2014)

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La cour des grands

"Quand je suis rentré chez Spirou, j’étais tout petit parce que je me retrouvais directement face à ces géants qu’étaient déjà Franquin, Roba, Jijé, Peyo", se souvenait-il en 2013. "Dans toute ma vie, j’aurai au moins été heureux d’avoir vécu, d’avoir connu ces gens-là qui étaient d’une simplicité incroyable, qui étaient talentueux, qui étaient marrants. Là, je dois dire qu’effectivement je suis rentré dans un milieu qui m’a plu directement". Et Spirou va devenir de plus en plus présent dans sa vie à partir des années 70. Employé chez Dupuis (chose rare dans le milieu de la BD, où l’immense majorité des artistes sont indépendants), il y restera toute sa carrière, ayant même un bureau à Marcinelle.

Raoul Cauvin, Roba (le papa de "Boule et Bill") et leurs compagnes respectives aux funérailles de Charles Dupuis à Marcinelle, en 2002

En 1970, les Tuniques bleues cavalent bien et Cauvin va créer des aventures dans le Chicago de la prohibition grâce à Sammy. Le scénariste s’associe au dessinateur flamand Berck. Quarante albums des aventures du "gorille", mercenaire côtoyant Al Capone et Eliott Ness, vont sortir, jusqu’en 2009 (au dessin ce sera alors Jean-Pol pour les derniers épisodes).

Policier, infirmière, fossoyeur, psy : tous y passent

L’agent 212 est créé en 1975 avec le dessinateur Ottintois Daniel Kox va connaître un grand succès auprès du public. 30 albums vont sortir. Les années 70 seront aussi celles des Naufragés de l’espace, de Christobald, de Godaille et Godasse (avec Sandron) ou du Vieux Bleu, qu’il créa avec Walthéry, le dessinateur de Natacha.

Avec L’agent 212 et son personnage débonnaire, Cauvin s’est penché sur la vie et les aléas qu’il peut avoir dans une profession en particulier (à savoir dans ce cas agent de police). Au début des années 80, ce sont les Femmes en blanc qui vont faire leur apparition. En duo avec le Français Philippe Bercovici, le monde hospitalier va y être dépeint. L’humour se fait un peu plus féroce, et la maladie et la mort ne sont donc plus des sujets tabous dans le journal de Spirou… 41 albums vont être imprimés. – Le dernier en 2020-. De la chambre d’hôpital au cimetière, il n’y a – parfois — qu’un pas, et Pierre Tombal le fossoyeur de faire son apparition quelques années plus tard (32 albums, avec Hardy).

Le stakhanoviste d’Antoing reprendra aussi dans ces années-là Spirou et Fantasio. Se fondant dans les pas illustres des Franquin, Jijé et autres Fournier, Cauvin va reprendre les aventures du groom avec le dessinateur Nic. Trois albums seront réalisés, mais la sauce ne prendra pas.

Las, loin de désespérer, c’est un tourbillon de nouvelles séries à succès qui vont suivre. Les Voraces, qu’il concocte avec Glem (1985), l’Année de la Bière (qui deviendra Du Côté de chez Poje, qu’il servira avec Louis-Michel Carpentier en 1986) et puis Cédric, avec Laudec (série qui va connaître un succès incroyable et qui débutera la même année), Cupidon (avec les traits de Malik, 1988).

Raoul Cauvin continuera ensuite à ausculter d’autres professions avec Les Psy (dessins de Bédu, 1992), Taxi Girl (Laudec, la même année), les Parapazzi (Mazel, 1993) mais aussi C.R.S = Détresse.

Avec tout ça, notre homme à l’imagination débordante a de quoi occuper ses journées sur son canapé hennuyer. Et surfer, au milieu des années 2000, sur une impressionnante vague d’albums vendus. On estimera en effet en 2006 que 45 millions d’albums sortis de sa tête ont été écoulés. Un chiffre vertigineux.


A lire aussi : Raoul Cauvin, l’humour au service de la (bonne) BD populaire


Toutes ces pages, ces histoires et leurs personnages, toutes ces bulles et leurs dialogues, toutes ces onomatopées, Cauvin en livrera encore de nombreuses jusqu’en 2013. Son départ à la retraite est alors annoncé par Dupuis. Raoul Cauvin continuera cependant à travailler comme indépendant mais peu à peu il laissera cependant sur le côté certains titres. Les Psy se termineront en 2019 sur un 22e tome. S’ensuivront les Tuniques bleues, Cédric et les Femmes en blanc.

Cédric et Pierre Tombal, des titres à succès de Raoul Cauvin
Cédric et Pierre Tombal, des titres à succès de Raoul Cauvin Kevin Dero

Las, loin de désespérer, c’est un tourbillon de nouvelles séries à succès qui vont suivre. Les Voraces, qu’il concocte avec Glem (1985), l’Année de la Bière (qui deviendra Du Côté de chez Poje, qu’il servira avec Louis-Michel Carpentier en 1986) et puis Cédric, avec Laudec (série qui va connaître un succès incroyable et qui débutera la même année), Cupidon (avec les traits de Malik, 1988).

Raoul Cauvin continuera ensuite à ausculter d’autres professions avec Les Psy (dessins de Bédu, 1992), Taxi Girl (Laudec, la même année), les Parapazzi (Mazel, 1993) mais aussi C.R.S = Détresse.

Avec tout ça, notre homme à l’imagination débordante a de quoi occuper ses journées sur son canapé hennuyer. Et surfer, au milieu des années 2000, sur une impressionnante vague d’albums vendus. On estimera en effet en 2006 que 45 millions d’albums sortis de sa tête ont été écoulés. Un chiffre vertigineux.


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Toutes ces pages, ces histoires et leurs personnages, toutes ces bulles et leurs dialogues, toutes ces onomatopées, Cauvin en livrera encore de nombreuses jusqu’en 2013. Son départ à la retraite est alors annoncé par Dupuis. Raoul Cauvin continuera cependant à travailler comme indépendant mais peu à peu il laissera cependant sur le côté certains titres. Les Psy se termineront en 2019 sur un 22e tome. S’ensuivront les Tuniques bleues, Cédric et les Femmes en blanc.

Couvertures du Journal de Spirou de 1994

Avec tout ça, notre homme à l’imagination débordante a de quoi occuper ses journées sur son canapé hennuyer. Et surfer, au milieu des années 2000, sur une impressionnante vague d’albums vendus. On estimera en effet en 2006 que 45 millions d’albums sortis de sa tête ont été écoulés. Un chiffre vertigineux.


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Toutes ces pages, ces histoires et leurs personnages, toutes ces bulles et leurs dialogues, toutes ces onomatopées, Cauvin en livrera encore de nombreuses jusqu’en 2013. Son départ à la retraite est alors annoncé par Dupuis. Raoul Cauvin continuera cependant à travailler comme indépendant mais peu à peu il laissera cependant sur le côté certains titres. Les Psy se termineront en 2019 sur un 22e tome. S’ensuivront les Tuniques bleues, Cédric et les Femmes en blanc.

Archive JT : Rencontre avec Cauvin pour la sortie de "Colorado story", le 57e album des Tuniques Bleues (sujet du 6 octobre 2013)

Archive JT: sortie de "Colorado story", le 57è album des Tuniques Bleues (sujet du 6 octobre 2013)

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Des bandes dessinées destinées à un large public où son humour, souvent bon enfant, fait sourire tout au long des pages. Raoul Cauvin, c’est aussi une forte complicité avec les dessinateurs et les coloristes avec qui il travaillait. Une œuvre magistrale que le Hennuyer a laissée à la postérité de la BD franco-belge, et au 9e art en général.

Extraits de nos journaux télévisés du 20 août :

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