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Qui sont les bourreaux de Boutcha ? Enquête sur les soldats russes accusés d'avoir massacré les habitants de la ville martyre

© AFP

08 avr. 2022 à 15:50 - mise à jour 09 avr. 2022 à 13:58Temps de lecture4 min
Par Daniel Fontaine et Maurine Mercier

Que s’est-il passé exactement à Boutcha et dans d’autres villes martyrs ukrainiennes ? Qui sont les auteurs des atrocités commises contre les civils ? S’agit-il d’exactions commises par jeunes soldats venus d’Extrême-Orient et livrés à eux-mêmes ? Ou d’un massacre prémédité et organisé par un officier bien connu, pour terroriser et soumettre la population ukrainienne ?

Des enquêteurs sont déjà à pied d’œuvre pour recueillir des témoignages et rassembler des preuves. Plusieurs pays mettent des moyens humains et financiers à disposition de la Cour pénale internationale pour qu’elle puisse mener une enquête complète sur ces possibles crimes de guerre.

Trois jours à Boutcha

La correspondante de la RTBF en Ukraine Maurine Mercier a passé trois jours à Boutcha et a parlé avec des survivants de l’offensive russe. Elle s’est éloignée du centre de la ville, sur lequel se concentre aujourd’hui l’attention du monde, pour se rendre plus loin, en périphérie, et vérifier si ce scénario s’était répété là aussi. C’est le cas : les habitants lui ont décrit la terreur que les soldats russes ont fait régner sur leur quartier.

Ils décrivent ces militaires comme de très jeunes hommes, se comportant plutôt comme une bande de malfaiteurs. "Ils déambulaient partout avec leurs armes. On a vu deux grands types, des costauds, des professionnels, mais les autres devaient avoir à peine 18 ans", racontent une habitante et son mari. "Ils portaient des tenues de militaires, mais ils étaient là comme pour s’amuser."

Des petits voyous, souvent saouls

Plus que des militaires, les habitants de Boutcha ont vu leur ville envahie par des petits voyous, à la violence gratuite, sans hiérarchie, sans organisation claire. Ils étaient très souvent saouls, racontent les témoins. "Ils étaient prêts à tuer pour voler une mobylette. Puis, ils s’encastraient dans le portail des maisons."

Les soldats russes ont exercé une terreur permanente sur les habitants. Des groupes frappaient aux portes ou les défonçaient à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, pour effrayer et piller.

Il suffisait de dire quelque chose qui ne leur plaisait pour qu’ils vous tuent

"Ils sont venus au moins quatre fois chez moi, témoigne un homme. Ils ont fait mine de me tirer dessus parce que je ne trouvais pas les clés de ma moto. Ils nous ont volé deux voitures. On les a retrouvées plus loin dans la rue, minées. Après leur départ, mon frère a failli mourir en voulant les récupérer. Les voisins vous le diront aussi : il suffisait de dire quelque chose qui ne leur plaisait pour qu’ils vous tuent. Les soldats sont arrivés chez un de mes amis avec une caméra. Ils lui ont demandé de dire qu’il aimait les Russes, le monde russe. Il a refusé, et ils lui ont tiré dans la jambe. Ils ont demandé 'et maintenant ?' Mon ami a répondu 'gloire à l’Ukraine', et ils l’ont tué."

Des véhicules "empruntés" par des soldats russes à Boutcha.
Des véhicules "empruntés" par des soldats russes à Boutcha. © M.M.

Tous les témoins relatent une violence inouïe et gratuite. Des rires accompagnaient parfois les tirs. Une sorte de jeu, "du sadisme", résume un habitant. Les soldats passaient en revue les hommes, s’arrêtaient sur l’un d’eux pour dire "ta tête ne nous revient pas", et l’abattre.

Un soldat russe identifié

Un groupe de volontaires internationaux traque sur Internet les auteurs de ces exactions. InformNapalm, c’est le nom de cette communauté, a identifié l’un de ces jeunes soldats actifs à Boutcha comme Mikhaïl Tkach, 20 ans. Ils l’ont contacté sur le réseau russe V Kontakte, en l’accusant d’être "un criminel de guerre et un bourreau". "Je suis déjà sur le chemin du retour, a répondu le jeune homme sur le réseau. Dès que je vous retrouve, je vous couperai tous la tête."

L’ancien ambassadeur ukrainien en Autriche Olenxander Scherba a relayé l’accusation sur Twitter. "Ce meurtrier au visage de poupon est Mikhail Tkach de Vladivostok. Sur sa page VK, il ne nie pas ce qu’il a fait à Boutcha. Selon les médias, l’unité responsable du massacre de Boutcha a été envoyée dans la région de Kharkiv", écrit-il.

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Plus de 400 cadavres de civils ont été retrouvés dans la ville depuis le retrait des troupes, selon les autorités ukrainiennes. Elles affirment que ces crimes étaient prémédités.

InforNapalm affirme avoir identifié un officier qui commandait les troupes présentes à Boutcha. Il s’agirait du lieutenant-colonel Azatbek Omurbeko, déjà surnommé le "boucher de Boutcha". Il commande une unité basée dans l’Extrême-Orient russe, près de la frontière chinoise. Des photos retrouvées à Boutcha montrent de très jeunes soldats de type asiatique, probablement mandchous.

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Azatbek Omurbeko, âgé d’une quarantaine d’années, a déjà été décoré pour sa participation à la campagne russe en Ukraine en 2014. Il est désormais soupçonné d’avoir orchestré le pillage, le viol et le massacre de centaines de civils ukrainiens.

Les services de renseignement allemands (BND) ont enregistré des communications radio de soldats russes dans lesquelles ils évoquent ouvertement les exactions commises à Boutcha. Dans l’un des messages radio, un soldat explique à un autre que lui et ses collègues ont abattu une personne à vélo. Dans un autre, un homme affirme : "On interroge d’abord les soldats, puis on les abat".

"L’homicide volontaire de personnes civiles constitue une violation des droits humains et un crime de guerre, commente Amnesty International. Une enquête approfondie doit être menée à propos de ces morts, et les responsables doivent être poursuivis, jusqu’en haut de la chaîne de commandement."

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