Que font les Etats-Unis pour lutter contre le changement climatique ? L'héritage de Donald Trump (Episode 1/4- Podcast)

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20 janv. 2021 à 16:38 - mise à jour 23 janv. 2021 à 15:08Temps de lecture10 min
Par Ghizlane Kounda

En 2019, plus de 43 milliards de tonnes de CO2 ont été relâchées dans l'atmosphère. Un danger pour notre planète qui ne parvient plus à absorber cette quantité de gaz à effet de serre. Alors, pour espérer limiter le réchauffement planétaire à moins de 2° d'ici la fin du siècle, si possible 1.5°, l’accord de Paris fixe l’objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, sur base volontaire.

Or les Etats-Unis sont les deuxièmes plus grands pollueurs au monde, après la Chine. Et ils sont ‘bénis des dieux’ puisque depuis 2011, ils sont les premiers producteurs de gaz naturel - devant la Russie - et depuis 2018, ils sont premiers producteurs de pétrole devant l’Arabie saoudite. Cela, grâce au miracle du fracking, la fracturation hydraulique. Avec cette manne, comment baisser les émissions carbones ? Quel mix énergétique adopter ?

Dans le premier épisode de cette série de podcasts, voyons d’abord l’héritage de Donald Trump.

Comment Donald Trump a détricoté la politique de Barack Obama

Une de ses premières annonces en 2017, est le retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris sur climat. Dans le cadre de cet accord, les Etats-Unis s’étaient engagés à diminuer les émissions de CO2 de 26 à 28 %, d’ici 2025, comparé à 1990. Un accord qu’avait négocié Barack Obama, et qu’il avait adopté lui aussi par décret. Donald Trump rejette tout en bloc. "Ce qu’il reprochait à l’accord de Paris", analyse Jean François Boittin, spécialiste de la politique économique américaine, "comme tous les accords internationaux signés par la totalité de ses prédécesseurs républicains et démocrates, c’est qu’ils avaient été négociés par des incapables qui avaient sacrifiés les intérêts des Etats-Unis".

Dans le même temps, Donald Trump nomme Scott Pruitt à la tête de l’EPA, l’Agence de protection de l’environnement. Lui aussi est un fervent défenseur de l'industrie des énergies fossiles. "L’administration précédente s’est engagée à déclarer la guerre au charbon. Et bien la guerre contre le charbon est terminée", avait-il déclaré. "Le nouveau décret portera sur les efforts de l'administration passée qui ont conduit à supprimer des emplois dans le pays, avec le Clean Power Plan". 

Le ‘Clean Power Plan’ que Barack Obama avait adopté par décret, poussait les producteurs d’électricité à se tourner vers les énergies renouvelables (le Solaire, l’hydraulique, l’éolien), dans le but d’abandonner progressivement le charbon, l’énergie fossile la plus polluante de toute.

Au lieu de cela, l’administration Trump remplace le ‘Clean Power Act’ par le ‘Affordable Clean Energy Rule’, une règlementation beaucoup moins contraignante sur le plan environnemental, pour les grands opérateurs des énergies fossiles. Donald Trump promet de relancer l'industrie du charbon.

En plus, il allège les normes d’émission de CO2 des véhicules et il donne son accord pour élargir les possibilités d’explorations de pétrole et de gaz dans les parcs nationaux, ainsi qu’en Alaska. Des zones qui jusque-là, étaient protégées.

La montée du pétrole et du gaz naturel a précédé Donald Trump

En quatre ans, au total, l’administration Trump a mis fin par décret à une centaine de réglementations liées au climat et à la protection de l’environnement. Des réglementations qui sont contrôlées par l’EPA. "Ils se sont attaqués à une série de réglementations environnementales, une bonne part ayant un impact sur le secteur énergétique pour dire : ‘ça : ça ne sert à rien, ça : ça coute trop cher, ça : ce n’est pas bon pour l’économie américaine’...", analyse Francis Perrin, spécialiste des énergies à l’IRIS (l’institut des relations internationales et stratégiques). "C’est donc une entreprise méthodique, mais qui n’est pas marquée par une hostilité aux énergies renouvelables. Qui est marquée par le fait que les énergies fossiles sont très importantes aux Etats-Unis, que le potentiel est considérable. Mais la montée du pétrole et du gaz de schiste a précédé Donald Trump, il l’a poursuivie et il a essayé d’amplifier le mouvement pour l’économie américaine et la puissance américaine au niveau mondial".

En quatre ans, au total, l’administration Trump a mis fin par décret à une centaine de réglementations liées au climat et à la protection de l’environnement.
En quatre ans, au total, l’administration Trump a mis fin par décret à une centaine de réglementations liées au climat et à la protection de l’environnement. © Jemal Countess - AFP

Quel impact le retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris a-t-il eu ?

Pour les défenseurs de l’environnement, l’annonce de ce retrait a provoqué un véritable électrochoc. En réaction, 10 états, près de 300 villes et plus de 2000 chefs d’entreprises ont signé la déclaration ‘We Are Still In’, (nous y sommes encore). Tous se sont engagés à décarboner leur économie avec un programme de développement durable, sans que les résultats ne soient pris en compte officiellement par l’ONU.

Pour Francis Perrin, cela prouve qu’il existe un véritable contrepouvoir aux Etats-Unis. "On présente souvent le président américain comme l’homme le plus puissant du monde. Or il est à la tête de la première puissance mondiale ! Cela ne veut pas dire qu’à Washington, quand on dit quelque chose, tout le monde se met au garde à vous. Nous parlons d’un pays démocratique, d’un état fédéral où il y a des pouvoirs et des contre-pouvoirs. Vous avez l’état fédéral qui veut faire telle ou telle chose pour arriver à ses objectifs. Et puis vous avez un Congrès, avec un Sénat dominé par les républicains mais une chambre des représentants dominée par les démocrates. Cela limite le pouvoir de l’exécutif. Ensuite, il y a 50 états qui ne sont pas tous Trumpistes, loin de là. Ensuite, il y a les municipalités, des entreprises, des ONG, des médias… Barack Obama n’a pas pu faire ce qu’il voulait ! Donald Trump n’a pas pu faire ce qu’il voulait non plus".

Curieux hasard du calendrier, le retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris, n’est entré en vigueur que le 4 novembre dernier, le lendemain de l’élection présidentielle. Joe Biden n’a pas manqué de souligné dans un tweet, que dans 77 jours, son gouvernement allait rejoindre à nouveau l’accord de Paris.

Un retrait symbolique alors ?

Et bien pas tant que ça, pour Ryan Schleeter, responsable communication de Greenpeace à San Francisco. "C’est symbolique, mais cela a aussi un impact. J’entends de mes collègues de Greenpeace dans le monde, que ce soit en Europe, en Amérique latine, en Asie ou ailleurs... quand ils parlent avec leurs gouvernements au sujet des actions climatiques, souvent on leur répond que si les Etats-Unis ne font plus rien, pourquoi eux devraient faire quelque chose ?…Donc les Etats-Unis laissent un trou béant dans le leadership sur le climat, dans le sens où ils ont considérablement abaissé la barre des ambitions pour tout un chacun". En effet, certains pays, comme l'Australie, l'Arabie saoudite ou le Brésil, ont profité de l'annonce du retrait américain de l'accord de Paris, pour revoir à la baisse leurs propres ambitions.

Jean François Boittin, spécialiste de la politique économique américaine
Jean François Boittin, spécialiste de la politique économique américaine © Tous droits réservés

Quel impact la politique énergétique de Donald Trump a-t-elle eu dans le pays ?

Premier constat : le charbon n’a pas rencontré le succès espéré. En 2019, pour la sixième année consécutive, la consommation nationale a atteint son plus bas niveau depuis 1964. Les centrales à Charbon ont ainsi produit deux fois moins en électricité qu’il y a 10 ans. Résultat, la part du charbon dans la production totale d’électricité des États-Unis a été réduite à 17% au premier semestre 2020 (contre 45%, 10 ans plus tôt).

"En dépit de ses promesses", analyse encore Francis Perrin, "Donald Trump n’a pas pu empêcher la poursuite du déclin du charbon parce que sur le marché énergétique, il y a une concurrence entre différentes sources d’énergie. Et comme le gaz naturel est monté en puissance grâce au gaz non conventionnel, le charbon a perdu des parts de marché. Donc finalement, Donald Trump n’a pas inversé les tendances en vigueur aux Etats-Unis pour les trois énergies fossiles. La montée en puissance du pétrole et du gaz, a commencé avec lui et s’est poursuivie avec lui. Pour le charbon, le déclin a commencé avant lui et a continué avec lui".

Les Etats-Unis sont très en pointe dans les énergies renouvelables

Mais le gaz et le pétrole ne sont pas les seules ressources en plein essor, aux Etats-Unis. Les énergies renouvelables aussi, gagnent des parts de marché. Même si elles restent encore minoritaires, elles ont doublé en 10 ans. "Les Etats-Unis sont très en pointe dans les énergies renouvelables. Ils sont les deuxièmes au niveau mondial après la Chine", explique Francis Perrin. "Il y a une montée en puissance des énergies renouvelables, notamment solaire, éolien et biomasses, dans le monde entier, y compris aux Etats-Unis, y compris sous l’administration Trump".

Et d’ailleurs, même les états républicains s’y mettent. Le Texas – pourtant un état pétrolier - est aujourd’hui le premier producteur d’électricité issu des éoliennes, dans le pays. "C’est aussi le pragmatisme américain…", explique Francis Perrin. "Au Texas, on se dit que s’il y a du vent, l’éolien peut marcher. On regarde les coûts de production, et si ça fonctionne techniquement, on y va. Cela ne signifie pas que le Texas abandonne le pétrole et le gaz naturel. C’est un mix énergétique pragmatique sur la base de considérations technico-économiques qui sont pris en compte par des industriels américains".

Le mix énergétique américain ne cesse donc d’évoluer. Selon l’Agence internationale de l’énergie, pour la première fois en 2019, les États-Unis ont consommé plus d’énergies renouvelables que de charbon. La tendance devrait se poursuivre. Même si à ce jour, le gaz naturel (38%) reste la plus grande source de production d’électricité, devant le nucléaire (20%).

Le Texas – pourtant un état pétrolier - est aujourd’hui le premier producteur d’électricité issu des éoliennes aux Etats-Unis.
Le Texas – pourtant un état pétrolier - est aujourd’hui le premier producteur d’électricité issu des éoliennes aux Etats-Unis. © Tous droits réservés

Quel impact les décrets de Donald Trump ont-ils eu aux Etats-Unis ?

Selon le New York Times, sur une centaine de décrets en lien avec le climat et l’environnement, 80 ont été mis en œuvre. Les autres, dont le Clean Power Plan, ont été freinés par des batailles judiciaires, car une vingtaine d’États et ONG se sont tournés vers les tribunaux pour bloquer ces mesures. "Habituellement, une administration a entre 80% et 90% de chances de remporter les procès menés contre elle", explique Dallas Burtraw, économiste à l’Institut ‘Resources for the Futur’, à Washington, spécialiste des politiques environnementales.

"Concernant l’administration Trump, sur une centaine d’affaires traitées, il n’en a remporté que 16. C’est dans ce sens que la politique de Trump n’aura pas un effet durable. En revanche, la politique de Trump aura des effets durables de deux manières : d’abord, compte tenu de la crise climatique, nous avons perdu du temps. Et ensuite, en ce qui concerne les extractions des ressources, les travaux entamés dans les sites naturels, cela aura un réel impact physique durable au niveau de l’environnement".

Selon le centre de recherche Rhodium, si rien n’est fait pour revenir sur les réglementations de Donald Trump d’ici 2035, les émissions de CO2 aux Etats-Unis, seront 3 % plus élevées qu’elles ne l’auraient été sans les mesures de l’administration Trump. Mais en principe, avec l’administration Biden et les procès en cours, toutes les mesures ne devraient pas être appliquées. Les effets devraient donc être de moindre ampleur.

Que font les Etats-Unis pour lutter contre le changement climatique ? L'héritage de Donald Trump (Episode 1/4- Podcast)
Que font les Etats-Unis pour lutter contre le changement climatique ? L'héritage de Donald Trump (Episode 1/4- Podcast) © Tous droits réservés

Les Etats-Unis réduisent très lentement leurs émissions carbones

Selon l’Agence internationale de l’énergie, depuis 2005, les Etats-Unis ont diminué leurs émissions de CO2 de 12%. Dans le cadre de l'accord de Paris, ils s’étaient engagés à diminuer les émissions de CO2 de 26 à 28 %, d’ici à 2025, comparé à 1990. A priori, le pays est loin d'atteindre ces objectifs.

Et pour Ryan Schleeter, de Greenpeace à San Francisco, les mesures de Donald Trump ont ralenti la baisse des émissions de CO2. "Quand vous regardez les émissions de CO2 aux Etats-Unis, elles sont en train de diminuer très lentement depuis 2005, donc bien avant que Donald Trump n’arrive au pouvoir. Mais pas assez rapidement pour atteindre la neutralité Carbonne en 2050, ce qui est l’objectif de l’accord de Paris. Or aux Etats-Unis, on extrait beaucoup de gaz et de pétrole, et on en exporte à l’étranger, ce qui signifie que la pollution au CO2 est en plus exportée. Compte tenu de ces facteurs, les Etats-Unis ne font pas assez pour réduire les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle globale. Et Donald Trump a orienté cette tendance dans la mauvaise direction".

La pandémie du Coronavirus en 2020 a contribué à diminuer - temporairement - de 8% les émissions de CO2 aux Etats-Unis. Mais avant cela, en plein milieu du mandat de Donald Trump, les émissions carbones sont reparties à la hausse, notamment, en raison de la baisse des prix des produits pétroliers.

Une fois qu’on a coupé des arbres et commencé à creuser, c’est très difficile de restaurer l’état antérieur

Il n’y a pas que les émissions de CO2 à considérer. La politique de Donald Trump a également eu des effets néfastes dans des zones écologiques.

"Il y a toute une série de décisions dont on n’a pas encore vu toutes les conséquences", prévient Jean-Pascal Van Ypersele, climatologue et ancien vice-président du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). "Si on a commencé à envoyer des machines et des pelleteuses dans les parcs nationaux, pour explorer le gaz et le pétrole, une fois qu’on a coupé des arbres et commencé à creuser, c’est très difficile de restaurer l’état antérieur ! Il faut espérer que Joe Biden arrivera à les inverser très rapidement".

Rien qu’en Alaska, l’administration Trump a accordé 11 concessions pour des forages pétroliers et gaziers dans une zone écologique, où vivent des ours polaires et des caribous. Seule une entreprise publique était candidate pour la majorité des concessions. Plusieurs plaintes ont été déposées en justice.

Mais avant Donald Trump, la présidence Obama n’affiche pas un meilleur bilan environnemental. Sous couvert d’encourager la réduction des gaz à effet de serre, mais aussi, et surtout, pour gagner l’indépendance énergétique du pays, Barack Obama a encouragé, à un rythme sans précédent, les forages dans des zones naturelles auparavant protégées, en vue d’exploiter le pétrole et le gaz de schiste.

Que font les Etats-Unis pour lutter contre le changement climatique ? L'héritage de Donald Trump (Episode 1/4- Podcast)
Que font les Etats-Unis pour lutter contre le changement climatique ? L'héritage de Donald Trump (Episode 1/4- Podcast) © Tous droits réservés

Que retenir de la politique de Trump sur l’énergie et le climat ?

Pour Francis Perrin, il faut relativiser les effets de l’administration Trump, dans le cadre global de la politique américaine. "Les dynamiques fondamentales n’ont pas été bouleversées par Donald Trump, ni dans le sens de la montée en puissance du pétrole et du gaz, ni dans le sens du déclin du charbon. Donc ce qu’il a fait, finalement n’a pas changé la donne ! C’est ça qui parait curieux, mais quand on reprend ce qui s’est passé aux Etats-Unis sur la scène énergétique depuis les années 2000, les tendances apparaissent extrêmement nettes".

Pour Jean-Pascal van Ypersele, la politique de Donald Trump pourrait même avoir des effets positifs, à terme. "Evidemment, le bilan de son mandat est catastrophique. Maintenant, on peut tout de même se demander si l’effet de choc que sa présidence a causé, cette révulsion, que beaucoup de citoyens américains, en particulier des jeunes ont eu par rapport à ces politiques, n’ont pas facilité une prise de conscience à un niveau bien supérieur à ce qui se serait passé autrement".

 

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