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Quatre féminicides en deux semaines : quelle protection pour les victimes de violence conjugale ?

Féminicides : Un bilan très lourd cette année

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29 déc. 2021 à 18:05 - mise à jour 30 déc. 2021 à 05:534 min
Par Sophie Mergen

Mouscron, Strépy-Bracquegnies, Courcelles, Grivegnée. Les annonces se suivent et se ressemblent. En l'espace de quinze jours, quatre femmes sont mortes sous les coups de leur compagnon en Belgique. Des drames qui portent au nombre de 22 (au moins) le nombre de féminicides cette année. 

Pour chacun d'entre eux, la même question : aurait-on pu éviter cela? Prend-on assez au sérieux les victimes de violence conjugale? 

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"Il me menaçait de mort chaque jour, chaque instant"

Pour tenter de comprendre, nous poussons la porte d'une maison maternelle. Pour la sécurité des victimes, nous n'en dévoilerons pas la localisation. A l'abri des regards, ce cocon abrite des mères de famille, battues ou menacées de mort par leur compagnon. 

Latifa, prénom d'emprunt, est l'une d'entre elles. Ce jour-là, elle s'apprête à fêter l'anniversaire de son fils, avec ses compagnes d'infortune. Un anniversaire loin de chez elle, mais loin du danger. "Ici, je me sens en sécurité, c'est le principal pour moi". 

"Vous voulez goûter les gâteaux?" lance-t-elle à la cantonade. "Si je pouvais, je resterais ici toute ma vie" sourit-elle. Sans ce refuge, elle ne serait peut-être plus là aujourd'hui. Partir était pour elle une question de vie ou de mort. 

Le témoignage de Latifa

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Les coups, les menaces : jusqu'à il y a quelques mois, c'était son quotidien. 

"Un jour, il a amené de l'essence pour me brûler, chez moi à la maison. Si mon frère n'était pas entré en même temps que moi, je ne serais plus là". 

"Il me menaçait chaque jour, et même plusieurs fois par jour. Je devenais folle. Encore aujourd'hui, je sais qu'il me cherche. C'est terrible, surtout avec un enfant". 

Des femmes condamnées à rester avec leur mari violent par manque de place dans les centres d'accueil 

Si Latifa a pu fuir et trouver une place en maison d'accueil, ce n'est pas le cas de toutes les victimes. Même si le monde associatif se démène, les places manquent cruellement.

"Il y a quelques jours encore, nous avons dû refuser une maman qui s'est présentée devant notre maison maternelle avec un bébé de trois semaines. C'est très dur" déplore Carla Grosjean, éducatrice spécialisée. 

Carla Grosjean, éducatrice spécialisée

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"Malheureusement notre maison est pleine, nous n'avons plus aucune place" renchérit sa collègue, Nastasja Zambito. "J'ai appelé d'autres maisons maternelles, le Samusocial, mais tous les services sont remplis. On essaie bien sûr de trouver d'autres solutions mais la frustration est énorme".  

"On est en manque de structures pour accueillir ces mamans. Elles doivent donc rester en famille, avec leur mari violent. C'est très problématique". 

Pour Nastasja Zambito, il est urgent de créer de nouvelles places d'accueil. "Ca ne m'étonne pas qu'il y ait encore eu autant de féminicides récemment. Si on ne réagit pas, il y en aura encore". 

Quel suivi pour les plaintes? 

La prise en charge des victimes est régulièrement pointée du doigt. Face aux menaces et au harcèlement, Latifa a porté plainte à la police. Elle garde l'impression que cela n'a servi à rien. "Il n'y a aucun résultat. C'est comme si lui avait raison, et que moi j'étais fautive. C'est moi qui dois me cacher. Lui, il marche comme il veut". 

Pour Josiane Coruzzi, directrice de Solidarité Femmes, c'est encore trop souvent là que le bât blesse. "Parfois, les choses vont trop loin car la police et la justice n'ont pas fait leur travail". 

Dans trop de cas, la victime avait déjà porté plainte et il ne s'était rien passé 

"Les policiers devraient être beaucoup plus attentifs au contexte de séparation. Si une femme porte plainte quand elle se sépare de son compagnon, cela devrait alerter les services, or c'est le contraire qui se passe. Pourtant, on sait que le contexte de séparation est en lien direct avec le féminicide". 

Néanmoins, les associations l'admettent, du chemin a été parcouru. "Une vraie réflexion se met en place. Depuis un an, les policiers ont notamment à leur disposition une grille d'analyse de la dangerosité". 

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Confirmation à la Zone de Police Mons-Quévy. "On a développé différentes formations en interne pour permettre aux collègues de mieux détecter les violences faites aux femmes et de mieux approcher les victimes" détaille Delphine Jadin, commissaire divisionnaire. "Il y a aussi une directive qui impose désormais aux policiers de revisiter dans les deux mois les victimes de violences intrafamiliales. Il n'est pas question de laisser les gens seuls". 

Néanmoins, les services de police ont leurs limites : "Au niveau de la police, la protection, c’est d’acter les plaintes, de prendre en charge de la meilleure manière possible la victime. Mais après, on doit remettre la main à la justice" explique Delphine Jadin

Les signaux d'alerte 

Pour la directrice de Solidarité Femmes, la société en général doit être plus attentive à tous les signes laissant présager qu'une femme est sous l'emprise de son compagnon. "Ne pas pouvoir agir en autonomie, ne pas pouvoir voir ses amis, ne pas pouvoir avoir accès à son argent : tout cela fait pressentir que la femme est sous une forme de contrôle. C'est de la violence conjugale, même si elle n'est pas physique".  

Josiane Coruzzi, directrice de Solidarité Femmes

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"Si la victime vit dans cette atmosphère contrôle, d'emprise et de peur, il faut qu'elle contacte un service spécialisé. C'est essentiel surtout dans un contexte de séparation". Un numéro d'écoute gratuit et anonyme est disponible 24h/24 : le 0800 30 030. 

"On ne peut pas traiter le problème de la victime sans traiter le problème de l'auteur"

Mais agir sur le plan de la victime ne suffit pas. "Il faut aussi prendre en charge les conjoints qui menacent. Il ne faut pas les laisser seuls avec leur dangerosité. Il faut des services qui les prennent en charge rapidement au moment de la crise" plaide Josiane Coruzzi.

"Pour l'instant, seul le service Praxis accompagne les auteurs, mais sous mandat judiciaire. Mais autant il faut des services d'urgence pour les victimes, autant il en faut aussi pour les auteurs".  

Toutes les associations espèrent beaucoup du nouveau Plan d'Action National de lutte contre les violences de genre. Car si de l'avis de tous, une vraie prise de conscience est en marche, le chemin reste long. Simple exemple : seuls cinq espaces avec adresse secrète existent pour les victimes de violence conjugale en Belgique francophone.

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