Les Grenades

"Quand tu écouteras cette chanson" de Lola Lafon : des émotions à fleur de peau

Lola Lafon.
18 sept. 2022 à 10:40Temps de lecture4 min
Par Fanny De Weeze*, une chronique pour Les Grenades

"Je vais pouvoir te confier toutes sortes de choses, comme je n’ai encore pu le faire à personne, et j’espère que tu me seras d’un grand soutien", ainsi commence le journal d’Anne Frank en juin 1942. À ce moment-là de l’Histoire, la jeune fille est encore "libre".

Un mois plus tard, sa famille et elle emménageront dans l’Annexe du 74 Westermarkt à Amsterdam. L’autrice Lola Lafon a choisi cet endroit pour passer dix heures entières en août 2021. Quand tu écouteras cette chanson, édité dans la collection Ma nuit au musée, est le fruit de cette nuit. Troublante, intime et précieuse.

Cette collection dirigée par Alina Gurdiel offre à des écrivains et écrivaines l’opportunité de s’isoler dans un musée de leur choix et d’en tirer un livre hybride entre expériences, fictions et pensées nocturnes.

Lola Lafon nous propose un récit alliant l’Histoire, celle de la persécution juive, mais également son histoire personnelle avec ses traumatismes familiaux, les différentes cultures auxquelles elle est attachée et aussi son désir d’écrire. Lire ces mots-là, c’est ressentir des émotions à fleur de peau, de la justesse et de la précision dans chaque paragraphe et chaque virgule placée.

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Donner la parole aux femmes

Si Lola Lafon nous émeut autant, c’est qu’il est évident que cela tient également de sa capacité à donner la parole à des femmes que trop peu écoutent. En se rendant dans l’Annexe et en écrivant sur Anne Frank, elle affirme ce désir de proposer ce genre de roman.

Comme elle l’explique, la jeune fille est devenue au fil des années une porte-voix et les lecteurs·rices ont commencé à oublier sa véritable identité. Il faut voir comment certains cinéastes et metteurs en scène ont gommé des éléments jugés "problématiques" pour défendre une image un peu trop lissée.

Lola Lafon avec son récit permet de comprendre toute la machinerie qui s’est mise en place lors de la parution du Journal afin de l’ériger au rang de témoignage de l’horreur de la Shoah. L’autrice écrit très justement :"Il y a tant d’amour, tellement d’amour autour d’elle : un amour fou, dévorant, qui autorise les prétendants à parler pour celle qu’ils disent aimer, plus fort qu’elle, à sa place."

Tout au long de ce livre, elle se livre comme Anne Frank l’a fait dans son journal. Elle confie qu’Anne l’obsède plus que de raison et qu’elle a été réveillée par le besoin d’écrire sur elle et par l’envie de s’immerger totalement à l’endroit où l’adolescente a passé plus deux ans.

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Lola Lafon nous raconte la trajectoire de ses propres grands-parents juifs, du fait que sa mère a appris très jeune à ne jamais mentionner son identité juive. Elle retrace ensuite son enfance sous le régime de la terreur, celui de Nicolae Ceaușescu en Roumanie et son arrivée en France à l’âge de douze ans.

De ces années en Roumanie, de l’histoire familiale jamais racontée, elle garde un sentiment qu’il ne faut pas toucher à ce qui n’est plus. Qu’il est inutile de creuser les traumatismes. Elle écrit à ce propos : "Les mots se sont révélés impuissants, se sont éclipsés de ces familles-là, de ma famille. L’histoire qu’on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée. Elles sont en lambeaux, ces lignées hantées de trop de disparus, dont on ne sait même pas comment ils ont péri. Gazés, brûlés ou jetés, nus, dans un charnier, privés à jamais de sépulture. On ne pourra pas leur rendre hommage. On ne pourra pas clore ce chapitre."

Dans les méandres de la mémoire

En faisant le parallèle avec les souvenirs tus et scellés par les survivant·es de la Shoah, l’autrice se raconte, se dévoile de manière intime, nous emmène dans les méandres de sa mémoire dont elle n’avait jusque-là pas parler.

Cette nuit dans l’annexe et dans le musée y attenant apporte à Lola Lafon la clé pour pouvoir évoquer avec nous son histoire faite de déchirures, "dans ces familles, on conjuguera tout au 'plus jamais' : il y a ces pays où plus jamais on ne reviendra – la Pologne, la Russie – des terres de persécutions. Il y a les langues que plus jamais on ne parlera."

L’histoire qu’on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée. Elles sont en lambeaux, ces lignées hantées de trop de disparus, dont on ne sait même pas comment ils ont péri.

Quand tu écouteras cette chanson ne peut se réduire à un livre sur la Shoah ou sur Anne Frank. Il est beaucoup plus grand qu’il n’y parait. Les mots de Lola Lafon trouvent avec ce livre une portée universelle car en parlant de cette jeune fille que "tout le monde connait", elle arrive à distiller son histoire ainsi que celle d’autres millions de personnes et crée le lien entre les déraciné·es et les oublié·es.

Tour à tour chanteuse et écrivaine, Lola Lafon a publié sept romans, a participé à plusieurs recueils de nouvelles et écrit ponctuellement dans le magazine Le 1 et dans Le Monde. C’est en 2003 qu’elle publie son premier livre Une Fièvre impossible à négocier. Son précédent ouvrage, Chavirer, a reçu des distinctions telles que le Prix du roman des étudiants et le Prix Landerneau des lecteurs.

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*Fanny De Weeze est une lectrice passionnée qui tient un blog littéraire (Mes Pages Versicolores) depuis 2016 sur lequel elle chronique des romans, des essais et des bandes dessinées.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias

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