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Les Grenades

Quand les livres pour enfants ouvrent le champ des possibles

12 oct. 2021 à 05:57Temps de lecture7 min
Par Une chronique d'Emmanuelle Devuyst pour Les Grenades

Cet article est le résumé d'un mémoire, ce travail de recherche universitaire est publié en partenariat avec le master Genre.

Le féminisme, c’est de ne pas croire au prince charmant.

Jules Renard

Les articles sur le genre sont de plus en plus nombreux dans la presse avec en filigrane la sempiternelle question de savoir comment faire cesser les inégalités constatées. Une piste de réponse, parmi tant d’autres, pourrait se trouver dans les livres pour enfants, ces albums colorés qui racontent le plus souvent des histoires douces ou drôles avec des personnages attachants. Surprenant ? Pas tellement quand on observe les modèles proposés aux enfants dans ce cadre, des modèles porteurs de représentations genrées qui leur apprennent ce qui est attendu d’eux par la société dans laquelle ils grandissent.

Sexiste la littérature de jeunesse ?

L’étude des représentations du masculin et du féminin dans les albums de jeunesse aboutit au constat récurrent de la supériorité du masculin. Les personnages masculins sont plus nombreux et plus fréquemment les héros des livres, ils portent des symboles associés à l’autorité ou au savoir comme une cravate, des lunettes ou un journal, là où les personnages féminins se limitent souvent à un rôle maternel et à des attributs réducteurs comme le tablier. Autant d’éléments qui contribuent à modeler la pensée enfantine dans le sens des normes de genre patriarcales et confortent la domination masculine.

Du fait de son statut particulier dans la vie des enfants, le livre joue un rôle important de transmission des normes de genre. D’autant plus puissant qu’il est confirmé par l’entourage, l’école, les vêtements, les jouets, les dessins animés, les publicités… qui forment un système omniprésent sur base duquel les enfants vont construire leur identité sexuée et appréhender la hiérarchie entre les sexes.


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Les stéréotypes sexistes interdisent et prescrivent, explicitement et plus souvent implicitement, ils assignent à des rôles différenciés dès le plus jeune âge. Ces stéréotypes induisent des conséquences discriminantes réelles sur l’orientation, scolaire et professionnelle, et plus globalement dans les sphères familiale, personnelle et professionnelle. Comment se rêver pompière ou cosmonaute si cette figure n’apparait jamais au féminin, comment se penser homme au foyer ou puériculteur si ces rôles ne sont jamais conjugués au masculin ? Comment imaginer le juste partage des responsabilités parentales si celui-ci n’est pas représenté ? Comment autoriser un garçon à pleurer et une fille à s’affirmer quand ces attitudes sont connotées négativement ?

Les livres, en tant que support aux histoires, sont un outil formidable

Ces différences socialement construites entre les sexes sont à ce point omniprésentes qu’elles sont perçues comme naturalisées et innées. Observez les vêtements, pratiques et foncés pour les uns, délicats et colorés pour les autres ; les jouets favorisant d’un côté les jeux physiques ou l’imitation de professions martiales et de l’autre la dextérité fine et les tâches ménagères ou de soin ; le matériel scolaire – cartables Spider Man et Cars ou Reine des Neiges ; les déguisements – princesse ou chevalier ; les descriptifs des stages de vacances ; les personnages de dessins animés…


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Un enfant n’apprend pas la même chose en jouant au football déguisé en policier qu’en berçant une poupée dans une robe de fée. Sachant qu’un bébé est genré avant même sa naissance puisque l’attendent une chambre, des bodys, hochets, poussette et doudou colorés en fonction de son sexe, c’est tout sauf anodin.

S’il est difficile d’évaluer précisément la manière dont les enfants reçoivent et perçoivent les albums qui leurs sont lus, l’impact des stéréotypes de genre est démontré, ils influencent les comportements, les projections et la confiance en soi. Les livres sont une manière de dire et de lire le monde, d’autant plus fort qu’ils sont associés à un contexte affectif, l’histoire du soir dans les bras de papa ou de maman, ou d’autorité, à l’école ou dans une bibliothèque, qui en légitime le contenu.

Au regard de la réalité, la majorité des albums actuels sont pauvres, ils manquent furieusement à la fois de réalisme et d’imagination, un comble pour des livres. Ils parviennent à décrire une société plus sexiste encore que la nôtre ne l’est à travers des personnages féminins essentiellement mères ou cantonnés à quelques professions stéréotypées et socialement déconsidérées, qui prennent soin des enfants à domicile tandis que les pères, souvent représentés dans des fonctions valorisées, jouent avec leur progéniture, de préférence à l’extérieur. Les héroïnes des albums sont deux fois moins présentes que leur équivalent masculin et on s’étonne que les petites filles aient intégré la dévalorisation féminine dès l’âge de 6 ans et qu’une fois adulte, elles doutent d’elles et souffrent davantage du syndrome de l’imposteur ?


►►► A lire : Comment protéger ses enfants des clichés sexistes ?


Quels livres pour une société égalitaire et inclusive ?

En littérature de jeunesse, ce sont le plus souvent des adultes qui choisissent et racontent les livres aux enfants, ils portent donc une réelle responsabilité en la matière. A ce titre, il serait probablement pertinent d’envisager l’information et la sensibilisation des parents, la formation des professionnel·les de l’enfance et de l’enseignement ainsi que la responsabilisation des professionnel·les du livre. C’est leur rôle de veiller à ce que les enfants aient à disposition des modèles variés et riches, complexes et nuancés, réalistes et utopistes pour qu’ils puissent rêver et se projeter dans des personnages enthousiasmants, une société égalitaire et inclusive. Il appartient au secteur de la littérature de jeunesse de traduire les évolutions sociétales et les enjeux de genre dans des albums émancipateurs.

L’idée n’est pas de remplacer une injonction par une autre en prônant systématiquement des figures de filles fortes et de garçons doux, simplement d’élargir les possibles présentés aux enfants, indépendamment de leur sexe, de leur permettre d’être eux-mêmes, libérés des rôles sociaux de sexe. Les livres, en tant que support aux histoires, sont un outil formidable puisque tout y est permis, ce qui existent déjà et aussi ce qu’on aimerait voir advenir. Des personnages comme vous et moi, pluriels : juriste mère de famille, ingénieur en congé parental, enfant handicapée frondeuse, gamin racisé premier de classe, cosmonaute fan de tricot, fillette cheffe de clan …

D’où la nécessité de développer une littérature de jeunesse, sinon féministe, a minima non-sexiste, susceptible d’ouvrir les horizons tant des filles que des garçons et de leur permettre de développer librement leur plein potentiel indépendamment du sexe. S’il n’existe pas de consensus sur les critères de qualification de la littérature de jeunesse non-sexiste, il convient d’évaluer cette caractéristique à l’aune d’une collection, d’un fonds ou d’une bibliothèque.


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Ne censurez par la bibliothèque familiale ou scolaire sous prétexte de stéréotypes mais élargissez-la, faites-y entrer d’autres albums en prêtant attention à cette dimension des histoires. L’objectif poursuivi n’est pas la parité des personnages mais bien une réelle pluralité de rôles, personnalités, compétences, familles, sexualités et professions ainsi que l’articulation de ceux-ci ; il convient de proposer une large diversité de modèles – tant masculins que féminins - relationnels et comportementaux, ainsi que le décloisonnement des rôles sexués.

Il existe de nombreux d’albums qui combinent qualité littéraire et représentations variées du masculin, du féminin et des façons de former un couple ou une famille. Ils ont en commun de ne pas aborder frontalement la question de l’égalité et d’utiliser des stratégies créatives de contournement des stéréotypes sexistes. Ils peuvent être drôles ("Princesse Kevin"), surprenant ("Le meilleur cowboy de l’Ouest"), relire les contes traditionnels ("Princesse Inès"), présenter l’égalité comme un non-sujet ("Leni fait la grande"), illustrer l’absurdité du sexisme ("Les poupées c’est pour les filles"), s’inspirer de personnes célèbres ("La petite fille aux singes"), présenter des personnages particulièrement attachants ("La valise rose") … Ils questionnent, ébranlent de fausses certitudes et ouvrent des horizons infinis.

D’où la nécessité de développer une littérature de jeunesse non-sexiste, susceptible d’ouvrir les horizons tant des filles que des garçons

Ces livres vous les trouverez notamment via des librairies sensibilisées au genre comme Tulitu, certain·es autrices et auteurs souvent cité·es dans des bibliographies non-sexistes disponibles sur le web, vous pourrez aussi les emprunter à la bibliothèque communale de Saint-Josse qui a développé un fonds "bibliothèque en tous genres" qui propose des albums qui prônent l’ouverture et la tolérance, en espérant que ce type de projet se multiplie.

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L’essentiel est de partager le plaisir de lire et de savoir qu’il est toujours possible d’apprendre aux enfants à identifier et déconstruire les stéréotypes, pas uniquement sexistes, rencontrés lors de leurs lectures. Alors lisons, beaucoup, de tout et parlons-en.

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Emmanuelle Devuyst, féministe bruxelloise, est analyste du marché de l’emploi pour les questions de diversité et de discrimination. Juriste de formation initiale, elle est titulaire d’un master de spécialisation en études de genre dans le cadre duquel elle a rédigé un mémoire-stage sur les stéréotypes sexistes en littérature de jeunesse au sein de la bibliothèque communale de Saint-Josse. Ses enfants ont été biberonnés aux albums non-sexistes et tous les prétextes sont bons pour en offrir à leur entourage.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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