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Quand les géants du pétrole s'invitent dans les fonds "durables" des banques

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Troisième volet de notre série Sur les routes cachées de notre argent. Une société qui extrait, raffine et commercialise des hydrocarbures peut-elle être considérée comme durable ? À cette question, les banques répondent par l’affirmative. C’est en tout cas la réalité des rapports annuels ou semestriels des fonds de placement que nous avons analysés.

Nous avons trouvé des sociétés pétrolières dans plusieurs "investissements socialement responsables" des 4 grandes banques (Belfius, BNP Paribas Fortis, ING et KBC). Voici quelques exemples proposés à la clientèle :

  1. Belfius : Exxon Mobil (Candriam SRI Equity North America, Candriam SRI Equity World), Total (Candriam SRI Bond Euro, Candriam SRI Equity Europe), Equinor Asa/Statoil (Candriam SRI Equity Europe, Candriam SRI Equity World, Candriam SRI Bond Euro Short Term…).

  2. BNP Paribas Fortis : Total (BNP Paribas Sustainable Bond Euro Short Term, BNP Obli Responsable…), Royal Dutch Shell (Parvest Sustainable Equity High Dividend Europe).

  3. ING : BP et Total (NN (L) Patrimonial Balanced European Sustainable), Exxon Mobil (Axa World Funds Global Factors – Sustainable Equity).

  4. KBC : Neste Oil (KBC Equity Fund SRI Eurozone), S-Oil-Corp et Thai Oil Public Co Ltd (KBC SRI Emerging Markets).

Ce qui est surprenant, c’est le discours parfois tenu en agence. Chez Belfius et BNP Paribas Fortis, on nous avait assuré lors d’un "mystery shopping" que le pétrole était exclu des fonds durables. C’est évidemment une information erronée. C’est d’autant plus étonnant que ces deux banques reconnaissent officiellement intégrer certains géants du pétrole dans leurs investissements verts.


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Top 20 de la pollution

Pourquoi les pétroliers trouvent-ils une place dans des placements qui prétendent respecter l’environnement ? Le paradoxe est interpellant. Certains groupes font même partie du Top 20 des sociétés les plus polluantes de la planète.

Le Climate Accountability Institute a récemment démontré que ces 20 entreprises représentaient à elles seules 35% de l’ensemble des émissions mondiales de dioxyde de carbone depuis 1965. Chevron, Exxon Mobil, BP, Royal Dutch Shell réunies ont contribué pour plus de 10% de ce total. Pour chacune de ces sociétés, on tourne autour de 30 et 40 milliards de tonnes de CO2.

Le bilan est tellement énorme qu’il est difficile à appréhender. 40 milliards de tonnes de CO2. Comment vous expliquer ce chiffre ? Il va falloir faire preuve d’imagination. Vous êtes confortablement installé dans le siège de votre avion. Paré au décollage. On quitte la terre. Oui, c’est une fiction. Direction le soleil à 150 millions de kilomètres. Ce n’est pas tout près. Ensuite, vous revenez sur la terre. Jusque-là, rien de compliqué. Maintenant vous refaites ce même aller-retour 500.000 fois et vous arrivez à 40 milliards de tonnes de CO2. CQFD. C'est ce qu’émet l’humanité chaque année.

Investissement très faible dans les énergies renouvelables

Les Investissements dans les énergies renouvelables restent faibles pour les géants du pétrole. (Sources: CDP, BNEF)
Les Investissements dans les énergies renouvelables restent faibles pour les géants du pétrole. (Sources: CDP, BNEF) © Tous droits réservés

"Oui, mais les sociétés pétrolières ne sont pas bêtes. Elles investissent aussi dans les énergies renouvelables". L’argument est pertinent. Certaines sociétés se préparent effectivement à une transition écologique.

Mais, pour être vraiment pertinent, l’argument doit se vérifier dans les faits. De nouveau, la seule façon d’appréhender la réalité est de se plonger dans les rapports annuels de ces géants du pétrole.

Le Carbon Disclosure Project a réalisé cet exercice entre 2010 et 2018. Le graphique est très clair. Le financement des énergies renouvelables en comparaison de la capacité totale d’investissement de ces groupes reste faible. 4,3% pour Total ; 1,3% pour Shell ; 0,22% pour Exxon Mobil… En moyenne, les entreprises pétrolières investissent 100 fois plus dans les énergies fossiles.

On a demandé un petit exercice à CO2logic, une entreprise spécialisée en bilan carbone. Encore une fois, ça demande un peu d’imagination. Supposons que ces géants du pétrole stoppent dès aujourd’hui leurs émissions de gaz à effet de serre. Combien d’années leur faudrait-il pour compenser leur bilan carbone depuis 1965 ?

Exemple avec Shell. "Shell a émis à peu près 32 milliards de tonnes de CO2. En 2019, tous les projets de compensation dans le monde, ça représente à peu près 100 millions de tonnes. Pour arriver à compenser ces 32 milliards de tonnes, il faut donc 320 ans", nous explique Mathieu Cribellier, Directeur de projet chez CO2logic.

Si on ajoute la réputation de ces sociétés à leur bilan carbone, le tableau est encore moins flatteur. Philippe Hensmans, Directeur d’Amnesty International Belgique s’étouffe quand il lit le nom de Shell au beau milieu d’un fonds durable : "C’est incompréhensible. Il y a une pollution au Nigéria qui va mettre entre 25 et 30 ans à résorber. Et on trouve ça dans un fonds comme celui-là. Non, ce n’est pas possible."

Sans parler d’Exxon Mobil qui savait depuis le début des années 80 que ses activités participaient au réchauffement climatique et qui a continué à prétendre le contraire. "C’est scandaleux. Exxon Mobil a investi des millions de dollars pour calomnier des scientifiques, pour remettre en question des vérités scientifiques établies. Il a financé des think tanks climatosceptiques. On ne peut juste pas faire confiance à ce groupe", s’offusque Juliette Boulet, porte-parole de Greenpeace Belgique.

Les pousser dans la bonne direction

BNP Paribas a voté contre une résolution de Shell qui consistait à lier la rémunération des dirigeants à la réduction de l'empreinte carbone de la société.
BNP Paribas a voté contre une résolution de Shell qui consistait à lier la rémunération des dirigeants à la réduction de l'empreinte carbone de la société. © Tous droits réservés

Nous avons fait remonter ces éléments aux banques. Leur ligne de conduite ne bouge pas. Elles ne souhaitent pas exclure totalement ce secteur des fonds durables : "C’est important qu’on puisse les pousser dans la bonne direction et c’est exactement ce que nous faisons en restant actionnaire. Et donc, être actionnaire veut dire avoir un droit de vote et veut dire pouvoir les pousser dans la bonne direction", argumente Valérie de Gheldere, spécialiste ISR – BNP Paribas Fortis.

Qu’est-ce qui a changé par exemple depuis ? "Shell, qu’est-ce qui a changé ? La rémunération des dirigeants qui est liée à leur empreinte carbone. Ça, honnêtement, je ne vois pas ce que vous pouvez trouver de mieux comme engagement d’une entreprise."

Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais

C’est vrai. Shell a lié la rémunération de ses directeurs à la réduction de l’empreinte carbone de la société. Ça a été voté le 21 mai 2019 lors de l’assemblée générale des actionnaires. Et vous savez quoi ? Sur ce point précis intitulé "Approval of Director’s Remuneration Report", BNP Paribas a voté contre.

En 2017 et 2018, BNP Paribas s’est également abstenue de voter la résolution "demander à Shell de fixer et de publier des objectifs pour les émissions de gaz à effet de serre". Un des rares points qui concernait directement l’environnement. Drôle de façon de les pousser dans la bonne direction.

Dans un souci de transparence, nous avons contacté à nouveau la banque. Voici un extrait de sa réponse : "BNPP AM a décidé de ne pas voter favorablement la résolution car elle portait sur la rémunération du PDG de l’exercice précédent, sur près de 20 millions d’euros, en grand partie en raison de l’acquisition du plan long terme. La structure de rémunération de la société proposait l’attribution d’un variable important avec des bonus court terme représentant jusqu’à 250% de la rémunération fixe et 800% pour le plan long terme… Bien entendu nous regrettons que les propos tenus durant l’interview ne correspondent pas à la réalité des votes."

Pourquoi avoir cité comme meilleure exemple du pouvoir d’influence de la banque BNP Paribas, une résolution qu’elle n’a pas soutenue elle-même ? Cela restera un mystère. Le sentiment de "Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais" nous traverse à nouveau l’esprit. Il reviendra à de multiples reprises lors de ce voyage sur les pistes de notre argent.

Notre économie restera exactement la même

Pourquoi les fonds durables ne font pas mieux ? Derrière les effets de communication, nous avons découvert une autre réponse. Elle nous est livrée par une ancienne employée d’une société de gestion d’actifs. Elle constituait des portefeuilles durables. "C’est vrai qu’on retrouve dans beaucoup de fonds qui se disent durables, des entreprises pétrolières qui exercent dans l’énergie fossile parce que ce sont des énormes secteurs assez stables et qui génèrent une très bonne performance financière. L’argent a un énorme pouvoir parce que là où on met notre argent, c’est ce qui façonne notre économie. Tant qu’on continue à l’investir dans des fonds même durables qui mettent leur argent dans des grandes pétrolières, notre économie restera exactement la même".

Quelques mois après notre "mystery shopping", KBC a publié une nouvelle politique visant à exclure les combustibles fossiles de ses investissements socialement responsables. Il faudra attendre les prochains rapports officiels pour voir si les effets d’annonce seront suivis d’actes.

L'enquête complète de #Investigation

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