Un jour dans l'histoire

Quand le portrait photographique était un outil de domination

Un Jour dans l'Histoire

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Au XIXe siècle, l’essor de la photographie de portrait a provoqué le débat. La pratique, en effet, bouleversait les systèmes de représentation de soi alors en vigueur dans le monde. Quels étaient les enjeux sociaux, culturels et politiques mis en débat ? Quelles en sont, encore aujourd’hui, les répercussions ?

Un portrait, c’est l’interaction entre le photographe et le photographié. C’est l’histoire d’une rencontre. Mais qui prend le pouvoir sur qui ? Est-ce le client qui se fait tirer le portrait ou est-ce le photographe qui répond à des objectifs précis, d’un point de vue idéologique, politique ou autre ?

C’est ce qu’Anne Roekens et Alexandra de Heering, de l’UNamur, ont voulu explorer. Elles sont les coordinatrices du numéro 5 de la revue Photographica : 'Portraits choisis, portraits subis' aux éditions de la Sorbonne.

 

Sur le visage de tout homme est clairement gravée son histoire. L’un sait lire et l’autre non. – August Sander

Portraits choisis

Le portrait photographique apparaît au milieu du XIXe siècle. Dans un premier temps, il n’est pas en concurrence avec les portraits peints, plus grands. Mais avec le temps, c’est le prix qui va faire la différence.

Avant l’arrivée de la photographie, l’accès à l’image de soi est très conditionné. La pratique est réservée aux plus nantis, parce qu’il faut des moyens, du temps, outre le fait de désirer se faire représenter.

La photographie connaît un essor en même temps que la bourgeoisie, il s’agit de se distinguer du peuple par une gestuelle propre, qui repose sur des vertus de retenue, de maîtrise du corps, d’une expressivité limitée, le rire faisant partie plutôt de moeurs populaires.

Le média photographique va se démocratiser à travers les décennies et plus particulièrement au début du 20e siècle, en Europe, avec la volonté de se montrer, de marquer un processus de mobilité sociale, parfois de constituer un patrimoine mémoriel par ces portraits qui perdurent après la mort.

Le succès de masse sera phénoménal, au fur et à mesure du perfectionnement des techniques, qui permet aux appareils de devenir de plus en plus légers et accessibles.

Portraits subis

Il existe une catégorie de portraits qui ne sont pas choisis, mais subis, qui impliquent un rapport de pouvoir. Ces individus qui ne choisissent pas sont généralement les gens auxquels la discipline historique ne s’intéresse traditionnellement pas. Il s’agit des minorités : les pauvres, les malades, les fous, les criminels, les marginaux, explique Alexandra de Heering.

"L’étude de ces portraits permet d’avoir une idée du regard que l’on pouvait porter sur ces minorités. On essaie d’utiliser la photographie comme un canal de compréhension des manières dont les dominants regardaient les dominés et estimaient devoir les représenter, dans leur projet politique de logique autre."

© Editions de la Sorbonne/Cegesoma

La photographie anthropométrique et ses dérives

C’est l’époque du développement de la photographie anthropométrique, autour de la création de la Société anthropologique de Paris en 1859.

L’anthropologie va s’appuyer sur la photographie pour décrire l’apparence des différents peuples du monde, avec des portraits qui feront d’un personnage le type, l’emblème d’une collectivité, et dont l’identité sera absolument niée.

Le médecin allemand Rudolf Martin, au tournant des années 1900, publie un manuel de photographie très précis, pour que cette technique puisse servir d’outil scientifique et rendre compte de la diversité de l’humanité. Mais il va faire le lit de théories qui hiérarchisent les peuples entre eux. Cela va donner lieu à des sciences ou pseudosciences qui vont établir cette hiérarchie entre les races, mais aussi l’idée que l’apparence donne à voir le caractère des personnes, ce qu’on appelle la physiognomonie, explique Anne Roekens.

Il y a ainsi des instrumentalisations des techniques photographiques, qui sont beaucoup plus tendancieuses.

L’usage de la photo dans la sphère judiciaire

Le portrait judiciaire vise plutôt au marquage des identités des suspects, des criminels. La photographie va être utilisée pour contrôler les masses, pour ficher les personnes, via des descriptions très précises, instituées par le criminologue Alphonse Bertillon, et via des photos de face et de profil qui stigmatisent la personne inculpée.

Après la défaite de l’Allemagne nazie, l’emploi de la photographie scientifique, telle qu’elle avait été proposée par Rudolf Martin, sera discrédité. Elle sera associée à des pages dénigrantes, insultantes et oppressantes de l’Histoire et par être rejetée par la discipline anthropologique, même si cette pratique perdurera jusque dans les années 70, en particulier dans la sphère judiciaire.

Lire le caractère dans le portrait photographique

Le photographe August Sander aura comme projet de représenter l’homme allemand du XXe siècle, via une chronique documentaire.

Le médecin aliéniste Désiré-Magloire Bourneville va utiliser la photographie pour l’observation de jeunes patients atteints de maladies mentales, selon l’idée que le caractère est lisible par le portrait photographique. Il va ainsi photographier un certain Jules D sous toutes les coutures, nu, même sur son lit de mort. Il sera exhibé dans les cirques et les foires.

Ce regard paraît aujourd’hui complètement indécent par rapport à la maladie physique et mentale. On est dans le portrait subi au sens le plus fort du terme. Jules D est complètement réifié, il n’y a nulle part de consentement à l’acte photographique.

La banalisation de la photo d’identité remonte à la Première Guerre mondiale. Elle va faciliter le contrôle administratif des peuples – prisonniers, main-d’œuvre, population nomade, etc. -, et entrer dans les mœurs des Européens.

► Ne manquez pas d’écouter la suite de l’émission ci-dessus

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