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Quand la vague de l’afrobeats inonde la planète

Musique : le succès planétaire de l afrobeats

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07 sept. 2022 à 16:21 - mise à jour 08 sept. 2022 à 05:50Temps de lecture5 min
Par Johanna Bouquet avec Alisson Delpierre

"Calm down" de l’artiste nigérian Rema c’est 151 millions de vues sur Youtube. Burna Boy, également du Nigéria, c’est plus de 18 millions d’écoutes mensuelles sur Spotify. Ckay, c’est 1 milliard de streams. Des chiffres qui font mal à la tête, mais que se passe-t-il ?

La vague de l’afrobeats est en train d’enflammer la planète. Pourtant, la vibe afro a toujours existé, mais il est vrai que ces derniers temps, les sonorités de l’afrobeats mêlées à celles de la dancehall, du R’n’B et du Hip-Hop offrent un souffle de modernité et ça marche. Fort. Mais qu’est ce qui fait que, maintenant, ça explose et surtout qu’enfin, le monde regarde ?

Nigeria, the place to be ?

Quand Burna Boy fait un concert, à Paris Bercy, aux Pays-Bas ou encore au Royaume-Uni, les places s’arrachent. Les feats qu’il a pu faire parlent d’eux-mêmes : Beyoncé, Ed Sheran, Jorja Smith ou encore Chris Martin de Coldplay… Une star internationale venue du Nigeria. Le Nigeria c’est ce pays immense d’Afrique de l’Ouest où vivent plus de 206 millions d’âmes dont un vivier de talents qui emergent et explosent des records de streams. Burna Boy en est l’un des fervents représentants, un modèle pour beaucoup. Comme l’écrit Le monde, le Nigéria, est en train de démontrer une force de frappe culturelle importante notamment via l’expansion internationale de sa musique. Pour les artistes, Lagos est the place to be.

"La musique afro a toujours existé. Mais elle s’est réinventée", confirme Beba Storm, le programmateur radio de Tarmac qui assure également les premières parties en Europe de Burna Boy. Selon lui, les artistes sont parvenus à faire "une variante de jazz et de dancehall, donc aujourd’hui elle se commercialise avec un public puissant. Les anglophones aussi se sont mis à fond derrière ça. Et aujourd’hui, c’est une des musiques numéro 1 dans le monde".

Ce qui fait la particularité de cette musique c’est la liberté avec laquelle travaillent les producteurs. Ils ne se fixent aucune limite : "C’est un genre festif. Et un mélange des genres, il y a la rumba congolaise qui est beaucoup reprise là-dedans, il y a le Jazz avec Fela Kuti, la connotation dancehall… Ça mélange tous les styles de musique du soleil. On peut entendre du zouk ou encore de la Kizomba… Ils (les producteurs, ndlr) ne se ferment pas à pouvoir mettre du cuivre ou une batterie. A partir du moment où ils trouvent quelque chose qui sonne ensemble, ils y vont", pointe Beba Storm.

Mais contrairement à des genres musicaux qui ont été des effets de mode éphémère, ce genre musical pourrait bien rester en place pour un bon petit bout de temps. Il repose, en effet, sur des bases solides qui puisent ses racines dans des sonorités existantes et historiques, comme l’explique Beba Storm. "Moi j’ai été bercé par du Papa Wemba, du Kofi Olomidé, du Manu Dibomgo et je ne pensais pas que j’aurais un jour ces sonorités qui reviennent et que cette musique-là soit jouée en club. […] Aujourd’hui de voir que ce que j’écoutais à l’époque me permet de comprendre cette musique, c’est assez ouf".

C’est juste le bon moment, le monde est en train de regarder

Pour l’un de ces artistes, Mr Eazi, que nous avons pu interviewer lors de son passage au festival Couleur café cet été, "ce qui se passe maintenant c’est que le monde regarde en Afrique. Il y a toujours eu de l’excellente musique qui venait d’Afrique, de l’ensemble des 54 pays, mais les gens n’étaient pas habitués à en écouter autant. Et tellement de musiques sont en train d’arriver […]. C’est juste le bon moment, le monde est en train de regarder".

Mr Eazi ne croit pas si bien dire. Entre les millions de streams, les salles de concerts remplies et les featurings plus dingues les uns que les autres, forcément cela ne laisse pas le monde de l’industrie musicale indifférent.

Au contraire, ça pique nécessairement leur intérêt. D’ailleurs, selon Le monde, les labels occidentaux ne font pas exception puisque Sony devient, dès 2016, le premier d’entre eux à s’installer à Lagos, avant d’être suivi par Universal et Warner.

Face à cette industrie musicale en effervescence, pour des artistes comme Mr Eazi c’est important aussi de pouvoir créer des structures sur place et faire vivre cette musique. "Pour le moment, il y a tellement de sociétés qui viennent s’installer au Nigéria ou encore au Ghana, je pense que plus les sociétés vont s’installer et investir, plus des artistes vont pouvoir émerger, et plus le marché suivra".

Le risque avec la rapidité de ces maisons de disques c’est de perdre l’histoire et la musicalité

Si c’est une bonne chose, dans le sens où ça met la lumière sur cette terre en effervescence créative, il faut faire attention à préserver l’authenticité de ce son et de ses racines. Pour le programmateur radio de Tarmac il y a du bon et du mauvais : "ça a permis de professionnaliser ces artistes mais le problème c’est qu’il y a des artistes comme Davido qui ont rapidement été signés en maison de disques, mais on a essayé de le brander dans un format un peu plus US et finalement ça n’a pas marché. Il a donc dû se détacher de ça pour être aujourd’hui l’un des artistes les plus écoutés. Le risque avec la rapidité de ces maisons de disques c’est de perdre l’histoire et la musicalité".

C’est aussi avec ce souci que des artistes comme Mr Eazi ont décidé de créer leur propre structure. La sienne s’appelle Empawa. "Je pense qu’il faut plus de structures qui se concentrent uniquement sur la musique nigériane ou juste sur la musique kényane etc… Ainsi, cela permettra de préserver le flow et la culture. Et ainsi de nouveaux artistes pourront émerger. Si tu as seulement des grosses entreprises, elles ne seront pas capables de voir les artistes plus petits ou émergents. Il y a un besoin d’avoir plus d’artistes… Et quand il sera temps de faire affaire avec les grosses maisons de disques, différentes structures pourront s’entretenir avec ces labels, ces gros distributeurs etc… Il s’agit de "Nous" (les artistes) qui agissons comme une poussée mondiale", détaille l’artiste.

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Un vecteur culturel

Pour Mr Eazi, cette attention portée actuellement à l’afrobeats va plus loin que la musique. C’est aussi le moyen de donner à voir le continent différemment. Il s’agit pour lui de voir l’Afrique autrement : "C’est important parce que ça change le narratif à propos de l’Afrique, dit le chanteur de Legalize, quand les gens pensent à l’Afrique, ils ne devraient pas forcément penser à un bébé affamé. Ils devraient penser à de la bonne musique, à des personnes intelligentes etc… C’est particulièrement vrai pour la musique. La musique présente le Nigéria à de nouvelles personnes, présente le Ghana a de nouvelles personnes, présente tous les autres pays à de nouvelles personnes".

Même son de cloche pour l’aigle de la musique congolaise, Fally Ipupa, qu’on a pu rencontrer cet été : "Il était temps que l’on reconnaisse que les artistes africains sont talentueux, que la musique africaine est tellement riche et vaste. Quoi de plus normal que l’on remarque, qu’aujourd’hui sur la scène mondiale, même si on ne domine pas encore, nous soyons respectés".

Mais pour Fally Ipupa, il faut aussi aller au-delà des pays anglophones et prendre conscience d’une musicalité aussi diversifiée que les 54 pays qui composent le continent. "Il y a encore ce côté où les gens pensent que la musique africaine ce n’est que le Nigéria et les Anglo-Saxons, alors que non la musique africaine est partout".

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