Pudeur et censure. Sommes-nous occupés à devenir plus conservateurs?

Retour à la pudeur ? " Je ne vous dis pas en tant que psy, le nombre d'ados massacrés parce qu'une image de leur intimité circule sur internet"

© Tous droits réservés

23 juil. 2019 à 12:39 - mise à jour 23 juil. 2019 à 12:39Temps de lecture3 min
Par Garance Fitch Boribon

Pourquoi assiste-t-on actuellement à un retour à la pudeur et à la censure ? Pudeur et intimité sont-elles forcément liées ? Entre montées des pensées conservatrices, hypersexualisation de la société, internet et les réseaux sociaux, sommes-nous paradoxalement en train de faire un bond en arrière ? Jean Van Hemelrijck, psychologue et psychothérapeute spécialiste de la famille était l’invité de Tendances Première.

Selon Jean Van Hemelrijck nous sommes en train de vivre un véritable retour à la pudeur mais d’une manière assez discrète. Avant c’était une sorte de revendication, mais actuellement c’est plus insidieux mais ça devient au fur et à mesure une évidence.

Les 3 types d’intimité

Nous sommes des producteurs d’intimité et nous avons trois types d’intimité :

  • Celle qui se passe dans notre tête
  • L’intimité de nos gestes
  • L’intimité de notre corps

Un enfant quand il grandit acquiert progressivement ces trois intimités. Tout d’abord il y a l’intimité du geste, lorsqu’on apprend à marcher. L’enfant marche à sa mesure et pas à la nôtre. Il y a aussi ce qu’il pense. Un beau jour l’enfant découvre qu’il peut mentir, et à ce titre-là, ce qu’il se passe à l’intérieur de lui échappe à son parent.

Et puis petit à petit, l’enfant s’approprie son corps, et au détour de cette appropriation d’intimité se déploie l’émergence d’un corps sexualisé, c’est-à-dire des formes, des poils, des odeurs, qui font qu’un corps devient un territoire privé. On ferme les portes et on se soustrait au regard.

Société hypersexualisée, société qui déforme la réalité

Notre société actuelle met en scène perpétuellement les corps. Dans les films, les vidéos, sur les réseaux sociaux, nous sommes gavés d’images de corps "parfaits".

Les corps sont exposés sans cesse, et les adolescents, en particulier, souffrent de cette hypermédiatisation des corps.

" Je ne vous dis pas en tant que psy le nombre d’ados massacrés parce qu’une image de leur intimité est déposée sur le Net. "

Ces images dévoilées sur le Net sont comme une intrusion : "mais si l’intimité vole en éclat, c’est une erreur psychique, l’intimité est une barrière à l’autre" souligne le psychologue.

En fonction de notre culture, nous avons des " danses corporelles " qui sont censées préserver l’intimité de chacun. Il y a des conventions, mais ces paramètres bougent suite aux changements de nos sociétés.

Cette inflation de selfies, et de mises à l’image font que les barrières naturelles s’effondrent.

Désormais on peut toucher, on peut regarder, on peut tout voir et il reste peu de place pour l’imaginaire. Quant à la visualisation des corps, grâce ou cause d’internet on a désormais accès à des films pornographiques en deux clics qui vont donner malheureusement une vision déformée des corps.

Les enfants, les adolescents sont donc confrontés à une image complètement déformée de la réalité, de leur réalité, et cela engendre un repli sur soi qui vient détruire le manque, l’imaginaire. Quand on veut quelque chose, on essaye de se l’imaginer et c’est dans ce vide que va se créer notre imaginaire.

Retour à une pensée conservatrice

On a aussi en parallèle le redéploiement de conservateurs, qui veulent retourner à une société ancienne. Ces ultras conservateurs qui veulent, par exemple, interdire l’avortement et "recontrôler" les corps. Ce genre d’initiatives provoque donc un effondrement de l’intimité qui implique une lutte adverse avec un retour à l’intimité.

Une pudeur qui n’a pas lieu d’être

La pudeur, c’est un discours individuel. Or, malheureusement, on nous ressert la pudeur sous forme collective, sous forme de discours politique moralisant, ce recyclage est un discours de capture des corps, à un moment où nos modèles sont en crise.

Que doit-on penser, que doit-on faire, vers où aller ? ". On essaye de restaurer un territoire perdu, et naturellement ça passe par une capture des corps, une femme libre, c’est une femme qui disposera de son corps, et la pudeur et la censure sont les moyens de la brider.

Réécoutez cette séquence de Tendances Première avec Jean Van Hemelrijck

Inscrivez-vous à la newsletter LaPremière!

Info, culture et impertinence au menu de la newsletter de La Première envoyée chaque vendredi matin.

Articles recommandés pour vous