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Chiarissa

"Protocole de relance", ou les nouvelles "gueules cassées" de Nicole Malinconi

Nicole Colchat dans" Protocole de relance" de Nicole Malinconi, m. e.s Myriam Saduis
27 mars 2013 à 13:382 min
Par Christian Jade

Critique : ****

Nicole Malinconi part de faits connus: licenciements chez Peugeot, sans papiers cherchant l’Eldorado anglais, exploités chinois de Shenzen, marché de mères porteuses sur internet, exposition de cadavres qui attirent les foules. Mais oubliez l’apparence de journalisme.. Cette écrivaine au scalpel tranchant, réduit la description à l’essentiel puis attaque et dissèque le vocabulaire social dominant, forcément hypocrite. Sur le commerce " internet " des gamètes de mères porteuses, un beau défilé de "mères":" subrogées, demandeuses, intentionnelles, bénéficiaires, clienteson s’y perd dans les mères. Quant au père, … faut juste que les gamètes du géniteur s’accordent avec celles de la donneuse."

Dans "Si ce n’est plus un homme", Nicole Malinconi "dialogue" à distance avec Primo Levi ("Si c’est un homme") et interroge le cynisme des expositions "Körperwelten" de Gunther von Hagens. Des millions de visiteurs pour ces cadavres écorchés et sur internet, vente de "porte-clefs en forme de main ou de pied d’écorché". "Comment un humain vivant peut-il en regarder un autre mort, en le considérant comme un spécimen?"/

Pour les  "gueules cassées", ces sans papiers , sans identité, qui se faufilent entre les camions à Dunkerque pour rejoindre la Grande Bretagne, elle dresse une sorte d’hommage à "l’immigrant inconnu", écrasé, sans identité, par un camion aveugle.

Mots trompeurs, langue de bois hypocrite : plus de " licenciements secs "  pour 1672 licenciés de Carrefour/Belgique mais un "protocole de relance ", en clair des préretraites, négociées avec les syndicats,…qui permettent à l’entreprise de "relancer"…ses bénéfices. Même rage contenue contre l’usine Foxcom de Shenzen en Chine, immense camp retranché, "atelier du monde…Apple", où on a mis des filets aux fenêtres pour empêcher les ouvriers de se suicider. "Un homme ne comptait pas davantage qu’une vis à remplacer, et qui s’émeut quand on perd une vis?"

Doucement, sans avoir l’air d’y toucher, Nicole Malinconi montre la perversion tranquille de notre système qui cache la misère sociale et son cynisme écœurant. Ce texte, non théâtral à l’origine, le devient par la volonté de Nicole Colchat de le " porter ", par une présence impressionnante de calme et de rage contenue : pas un effet de manche, pas de rhétorique inutile, pas un mot plus haut que l’autre; les faits, intériorisés, la traversent et semblent parler d’eux-mêmes. Ajoutez la direction d’actrice remarquable de Myriam Saduis, dont la mise en scène s’appuie  sur une scénographie belle et poétique d’Anne Buguet. Elle évite tout réalisme préférant suggérer que montrer. Un immense rectangle de toile est tour à tour robe, mer ondulante ou espace prison de Shenzen avec, en transition, l’appui léger d’une vidéo discrète.

.Ce texte non théâtral est porté à sa juste ébullition de scène, pour nous toucher, sans l’ombre d’un " prêchi prêcha ", au point central : notre indifférence face à l’hypocrisie des dominants.

 

A voir à Poème 2, 30 rue d’Ecosse, jusqu’au samedi 30 mars .http://www.theatrepoeme.be/

 

Christian Jade (RTBF.be)

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