Justice

Procès des attentats de Paris : que savaient les deux accusés qui ont récupéré Salah Abdeslam à Paris ?

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12 avr. 2022 à 05:00 - mise à jour 12 avr. 2022 à 07:36Temps de lecture5 min
Par Patrick Michalle

Après sept mois d'audience, les accusés au procès du 13-Novembre sont interrogés une dernière fois sur les heures et les mois ayant suivi les attentats et les cavales de plusieurs d'entre eux. À partir de ce mardi 12 avril, la cour interrogera Mohammed Amri et Hamza Attou, qui ont récupéré Salah Abdeslam à Paris, et un troisième, Ali Oulkadi, qui l'a caché dans la capitale belge.

La nuit du 13 au 14 novembre 2015, Mohamed Amri et Hamza Attou quittent Bruxelles en direction de Paris pour "dépanner" disent-ils, Salah Abdeslam, un pote de quartier, retenu sur place à la suite "d’un accident". C’est la version que "leur pote" donnera par téléphone, affirment toujours les deux accusés aujourd’hui.

Rapidement interpellés le lendemain des attentats, les deux hommes tenteront d’abord de s’en sortir en faisant semblant de tout ignorer de l’implication de leur passager dans les attentats, Hamza Attou allant même jusqu’à évoquer la présence d’un "auto-stoppeur qui s’est jeté dans leur voiture à un péage" sans leur demander une quelconque autorisation.

Cette version, pas plus que celle de Mohamed Amri, niant d’abord avoir évoqué les attentats avec Salah Abdeslam durant ce déplacement à Paris, ne résistent longtemps face aux contradictions apparues et à l’accumulation d’indices recueillis après les attentats. En premier, ces documents trouvés dans la voiture de location près du Bataclan, dans laquelle les frères Abdeslam signent volontairement leur participation comme les Kouachi après l’attaque de Charlie Hebdo.

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Salah nous a dit qu’il avait menti

Pressés par les enquêteurs, les deux hommes reconnaîtront assez rapidement avoir tout appris de la bouche de Salah Abdeslam dès leur arrivée à Paris : "Salah nous a précisé qu’il était le dixième homme d’un commando de dix et qu’il était le seul survivant des attentats de Paris" expliquera aux enquêteurs Hamza Attou, 21 ans au moment des faits.

Mohamed Amri viendra compléter le tableau indiquant aux enquêteurs avoir été manipulé : " Salah a dit qu’il nous avait menti, qu’il n’avait pas eu de crash de voiture mais nous avoir fait venir pour qu’on le ramène à Bruxelles car il était impliqué dans les attentats ".

La peur mauvaise conseillère

Mais après la prise de conscience de la situation dans laquelle ils se sont mis en secourant Salah Abdeslam, c’est la peur qui prend le dessus au fil du temps diront les deux convoyeurs, pour soi, pour sa famille : " Salah lorsqu’il nous a dit ça, n’était pas dans un état normal. Il était énervé, il était autoritaire par rapport à tout, par exemple, il nous a dit qu’il ne voulait pas prendre l’autoroute. Je ne l’avais jamais vu comme ça". 

Mohamed Amri au retour de Paris, malgré la gravité des faits, du bilan, ne fera pas le bon choix : " Si je le dénonce il va être au courant de qui l’a dénoncé. Ça m’est déjà arrivé une fois. J’ai dénoncé quelqu’un et il y a eu de graves conséquences pour moi " dit-il plus tard aux enquêteurs comme pour se justifier d'avoir tenté de les égarer.

Même sentiment chez Hamza Attou qui évoquera les propos de Salah Abdeslam lors de son retour à Bruxelles : "Ne me balance pas et fais attention à toi", Hamza Attou ajoutant que pour lui : "dans le ton de cette phrase, pour moi c’était une menace. En fait comme il sait où j’habite et que je vivais avec mes parents, et que je savais ce qu’il avait fait en France, je me suis dit qu’il pouvait le faire chez moi et j’avais peur pour mes proches ". Tout en reconnaissant qu’il n’était pas conscient de la gravité des choses, et que ce sont ses avocats qui lui ont permis de comprendre que c’était très grave et qu’il devait dire la vérité.

Mohamed Amri, l’homme de confiance

Mais les enquêteurs ne sont pas convaincus par cette version des "idiots utiles". Les enquêtes de téléphonie révèlent de nombreux échanges vocaux et textos dès 22h31 la soirée des attentats. S’ajoute le rôle joué par Mohamed Amri dans la location de véhicules pour les frères Abdeslam, une BMW d’abord pour Salah Abdeslam dans la période de préparation des attentats et surtout la Seat Léon qui a servi à l’attaque des terrasses.

Les frères Abdeslam qui ont des téléphones vont aussi utiliser l’unique portable de Mohamed Amri pour passer des communications qui intriguent les enquêteurs : "C’est parce qu’ils n’avaient pas assez de crédits, moi j’avais un abonnement" leur répondra Amri sans vraiment convaincre.

Et puis des déplacements en France, en Allemagne et en Hollande révélés par la téléphonie dans la période de septembre et octobre sont venus complétés le tableau des soupçons.

Je me sentais redevable

Mais l’explication du comportement de celui qui semble n’avoir rien à refuser aux frères Abdeslam pourrait aussi trouver sa source dans la manière dont Brahim Abdeslam a su exploiter la dette de reconnaissance de Mohamed Amri : " Tout ce que je sais c’est que je me sentais redevable vis-à-vis de Brahim en raison de la voiture qu’il m’a vendue à bon prix et aussi qu’il m’a laissé travailler dans son café, et aussi que je ne lui ai pas donné tout l’argent de la voiture que je lui avais achetée. J’ai aussi reçu des PV avec sa plaque et il m’a dit qu’il s’en occupait ". Si tout se résume à cela, Mohamed Amri aura réellement payé sa dette au prix fort.

L’un en prison, l’autre comparaît libre

Beaucoup de coïncidence relevées au fil de l’enquête par juges et enquêteurs, valent à Mohamed Amri d’être suspecté d’avoir assuré une partie de la logistique préparatoire aux attentats, ce qu’il nie farouchement depuis le début. Mais qui lui vaut d’être toujours en prison à la différence de Hamza Attou qui comparaît "surveillé" mais libre.

A sa décharge, Hamza Attou, après ses premiers mensonges va se montrer plus prolixe, émettant des regrets et des éléments d’explication plausibles sur les raisons qui l’ont amené à se trouver entraîner malgré lui dans l’équipée à Chatillon.

Pour comprendre, lui aussi a gravité dans l’orbite de Brahim Abdeslam dans le café duquel, il était chargé de vendre la drogue sous le comptoir. Raison pour laquelle il disposait de pas mal d’argent liquide dont il faisait bénéficier ses potes de quartier.

Hamza et son argent cash

Salah Abdeslam et Hamza Attou 14/11/2015
Salah Abdeslam et Hamza Attou 14/11/2015 © Tous droits réservés

Le soir du 13 novembre, Mohamed Amri, consommateur lui aussi de produits stupéfiants, manquait précisément de "liquide", pour agrémenter sa soirée ainsi que les pleins d’essence de sa Golf. A la question posée au cours de l’instruction par la juge Panou : "Avez-vous eu le sentiment d’être manipulé ?", le petit dealer du café "Les béguines" acquiescera : " Oui Madame je m’en suis rendu compte. On m’a utilisé aussi car j’avais de l’argent cash. C’est moi qui ai payé les pleins d’essence ". Et faute de liquide de Salah Abdeslam : " J’ai payé le coiffeur et le téléphone aussi ainsi que ses vêtements " autant d’éléments qui lui permettront d’entamer sa cavale de quatre mois.

La loi du silence n’est plus de mise

Il appartiendra par la suite à l’accusation et à la défense de mettre en évidence les contours les plus nets qui ont conduit ces deux hommes à se compromettre au point d’être accusés du pire.

Il arrive qu’on puisse se placer dans "de sales draps" par imbécillité, par défaut de prévoyance ou par excès de confiance. En droit pénal, l’élément intentionnel est déterminant.

Même sans connaître le projet des attentats comme ils l’affirment l’un et l’autre, les deux accusés en préférant "la loi du silence" par loyauté ou par peur des représailles ont pris le risque d’être associés aux crimes les plus graves. Pour limiter les dégâts, ils n’ont plus d’autres choix que d’éclairer au mieux la Cour et les parties civiles qui réclament la vérité pour rendre Justice.

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